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Pratiques coloniales: l’indigénat, entre brimades et infantilisation

Venue en Afrique au nom de la « Civilisation », la colonisation n’a été finalement que l’illustration d’une exploitation économique sur fond de ségrégation absolue. Tel était le fondement de l’indigénat, ce « droit spécial » uniquement applicable aux seuls sujets français. Les pratiques étaient si abjectes et loufoques qu’il faut bien se demander si la grande révolution de 1789 était universaliste dans ses aspirations.

 

Mon ami Nouhoum Kéita est natif de Faléa dans le Cercle de Kéniéba. Il m’a raconté, au gré d’une conversation fortuite, comment son grand père et certains de ses amis « ont fait tomber », dans un marigot, le Blanc qui venait de réquisitionner les bras valides ; les plus vigoureux du village, pour son transport dans un hamac. Le déplacement était organisé à la chaîne. Le chef de village fournit les hommes ; les gardes entretiennent le sens de la marche à la cravache ; le Blanc n’avait qu’à se vautrer dans son « filet » pour une journée de 15 à 20 kilomètres. Les porteurs pouvaient être au nombre de quatre ou six. Ils ne portaient pas que le Blanc ; ils transportaient aussi leur nourriture pour la durée de la corvée.

Alors, me dit Nouhoum, dans une gestuelle très rythmée, mon grand-père et son escouade qui avaient mûri leur stratagème, se sont mis à parler un malinké aussi dense que la pâte d’arachide. C’était la trame du complot auquel, bien sûr, le Blanc n’a rien compris. Les gardes qui assuraient sa sécurité aussi n’ont rien vu venir car les porteurs, pour les semer, avaient accéléré incidemment le pas. Sur le marigot qui était guéable, ils ont subitement lâché prise et voilà le « toubabou ké » dans l’eau avec tous ses attributs de souveraineté : sa tenue de commandement et son casque colonial, tous de couleur blanche. C’est quand l’infortuné commis a hurlé, croyant qu’il allait se noyer, que les gardes se sont rendu compte que de leur méprise. Leur forfait perpétré, les porteurs ont enjambé le fleuve Falémé pour se retrouver au Sénégal et pour longtemps. C’était-là une forme de résistance.

L’historien Bakary Kamian rapporte une anecdote du même genre. Ici, il s’agit d’un administrateur basé à San. Il ne pouvait souffrir que son sommeil soit perturbé par le croassement des batraciens des mares environnantes. La solution qu’il trouva était d’armer les jeunes avec des bâtons. Ceux-ci passaient la nuit au bord des mares à faire du tapage pour contenir la musique des animaux aquatiques. Le supplice durait tout l’hivernage. Le sommeil de « Baba Commandant » était à ce prix.

Les administrateurs coloniaux n’étaient pas les seuls dans ce vaudeville. Il y avait les gardes, les goumiers et les interprètes, des auxiliaires d’une grande servilité envers le colon. Chargés de la collecte de l’impôt, ils assuraient également la transmission des messages dans la chaîne de commandement. Almahadi Ag en était un dans le Cercle de Gao. L’homme était notoirement connu pour sa brutalité. Il avait aussi un penchant pour les belles femmes, au point que dans les chansons au clair de lune, il avait sa partition. C’était connu de tous que si Almahadi devait passer la nuit dans un village, il ne pouvait « dormir » seul. Lorsqu’il avait des villages à harceler pour le paiement de l’impôt et l’organisation des réquisitions, il les mettait en série de sorte à venir passer la nuit dans le village où il a prévu d’agrémenter sa nuit avec l’une des plus belles femmes repérées. Ce jour-là, il fit sa « tournée » et vint à camper dans un village.

Il demanda du lait frais dans sa tanière. Ses hôtes se sont empressés de lui donner satisfaction en y ajoutant leur ‘arme de guerre’. Dans le lait fraichement obtenu, ils ont fait remuer la queue de la vache, de sorte à obtenir un liquide hautement purgatif. Dès que Almahadi a fini de boire son lait, il a fini aussi avec la paix ; contraint de prendre ses quartiers dans la broussaille du fait de la diarrhée soudaine qui s’est emparée de lui. Et honteux, il a fini par prendre son chameau et chercher illico sa route. Ne voulait-il pas passer la nuit en galante compagnie ? Ces anecdotes ne traduisent que le côté loufoque de l’entreprise coloniale.

LES REQUISITIONS

L’indigénat devint dès lors l’instrument indispensable de l’économie politique coloniale. Les réquisitions, cette forme brutale d’accaparement de la force de travail des colonisés sur des chantiers qui n’étaient pas les leurs en étaient un des piliers. C’était la règle et s’y soustraire était passible d’une peine d’emprisonnement qui pouvait atteindre vingt-cinq jours. Les amendes pouvaient culminer à cent cinquante francs. Souleymane Traoré a mené des études socio-économiques lors de l’aménagement des terres agricoles pour le compte de l’Office du Niger, dans la nouvelle zone irriguée de Mbéwani.

Il a particulièrement travaillé sur l’ancien canton de Pogo. Une partie de ses résultats est consignée dans l’ouvrage intitulé « L’État face à la décentralisation à l’Office du Niger : la dynamique foncière dans le Kala » (Point Sud, Bamako, 2004). Voici ce que lui a dit le chef de village de Pogo : « Autrefois, le départ pour le colonat se faisait par la force ; nous forçions les gens à partir. Les misérables partaient, en revanche ceux qui avaient les moyens nous donnaient quelque chose pour éviter le départ de leurs enfants. Chaque village devait fournir un nombre déterminé. Comme c’était à nous de rassembler les hommes, nous épargnions nos gens et nos protégés d’un départ dans le colonat ». Il ajoute : « à l’époque des travaux forcés, quand les Blancs exprimaient le besoin de mobiliser 20 hommes, le « Cesigui » ou l’intermédiaire entre l’administration et le chef de canton, en réclamait 30.

Les 10 hommes supplémentaires étaient un moyen pour la Chefferie de rançonner les populations. » Il poursuit : « À Fièbougou, un jeune homme a été mobilisé à la veille de son mariage. Malgré toutes les imprécations, nos gens n’ont pas accepté que le jeune homme passe la seule nuit de noce avec sa nouvelle fiancée. Il a été conduit par la force, et a passé plus de six mois sans voir sa future épouse. » Ici se trouve les jalons de la corruption des sociétés africaines. Hampâté Bâ nous en dit plus dans « L’étrange destin de Wagrin » quand il parle de l’immense pouvoir de l’interprète : « Je suis […] l’interprète du commandant. Je suis son œil, son oreille et sa bouche. Chaque jour, je suis le premier et le dernier auxiliaire qu’il voit. Je pénètre dans son bureau à volonté. Je lui parle sans intermédiaire. Je suis Racoutié qui s’assied sur un banc en beau bois de caïlcedrat devant la porte du commandant blanc. Qui parmi vous ignore que le commandant a droit de vie et de mort sur nous ? Que ceux qui l’ignorent sachent que ma bouche, aujourd’hui, Dieu merci, se trouve être la plus proche de l’oreille du commandant. » (Bâ 1973 : 51)

LES SÉQUESTRATIONS ADMINISTRATIVES ET JURIDIQUES
Bénédicte Brunet-La Ruche et Laurent Manière dans « De l’exception » et du « droit commun » (Presses de l’université de Saint Louis, Collection Travaux de recherche, 2014), ont rapporté des faits relatifs à l’aberration coloniale au Dahomey en 1918. Un homme, écrivent-ils, a été réquisitionné pour une prestation. Non content, parce que s’estimant victime d’un abus, il s’en prend violemment à son chef de quartier qu’il invective de manière grossière.

Le commandant de Cercle de Ouidah, se saisit de l’affaire et sanctionne le vindicatif à une peine de 8 jours de prison pour « propos irrespectueux » en application du Code de l’indigénat. Les choses auraient pu s’arrêter là. Mais un mois après, et alors même que l’homme avait purgé sa peine, le lieutenant-gouverneur du Dahomey, effectuant un contrôle administratif a postériori, se rend compte que le commandant de cercle s’était fourvoyé dans l’appréciation et la qualification des faits. En réalité, le Code de l’indigénat ne condamne que les propos irrespectueux d’un Africain envers un « représentant européen de l’autorité ». Pour le fait incriminé, il eût fallu faire passer l’infortuné devant le tribunal de cercle ; il relevait de la justice indigène ! Le Code de l’indigénat est un ensemble de règlementations qui accorde aux administrateurs coloniaux le droit d’appliquer aux populations autochtones des sanctions disciplinaires de tout type.

UNE MONSTRUOSITÉ JURIDIQUE
L’indigénat sera reconnu d’une grande utilité pour l’administration coloniale. Le Pr A. Girault qui a rédigé un manuel de législation coloniale retient qu’il s’agit d’un « moyen de répression souple, commode, rapide qui évite de recourir à des procédés plus rigoureux ». Olivier Le Cour Grandmaison dans le « Droit colonial et code de l’indigénat » essaie de comprendre la fonctionnalité de ce code absurde.

Il écrit : « Quand bien même il déroge aux lois fondamentales de la République, le « régime disciplinaire » précité – sont visés le Code de l’indigénat, l’internement, le séquestre et la responsabilité collective – doit être apprécié à l’aune exclusive de son efficacité. En ces matières, la fin poursuivie – la défense de la « présence française » comme on l’écrit alors – justifie tous les moyens fut-ce au prix de l’instauration d’un ordre juridique « monstrueux » qui se signale par des pouvoirs exorbitants et « arbitraires » conférés au gouverneur général chargé de prononcer les peines propres aux « indigènes. »

Et pour bien juger de cette situation, il faut s’affranchir des principes hérités de la Révolution dont on découvre qu’ils font l’objet d’une application fort restrictive puisqu’ils ne valent ni pour tous les lieux, ni pour tous les hommes. » Ce n’est donc pas une surprise quand le même auteur soutient que « le pouvoir suprême » en Outre-mer doit être confié à un « personnage » -le gouverneur – capable de « briser toutes les résistances qui viendraient à se produire. »

La République en toute légalité avait établi une coutume ; coutume elle-même issue de l’ancien régime (L. Rolland et P. Lampué. Précis de législation coloniale, Paris, Dalloz, 1940, § 201, p. 151). Bien après la grande révolution de 1789, l’article 109 de la « Loi fondamentale de la Seconde République » faisait de l’Algérie et des (autres) colonies un territoire français. La même loi dit que ce « territoire français » restait régi par « des lois particulières jusqu’à ce qu’une loi spéciale les place sous le régime de la présente Constitution. »

C’est ce régime transitoire qui est devenu définitif sous l’emprise de « l’expression d’un principe » qui produit des effets sur un siècle dans les colonies. C’est bien aussi ce qu’avait soutenu, Pierre Dareste (Traité de droit colonial, Paris, 1931, p. 233) dans la pure tradition de la logique formelle du droit que « Les lois métropolitaines ne [s’étendent] pas de plein droit aux colonies qui [sont] régies par une législation propre ».

TÉMOIGNAGE
Jean-Louis Sagot a enseigné les lettres au lycée Prosper Kamara de Bamako dans les années 70. Altruiste, il s’est lié depuis au Mali qui est devenu l’un des grands centres d’intérêt de sa création artistique et intellectuelle. Il a connu cette histoire des hamawis déportés à Ansongo. Son témoignage est une pièce de première main, lue sur sa page Facebook, le 16 avril.

À nouveau une chronique passionnante et fouillée du Dr Ibrahim Abdoulaye Maïga, anthropologue et historien, dans le supplément culture de l’Essor, le quotidien malien de référence. Cette histoire porte sur la cruelle répression qui s’était abattue sur un mouvement de résistance à la colonisation dont la singularité était qu’elle s’ancrait dans un refus ferme mais pacifique de soumettre son esprit et sa foi à la volonté de l’occupant. Elle me touche à plusieurs titres.

J’avais échangé sur ces faits avec notre regretté père Abdoulaye Assadékou, dans les années 70 où j’allais régulièrement passer des vacances dans le village de Zakoïré (Bazi Haoussa/Ansongo). J’ai écrit une pièce librement inspirée du personnage du Chérif Hamahoullah dont on prépare à Bamako la création.

J’ai souvent franchi la route creusée dans la roche à la sortie de la ville par les déportés hamallistes au prix de la vie d’une grande majorité d’entre eux. Honneur à eux et à leur courage ! Ils sont un exemple pour les enfants du Mali et pour les enfants de France, ceux en tout cas qui aiment la liberté et l’élévation spirituelle.

Je me permets d’ajouter en témoignage une photographie du temps où j’ai appris ces événements, dans la cour d’une famille qui est devenue mienne il y a près de 50 ans, celle de mon ami Harouna, de notre père Abdoulaye, de notre maman Mariama. L’histoire rapportée par le Dr Ibrahim Maïga nous fait ressentir combien nous gagnons tous au dépassement du vieux monde et à l’invention d’une fraternité sans frontière. Et le soleil se lève chaque matin…

RECONNAISSANCE CONFRATERNELLE
Notre article paru dans la rubrique « PRATIQUES COLONIALES » de L’Essor du 12 mars 2012, sous le titre « Tombouctou : La déportation, l’internement et la mort de Aline Sitoë Diatta en 1944 ».

La déportation, l’internement et la mort de Aline Sitoë Diatta » a retenu l’attention de notre confrère « Sud Quotidien du Sénégal, dans son édition N° 8382 du Samedi 24 – Dimanche 25 avril 2021, sur les pages 8 et 9. Le journal « mondafrik.com » a également mis le même article sur son site du jour.

Source : L’ESSOR

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