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« Prenons M. Macron au mot et disons clairement ce que nous proposons pour l’après-franc CFA »

Pour l’économiste nigérien Kiari Liman-Tinguiri, les alternatives formulées par les détracteurs de la monnaie sont encore trop floues.

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Les propos d’Emmanuel Macron devant les étudiants de l’université de Ouagadougou, mardi 28 novembre, à l’occasion de la première tournée africaine du président français, ont été critiqués avec une virulence surprenante comme étant « arrogants »lorsqu’il parlait de la croissance démographique dans la région, « condescendants » quand il suggérait l’éducation prioritaire des jeunes filles et « caricaturaux et imprécis » s’agissant de la position de la France sur le franc CFA.

En ce qui concerne le franc CFA, de nombreux acteurs de la société civile disent relayer des préoccupations populaires. Au sein de ce groupe, une minorité de militants, dont certains sont indifférents aux faits, usent parfois de rhétoriques ultranationalistes, teintées d’un paléo-panafricanisme un peu infantile. Ceux-là ne proposent aucune alternative au franc CFA, sinon des vœux pieux souvent aussi irréalisables que certains de leurs arguments sont fantaisistes. C’est stérile, mais c’est leur droit le plus absolu puisque l’on est en démocratie.

Boucs émissaires

Les jeunes, qui constituent la majorité de la population en Afrique de l’Ouest, sont massivement contraints au chômage, y compris lorsqu’ils sont éduqués, et beaucoup n’ont d’autre option que l’aventure migratoire vers l’Europe, malgré le risque de terminer comme esclave en Libye. Cette jeunesse, première victime du déficit de développement dans la zone, est à la recherche d’un « narratif » qui lui permettrait de nommer les causes du mal qui ronge tout dans la région, peut-être pour pouvoir se donner ensuite des raisons d’espérer. II est tentant d’exploiter cette perplexité des jeunes pour se satisfaire de désigner des boucs émissaires. Plusieurs des critiques faites aux propos du président Macron sur le franc CFA à Ouagadougou semblent franchement succomber à cette tentation.

Parfois, il y a une communauté surprenante « d’arguments » entre les militants et certains analystes, comme lorsque le fait d’imprimer le franc CFA en France est brandi comme une anomalie que seule explique l’inféodation des Etats africains à la France, alors que plus de la moitié des Etats émettant de la monnaie n’impriment pas leurs billets de banque sur leur territoire national.

Les dirigeants politiques africains et la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) donnent aux populations des assurances, car le franc CFA est solide et en sortir serait une aventure, mais sans jamais préciser contre quel risque exactement. Si ce risque est l’instabilité monétaire, ils n’ont pas nécessairement tort, mais l’on peut se demander ensuite si le franc CFA est la seule ou la meilleure façon d’y arriver et, surtout, à quoi sert et à qui profite la stabilité si elle ne favorise pas la croissance économique pour tous ?

Quoi qu’il en soit, pour beaucoup d’Africains, le statu quo n’est plus souhaitable, mais les positions sont encore floues lorsqu’il s’agit des options de remplacement.

« Servitude monétaire »

II faut dire d’abord que, pour de nombreux économistes, dont les universitaires français Sylviane Jeanneney et Patrick Guillaumont, le franc CFA reste plutôt un atout important. II garantit la stabilité monétaire et n’a pas vraiment pénalisé la croissance économique dans la zone, car celle-ci supporte bien la comparaison avec les autres pays africains. Le franc CFA demeure la meilleure solution, moyennant quelques réformes techniques. II n’est donc pas question de le remplacer, mais de l’améliorer.

Cette position a le double avantage de la clarté et celui d’être basée exclusivement sur une analyse économique qui se veut froide. On comprend ainsi difficilement que la persistance de taux d’intérêt très élevés en Afrique de l’Ouest, malgré une inflation quasi nulle et des taux d’intérêt très bas sur les marchés mondiaux de capitaux, ne semble pas interpeller outre mesure ces auteurs. Leur position a l’inconvénient d’être sourde aux grandes évolutions de l’économie mondiale.

Un autre groupe, avec à leur tête l’économiste togolais Kako Nubukpo, considère que les pratiques de la BCEAO contrarient toute possibilité de transformation structurelle des économies de la zone, en raison notamment de la politique monétaire, si conservatrice qu’elle inflige aux Etats membres une « servitude monétaire volontaire » néfaste pour leur développement. II faudrait donc que la BCEAO s’affranchisse du taux de change fixe avec l’euro, qu’elle gère elle-même ses réserves de change et qu’elle assouplisse sa politique monétaire. C’est en quelque sorte la zone franc sans la France, ce qui rétablirait la souveraineté monétaire et parachèverait l’indépendance des pays africains. Cette nouvelle monnaie commune serait rattachée à un panier de devises, dont le yuan chinois, en raison de l’augmentation des échanges avec la Chine.

Cette position a l’avantage d’envisager une certaine rupture, ce qui lui vaut une popularité certaine, surtout en dehors du cercle des économistes. Elle a l’inconvénient d’un risque d’incohérence, car en faisant feu de tout bois pour en finir avec le franc CFA, elle charrie aussi des contradictions. Ainsi, lorsque les banques sont surliquides, ce qui a été le cas dans la région pendant longtemps, on ne voit pas comment une politique monétaire plus laxiste améliorerait le financement de l’économie. Leur plaidoyer anti-franc CFA fait son chemin sans expliciter complètement ni évaluer rigoureusement ce qu’il faut faire ensuite. La chose est rendue encore plus floue par la versatilité de la proposition elle-même, qui invoque aussi, quelquefois, une monnaie de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et même une monnaie continentale africaine comme remplacement du franc CFA.

Tous placent beaucoup d’espoir dans un renforcement de l’indépendance des Banques centrales. C’est oublier qu’à l’exception du Sénégal, les pays concernés sont tous des Etats fragiles avec des régimes politiques au comportement parfois imprévisible. Qui ne se souvient pas de la « réquisition » des agences ivoiriennes de la BCEAO, en 2011, par le président Laurent Gbagbo au milieu de la crise postélectorale ivoirienne ? A ceux qui rêvent d’une monnaie de la Cédéao gérée par une Banque centrale indépendante, il faut rappeler les circonstances dans lesquelles Sanusi Lamido Sanusi a été congédié, en février 2014, de sa fonction de gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, pour anticiper le type d’indépendance qu’aurait une Banque centrale de la Cédéao.

Et le dollar ?

La question de savoir s’il n’est pas préférable pour chacun des pays d’avoir sa propre monnaie et donc sa stratégie monétaire est « l’éléphant dans la pièce » : tout le monde le voit mais personne n’en parle. C’est pourtant celle que suggérait M. Macron lorsqu’il a renvoyé au président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, l’étudiant qui a posé la question.

L’approche, pour l’instant pas aussi populaire que les précédentes, qui consisterait à sortir du franc CFA par une dollarisation officielle de la région favoriserait le développement du secteur financier, des taux d’intérêt plus raisonnables, tout en conservant les avantages de la stabilité monétaire. L’argument selon lequel nos échanges avec les Etats-Unis sont trop faibles pour justifier une dollarisation est une fausse bonne raison. D’abord, ce qui compte, ce n’est pas tant nos échanges avec les Etats-Unis que nos échanges en dollars américains. Ensuite, en raison notamment du commerce avec la Chine et l’Inde, nos échanges en dollars augmentent. Enfin, le dollar est et restera encore longtemps la devise la plus utilisée comme réserve de change au monde.

II me semble, en toute humilité, que nous gagnerions tous à prendre au mot le président Macron, à condition que chacun s’efforce de dire clairement et définitivement ce qu’il propose pour l’après-franc CFA, puisqu’il n’y a plus d’obstacle français à sa désintégration.

Par Kiari Liman-Tinguiri

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