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Migrations en Algérie : qui a raison, qui a tort ?

Après que l’agence de presse américaine Associated Press (AP) ait publié le 25 juin 2018 un reportage sur le calvaire des migrants expulsés d’Algérie, l’ONG Human Rights Watch (HRW) a dénoncé à son tour, ce jeudi 28 juin, un « traitement inhumain » auquel seraient soumis les migrants expulsés du pays.

Les autorités ont pour leur part dénoncé une « campagne malintentionnée » à l’encontre de l’Algérie, car celle-ci refuse d’établir des camps de migrants à ses frontières sud comme voudrait l’Union européenne (UE).

Ce que disent les rapports de l’AP et de HWR

Les rapports de l’AP et de HWR font état de violations des droits de l’Homme concernant principalement des faits liés à des arrestations arbitraires sans vérification du statut légal des personnes arrêtées, de dépossession des effets personnels, d’absence de dispositions ou de refus d’accès à des procédures d’appel équitables, l’acheminement dans des camions des personnes arrêtées vers le sud du pays et d’expulsion en plein désert, y compris de femmes enceintes, sans eau ni nourriture, parfois sous la contrainte.

Ces rapports évoquent également des violations commises sur les migrants subsahariens en général, comme cette femme libérienne qui déclarait à AP être enceinte au moment de son arrestation et qui a perdu son enfant lors de sa marche dans le désert jusqu’à la ville nigérienne d’Assamaka, proche de la frontière de l’Algérie.

Il y a aussi ce Sénégalais de 18 ans qui dit avoir été dépossédé de son argent et de son téléphone cellulaire. Les migrants interrogés dans le reportage parlent même d’avoir été obligés d’abandonner des personnes trop épuisées de continuer la marche. Les témoignages des migrants font même état de morts.

De plus ces rapports font état de faits qui se sont déroulés dans le sud du pays, en plein désert, et qui ont été commis par les services de sécurité, uniquement.

La réponse des autorités

Face à cela, la communication des autorités algériennes sur ce sujet est loin d’être efficace. Au JT de 19h00 de Canal Algérie, par exemple, un sujet a été diffusé pour tenter de montrer les efforts fournis par l’État en termes de prise en charge médicale et humanitaire des migrants nigériens en instance de rapatriement ainsi que sur leurs conditions de vie dans un camp aménagé à Zéralda.

On y voit des personnes subsahariennes, femmes et enfants se faire ausculter par des médecins sous l’œil d’agents de la Protection civile.

L’on y voit aussi le chargé des questions migratoires au ministère de l’Intérieur expliquer que l’Algérie surveille diverses routes migratoires, et « qu’on ne peut pas reprocher à l’Algérie de protéger ses frontières ».

Le représentant de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à qui l’on faisait visiter ce camp avec le représentant du Haut-commissariat des Nations Unies aux réfugiés en Algérie, a déclaré « qu’il est important d’avoir une idée encore plus claire de tout le travail qui est fait ».

Et le commentaire de rappeler que « depuis 2015 l’Algérie a dépensé pas moins de 12 millions de dollars dans la restauration et le transport des migrants jusqu’à Agadez »

Le commentaire conclut le sujet en déplorant que « malgré cela l’Algérie n’est toujours pas soutenue dans ses efforts et fait au quotidien face à un flux de plus en plus important ».

Une communication officielle insuffisante

Le problème est qu’aucun élément de la communication officielle ne répond aux questions soulevées par les rapports de l’AP et de HWR.

Les autorités se limitent d’invoquer soit des « campagnes malintentionnées » soit la défense de la souveraineté nationale ou encore la protection des frontières. C’est-à-dire que l’on se limite à rappeler l’existence d’un problème, l’immigration clandestine, sans répondre sur la façon dont celui-ci est traité.

Dans ce sujet de Canal Algérie, on montre un camp à Zéralda, donc ni sur les lieux des arrestations ni dans le désert, et l’on parle exclusivement de migrants nigériens, au sujet desquels il existe un accord entre gouvernements algérien et nigérien, pour leur reconduction au Niger.

On ne montre pas non plus le dispositif mis en place par les services de sécurité lors des arrestations, les lieux où sont acheminés les migrants avant d’être expulsés et encore moins le trajet jusqu’au désert et dans quels types de véhicules.

D’ailleurs, si l’on se fie à ce que montre le sujet, le représentant de l’OIM a certes souligné la tradition d’accueil de l’Algérie, mais il n’a félicité le chargé des migrations au ministère de l’Intérieur pour le travail accompli. Il a seulement souligné l’importance d’en savoir plus.

A-t-on peur de montrer les conditions dans lesquelles se font ces expulsions ? L’absence totale de communication sur ses opérations laisse penser que c’est effectivement le cas.

Cela donne aussi davantage de crédibilité aux rapports de l’AP et de HWR, même si ces derniers ne sont pas dépourvus de failles.

Des reportages imparfaits mais crédibles

Le reportage de l’AP se base sur des entretiens menés avec « deux dizaines » de migrants, ce qui est assez peu représentatif pour faire des généralisations.

Il évoque aussi le chiffre de 13.000 personnes expulsées en 14 mois tout en affirmant que les autorités algériennes ne communiquent pas les chiffres des personnes expulsées alors que celles-ci avaient évoqué, en avril dernier, le chiffre de 27.000 personnes expulsées depuis 2015 ainsi que 500 tentatives d’entrées illégales par jour.

De plus ce reportage dit détenir des documents vidéo de migrants montrant leurs conditions de voyage dans les camions.

Or la vidéo dans le reportage est un travail journalistique de terrain faite à l’aide d’un montage professionnel avec une très haute qualité d’image ainsi que des prises aériennes, ce qui suggère l’utilisation de moyens importants tels que des drones.

Ce n’est qu’à un certain moment que l’on voit des photos ainsi que des extraits de vidéos prises, vraisemblablement à l’aide de téléphone portable.

L’un de ces extraits montre effectivement des personnes subsahariennes transportées dans un camion sur une route en plein désert.

Le commentaire de ce passage est fait par la personne même qui filme et affirme, dans un anglais avec accent africain américanisé, qu’ils se dirigent vers le Niger.

Le montage et le commentaire de la vidéo de l’AP, faits à la façon d’un clip promotionnel, ne sont pas appropriés pour un sujet aussi grave. Le contenu est aussi assez pauvre en documents et en informations convaincants.

 

Le rapport HRW est quant à lui basé sur des entretiens avec 30 migrants effectués en avril et mai derniers. N’importe quel spécialiste en sciences sociales dirait que l’échantillon est assez peu représentatif pour pouvoir être généralisé à la situation de milliers de cas et affirmer, comme le fait HRW dans son rapport, que « l’Algérie a expulsé des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants vers le Niger et le Mali dans des conditions inhumaines ».

Cependant, malgré les faiblesses méthodologiques ou narratives des rapports de l’AP et de HWR, ou des documents qu’ils contiennent, cela ne veut pas dire que les affirmations des personnes interviewées sont fausses.

Un changement d’approche est nécessaire

Il n’est pas question de mettre en doute les efforts que fournit le gouvernement en termes d’accueil et de prise en charge humanitaire des populations migrantes.

Mais il est nécessaire que les autorités comprennent qu’une seule violation des droits de l’Homme est une violation de trop.

Le gouvernement algérien est, encore une fois, appelé à revoir son traitement de l’immigration illégale de toute urgence et à veiller au respect des droits humains des migrants.

Il faudrait commencer par mener des enquêtes impartiales sur les faits allégués, et aussi s’assurer que les services de sécurité ne soient pas seuls à décider et à imposer la manière de gérer un phénomène qui n’est pas uniquement sécuritaire.

Car qu’on le veuille ou pas, le migrant, clandestin ou pas, est avant tout un être humain, et aucune raison, aussi légitime qu’elle soit, n’est au-dessus de celle de la dignité humaine.

Il faut permettre à la presse, à la société civile nationale et internationale, aux organisations internationales, mais surtout à la justice algérienne, d’observer la façon dont ces expulsions sont conduites.

L’Algérie n’est certes pas responsable des populations des autres États ni de la cause des flux migratoires qui viennent dans sa direction, mais le gouvernement devrait se montrer plus ouvert aux recommandations sur un traitement plus humain de cette question.

Le rapatriement en avion par exemple serait la solution la moins pénible pour les personnes concernées et des partenaires comme l’UE et les Nations Unies devraient apporter un soutien dans ce sens, car la responsabilité face à ce phénomène est collective.

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