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Que sont-ils devenus ? Souleymane Cissé : Ma vie, le cinéma !

Nous avons connu Souleymane Cissé à travers la programmation de ses films Den Muso, Baara, Finyé, au début des années 1980 qu’on affichait devant les salles de cinémas Lux et ABC puisque nous sommes du quartier Badialan. On pouvait lire sur les grandes affiches : « Baara, un film de Souleymane Cissé ». Très jeunes, nous gardions les frais de récréation quotidiens de 10F maliens que nos parents nous donnaient, jusqu’au samedi après-midi pour acheter le billet de la matinée. Pour nous, peu importait le nom ou la qualité du réalisateur ; seules les projections et les actions nous intéressaient. Nous ignorions que, derrière ces films, il y avait la main de réalisateurs chevronnés, dont un certain Souleymane Cissé, un homme dont la vie est liée au cinéma, parce qu’il n’a connu que cela.

Notre question sur sa passion s’est écroulée comme un château de cartes, quand il nous affirma que, depuis l’enfance, il projetait les images découpées à l’aide de la lampe tempête dans le vestibule de son père, feu Bayssou Cissé à Bozola. A l’époque, prédire qu’il serait ce cinéaste hors pair, de renommée mondiale, relevait d’une imagination extraordinaire. En 1947, Souleymane Cissé s’est senti embrigadé à son inscription à l’école de la République. Il venait de perdre cette liberté pour amuser ses amis, en projetant ses images découpées. Comment est-il entré dans le 7è art, le cinéma ? Notre héros du jour de la rubrique « Que sont-ils devenus ? » répond !

Le maître de l’art africain et non moins président de l’Union des créateurs et entrepreneurs du cinéma et de l’audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest (Ucecao) nous parle de sa carrière, de Bozola à l’ex Urss où il s’est inculqué les vraies notions pour être ce cinéaste émérite.

C’est au siège de l’Ucecao que nous a reçus Souleymane Cissé, pourtant plongé activement dans les préparatifs du Festival des Rencontres Cinématographiques de Bamako. L’homme a connu le cinéma depuis le bas-âge, quand il allait voir les films Western qu’on désignait sous l’appellation populaire de « cowboy ». C’est en découvrant un documentaire sur l’arrestation de Patrice Lumumba qu’il a mûri l’idée de faire ce métier. La bourse obtenue pour se former en ex-Urss pendant neuf ans comblera ses attentes pour devenir ce qu’il a désiré. En un mot, il lia sa vie au cinéma, en surmontant tous les obstacles et les difficultés. Pour lui, il est impossible de faire du cinéma sans rencontrer des difficultés, elles font partie du métier.

L’absence de salles de cinéma actuellement à Bamako, suite à leur bradage sous le régime d’Alpha Oumar Konaré, l’attriste. Parce que Souleymane Cissé est convaincu que le cinéma est un vecteur formidable d’émotions et de messages. Cette disparition des salles de cinéma empêche aujourd’hui les cinéastes maliens de faire voir leurs films à leurs concitoyens. Ce qui les rend dépendants des autres. Il nous confie que le bradage des salles de cinéma lui fait plus mal que son séjour en prison au temps du Comité militaire de libération nationale (Cmln).

En 1998, juste avant que Souleymane Cissé ne soit  décoré de la médaille de Commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres, Mme le Ministre de la Culture et de la Communication de la France, Catherine Trautmann, disait que sa carrière méritait bien sûr que l’on s’y attarde davantage, mais l’évocation du chemin parcouru depuis son premier film a permis d’apprécier la constance de Souleymane Cissé contre toutes les formes d’injustice. Comme celle de son action en faveur de l’affranchissement culturel de son pays, le Mali, et de l’Afrique en général. La force et la sobre justesse, la beauté et l’humanité de ses films, n’ont fait que gagner leurs idéaux. Elles ont aussi révélé la dimension mystique de l’identité africaine. Ce commentaire d’une ministre française met en évidence toute la valeur de notre héros du jour.

Au siège de l’Ucecao où s’est tenu notre entretien, nous avons été fascinés par la pléiade de photos qui ornent la grande salle. Des photos des différents films, des acteurs dont certains ne sont plus de ce monde. Et nous n’avons pas attendu le vif du sujet pour lui poser des questions sur les différentes images, les conditions dans lesquelles certains films ont été réalisés.

En pleine gesticulation pour commenter ses réalisations, Souleymane Cissé profita d’une brèche pour nous arrêter. En réalité, il a compris que notre silence sur le film «  OKA, notre maison » qui le tient à cœur, prouve que nous ne l’avons pas visionné. C’est ainsi qu’il nous remit une copie dudit film. Donc, l’interview devait se dérouler après notre séance de visionnage. Emu par l’honneur qu’il nous a fait, nous finirons par comprendre pourquoi il a bien voulu nous faire ce cadeau. Parce que c’est un fait réel qui a frappé sa propre famille, tout en créant un traumatisme impitoyable. Le film « OKA, notre maison » raconte l’expulsion par des policiers armés, de quatre sœurs de Souleymane Cissé de leur maison, construite par leur vieux père, feu Bayssou Cissé. Cela à la faveur de l’exécution d’une décision de justice dans un conflit qui les opposait à la famille Diakité. Cette expulsion n’a été que le début d’un film à plusieurs épisodes. Les sœurs, certes, vont se plier à la décision de justice, mais ne quitteront jamais le portail de la maison qu’elles disent appartenir à leur défunt père. Ensuite, elles vont attaquer la décision du tribunal devant la Cour Suprême. Finalement, elles obtiendront l’annulation de l’arrêté d’expulsion, le 5 octobre 2015, et retrouvent les lieux où elles ont grandi.

A présent, le dossier est pendant devant les tribunaux. A travers ce film, Souleymane Cissé a voulu dénoncer l’injustice et la corruption qui ont tendance à empoisonner le domaine foncier. Cependant, dans une interview accordée à nos confrères de RFI, Souleymane Cissé a tenu à clarifier que le film « OKA, notre maison » est loin d’être un film à charge. Le prendre comme tel serait un tort incroyable, parce que les gens ne connaissent pas les tenants et les aboutissants du problème. Ce qui l’offusque davantage est le refus de l’Ortm de diffuser ce film. Cela a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Ce qui est sûr, les différentes parties (l’Ortm et Souleymane Cissé) ont chacune leurs arguments. Nous retenons de ce film de grands enseignements, en analysant le cri de cœur du réalisateur par rapport aux dangers qui guettent le pays, si jamais la justice continue à déformer l’histoire, en rendant des arrêts tronqués.

Autre détail, la détermination de Souleymane Cissé à faire triompher la vérité dans cette affaire de maison, sa réussite dans la vie, son courage et sa combativité sont le reflet d’une enfance tourmentée par des événements malheureux.

Amoureux du cinéma depuis à l’âge de 6 ans, Souleymane Cissé jouait aussi au football avec ses amis de Bozola, où il s’est fracturé le pied à quelques jours de l’examen du CEP. Recalé puis renvoyé de l’école, il se lança dans les petites activités : porte-bagage au marché, nettoyage des voitures dans la circulation. Il aidait son père avec une partie de ses recettes, et faisait également des économies pour s’inscrire plus tard aux cours du soir et payer sa formation de dactylographie. Après un tour à Thiès au Sénégal, il répond à l’appel du pays à son indépendance, qui demandait aux jeunes de s’inscrire. Parce que l’Etat était en manque de cadres. C’est à ce titre que Souleymane Cissé bénéficia, en 1961, d’une bourse pour l’Union des républiques socialistes et soviétiques pour étudier la photographie de projection de films. Au bout de deux années de stage, il retourne au Mali, pas pour prendre service, mais demander une autre bourse afin de parfaire sa formation à l’Institut de Cinéma de Moscou.

Nanti de son diplôme après six ans d’études, il regagne le bercail et sert pendant quatre ans au Ministère de l’Information. Avec ce nouveau statut de fonctionnaire, il n’avait pas la main libre en sa qualité de cinéaste de formation. Ce qui explique d’ailleurs l’échec de tous les projets pour réaliser des films. Exacerbé par cette situation, il prend le risque d’ignorer l’Etat pour réaliser son premier film en 1975 intitulé « Den Muso ». Ce coup d’essai est considéré comme son plus beau souvenir en tant que cinéaste, parce qu’il a vu ce jour, au cinéma Rex, des grands-mères, des grands-pères, des mamans, toutes ces personnes venues en grand nombre, alors qu’elles ne savaient pas ce qu’était le cinéma. Ce jour est merveilleux. Il a créé la magie du cinéma.

Mais contre toute attente, Souleymane Cissé est arrêté, les autorités l’ont accusé d’avoir vendu un film malien aux Italiens. Après quelques semaines en prison, le juge prendra finalement ses responsabilités en affirmant que le dossier est très léger pour qu’il soit privé de sa liberté. Requinqué à bloc par cette libération, Souleymane Cissé s’est dit que rien ne pourra plus l’arrêter dans ses ambitions de lier sa vie au cinéma. Il fonce tout droit et se donne le temps de préparer son deuxième long métrage, « Baara » en 1977.

Auparavant, de retour à Bamako, il avait déjà réalisé pour le compte du Ministère de l’Information plus de 40 documentaires. Après « L’Homme » en 1965, « Sources d’inspiration » en 1966, « l’Aspirant » en 1968, son court métrage « Cinq jours d’une vie » réalisé en 1972 lui a valu un prix au festival de Carthage.

A travers son deuxième long métrage « Baara », il jette un regard sur la société et les formes de pouvoir, tout en démontrant une collusion du politique et de l’économie, aux dépens des individus. Ce film a reçu plusieurs récompenses, dont le grand prix du Festival de Nantes en 1979. Trois ans après, l’enfant de Bozola réalise « Finyé, le vent ». Cet autre long métrage a la particularité d’être le premier film d’Afrique noire qui a dépassé toute référence à l’époque coloniale. Il parle d’une histoire d’amour, et d’une révolte estudiantine contre le pouvoir institutionnel.

Couronné par le prix du jury du Festival de Cannes, son film « Yeelen », réalisé en 1987, a connu un succès international.

Toujours bien inspiré par son entourage, l’actualité et la société, Souleymane Cissé conte en 1995 dans le film « Waati » l’odyssée d’une jeune fille Sud-Africaine noire, qui, pour éviter la répression, doit fuir son pays.

Suivront ensuite d’autres longs métrages « Minyé », réalisé en 2009, «  Ousmane Sembène » sorti en 2013, et enfin «  OKA, notre maison » qui date de 2015.

Comment expliquer le fait qu’après la génération des cinéastes comme Souleymane Cissé, Cheick Oumar Sissoko, Adama Drabo, aucune relève n’est assurée pour maintenir le cap de leadership de l’art africain ?

L’enfant de Bozola estime qu’il n’y a pas de manque de relève, elle est d’ailleurs assurée. C’est plutôt la conscientisation de l’Etat par rapport à l’importance du cinéma dans la société qui fait défaut. Pourquoi ne pas encourager la jeunesse à produire des films ? Pour la réussite d’une telle politique, il faut des structures d’encadrement pour soutenir l’industrie cinématographique.

Agé de 78 ans, Commandeur de l’Ordre National du Mali, Officier de l’Ordre National du Burkina Faso, Commandeur des Arts et des Lettres de France, notre héros est fier en affirmant que le cinéma lui permet de vivre et sa reconnaissance vis-à-vis de l’Etat pour sa réussite, est dépendante de celle de sa famille, qui a été le fondement de son attachement au cinéma.

Il n’est pas du même avis d’une certaine opinion qui pense que les Nouvelles Technologies de l’Informatique ont beaucoup influé sur l’essor du cinéma au Mali. Pour Souleymane Cissé, le numérique ne fait qu’enrichir le cinéma. C’est un outil comme tant d’autres que les réalisateurs doivent maîtriser.

Notre héros du jour apparaît toujours en forme, faudrait-il rappeler que nous avons eu avec lui six rencontres pour pouvoir réaliser cette interview. C’est le même sourire, teinté d’une amabilité de la vieille tradition, qui a caractérisé nos différentes entrevues. Il est tellement positif que les mauvais souvenirs dont il a fait allusion, nous ont paru bizarres. Des petits coups bas des hommes qu’il ne tient plus à citer. D’ailleurs, ces mesquineries l’ont davantage construit que détruit.

A-t-il un conseil à donner aux jeunes qui veulent s’engager dans le cinéma ?

Le doyen Souleymane Cissé donne sa recette : « Les jeunes ne doivent jamais baisser les bras quoi qu’il arrive. Croire jusqu’au bout en leurs projets et surtout être passionnés par ce qu’ils font ».

Notre héros est devenu très calme quand nous avons abordé le bradage des salles de cinéma. Il soutient que c’est le pire coup que l’on ait fait au septième art. Ces salles de cinéma ont été la meilleure école pour lui. Mais dommage ….

O.Roger Sissoko

 

Source: Aujourd’hui-Mali

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