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Jean-Hervé Jezequel : « Nous avons pris le risque de recommander une extension de quelques mois de la transition »

Deux coups d’État en neuf mois. Comment expliquer que la transition malienne connaisse des « errements » ?

 

Dans son dernier rapport, l’International Crisis Group fait le constat que la transition a jusqu’ici déçu au regard des attentes nées après la chute du Président IBK. Les maliens n’attendaient peut-être pas de la transition qu’elle transforme le pays de fond en comble mais, beaucoup espéraient quand même qu’elle pose les bases d’un changement réel dans le rapport entre l’Etat et les citoyens, qu’elle ouvre une voie en direction d’une résolution réelle d’une crise qui n’en finit pas depuis dix ans. Or, un an après l’adoption de la charte de la transition, le bilan apparaît très décevant.

Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. Il y a d’abord des raisons structurelles face auxquelles les hommes, même animés des meilleures volontés, paraissent parfois impuissants. Le pays traverse une crise d’une gravité sans précédent, l’Etat est profondément ‘malade’, le lien qui l’unit aux citoyens est de plus en plus faible et contesté. Il était difficile de redresser cette situation en un an, mais on aurait pu au moins mieux identifier les raisons pour lesquelles les appels répétés à réformer l’Etat, qui ont été nombreux ces dernières années, n’ont jamais été concrétisés ou n’ont jamais fonctionné. Mieux comprendre ce qui bloque, autant que proposer des solutions, pourrait d’ailleurs être l’un des grands objectifs des prochaines assises nationales de la refondation (ANR). Ensuite il y a des causes plus conjoncturelles à la difficulté des autorités de transition à se montrer à la hauteur des attentes. Ainsi les tensions entre civils et militaires ont paralysé le gouvernement pendant de longs mois et débouché sur un « coup dans le coup « qui a fait perdre du temps à tout le monde.

Selon ICG, « les partenaires internationaux portent également une part de responsabilité dans les errements qu’a connus la transition jusqu’ici. » Quelles sont elles?

Une partie des principaux partenaires du Mali ont voulu voir dans les autorités de transition des gens avec lesquels on allait pouvoir avancer en termes de sécurité et de lutte contre les groupes terroristes. Aux yeux de beaucoup de ces partenaires, pas tous cependant, les projets de réforme de l’Etat et de transformation de la gouvernance sont apparus au mieux comme de jolies utopies et de beaux slogans, beaucoup les jugeaient en privé comme des projets secondaires et en fait irréalistes. Alors que rien n’avançait sur le plan d’une gouvernance assainie, le Président Macron, plutôt satisfait de la coopération militaire, déclarait en février 2021 à a conférence du G5-Sahel à N’Djamena « En quelques mois, je dois bien dire que ces autorités de transition ont donné plus de gages que les autorités précédentes en trois ans ».  Il faudra les évènements de mai 2021 pour que Macron change de position à l’égard de la transition.

Avec le coup d’Etat du 18 août 2020, le peuple malien aspirait à refonder le pays. Aujourd’hui la communauté internationale presse le Mali pour aller aux élections en vue du rétablissement de l’ordre constitutionnel. Est-ce qu’installer un régime démocratique à la suite d’élections suffit à provoquer ce changement ?

On sait bien que non. Des élections ne suffisent pas à installer des gouvernants vertueux et dotés des marges de manœuvre suffisantes pour réformer l’Etat et sortir le pays de la crise. Les élections ne sont que l’un des éléments d’une longue chaîne de prérequis qui permettront à l’Etat et à la démocratie malienne de sortir le pays de l’ornière. L’un de ces prérequis a plus particulièrement retenu l’attention de notre rapport : il convient sans doute de favoriser l’émergence d’une offre politique nouvelle, une génération de candidats à même d’expliquer aux citoyens pourquoi rien ne s’est amélioré depuis dix ans et de les convaincre qu’ils sont capables de porter le changement, qu’ils sont sincèrement engagés au service de la démocratie malienne. Je ne suis pas électeur malien, donc je n’ai pas vocation à me prononcer sur des questions d’individus mais je vois quand même dans des bords politiques très différents et à plusieurs niveaux de responsabilité, des hommes et des femmes maliens qui veulent ce changement. Ils ne sont pour le moment pas en position de remporter une élection, mais peuvent vraiment l’influencer. Ils ne sont pas encore suffisamment unis, reliés les uns aux autres mais contrairement à ce que pensent beaucoup de partenaires extérieurs, ils sont bien là et en nombre. Il leur manque peut-être un leader, un homme ou une femme providentielle capable de les coaliser au-delà des petits intérêts politiciens.

La situation sécuritaire s’enlise de jour en jour. Le cycle des violences s’est étendu aux sud du pays et les réformes électorales ne sont toujours pas engagées concrètement. Est-ce qu’aujourd’hui tenir la présidentielle en février prochain n’est pas risqué quand on sait que l’élection ne pourra pas se tenir dans de nombreuses localités et qu’une crise postélectorale aux conséquences incertaines pourrait replonger le pays dans le chaos ?

La situation sécuritaire est en effet un problème mais l’enjeu essentiel du calendrier électoral est ailleurs. D’un côté, une partie des acteurs politiques et la plupart des partenaires extérieurs rappellent qu’on ne peut pas rester au pouvoir après l’avoir pris par la force. Ils exigent donc des élections rapides en février 2022. D’autres insistent au contraire sur le fait que des élections tenues dans les conditions actuelles – non seulement avec une sécurité problématique mais aussi une offre politique peu renouvelée et une formation insuffisante des citoyens. – ne permettront pas de relancer le Mali sur des bases saines. La transition aura alors été une nouvelle occasion manquée. A Crisis Group, après beaucoup d’hésitations, nous avons pris le risque de recommander une extension de quelques mois de la transition afin d’organiser les Assises Nationales de la Refondation dans de bonnes conditions. En échange, nous recommandons au Président de la transition de proposer lui-même un délai de quelques mois qu’il s’engagerait solennellement à ne pas ne pas dépasser. Certains nous reprochent d’ouvrir la porte à une extension de la durée de la transition au mieux inutile au pire dangereuse. Nous ne sommes pas naïfs, nous savons que le pays a connu par le passé des moments similaires aux assises nationales dont il n’est pas sorti grand-chose de concret, les ANR pourraient n’être qu’un prétexte pour gagner du temps. Mais si la participation des citoyens maliens est réelle, ces assises peuvent aussi devenir un moment de catharsis et de renouveau politique.  Il y a bien un risque à prolonger la transition mais l’autre risque c’est de renouer dès février 2021 avec la situation d’inertie politique connue avant août 2020. Entre deux maux il faut savoir choisir le moindre, Crisis Group formule un avis dans une situation où il n’y a pas de solution idéale, les principaux concernés choisiront.

Quelle devrait être l’appréhension de la communauté internationale quant aux conclusions desdites assises qui seront le reflet des recommandations du peuple malien ?

Si ces assises se tiennent dans des conditions satisfaisantes et reconnues comme légitimes par la majorité des maliens, je ne vois pas de raison à ce que les partenaires du Mali les rejettent et les contestent. Après les partenaires sont libres de discuter avec les autorités les domaines dans lesquelles ils veulent appuyer le pays, les choix avec lesquels ils se sentent en phase.

Des négociations seraient en cours entre le gouvernement de transition et la société de sécurité privée russe Wagner. Est-ce une volonté réelle de Bamako de chercher d’autres « partenaires » ou une malice pour forcer la prolongation de la transition ?

C’est difficile à dire avec assurance pour le moment mais je dirais un peu des deux. Dans le sillage de l’Afghanistan, on réalise que les parapluies sécuritaires des pays occidentaux sont à la fois fragiles et peuvent disparaître de façon unilatérale, en quelques mois. La manière dont la France a annoncé la fin de Barkhane s’inscrit dans ce contexte. Les autorités maliennes devraient en tirer pour conclusion qu’il leur revient de définir elles-mêmes la manière de sortir de la crise actuelle, en fonction des moyens et des atouts dont elles disposent. Elles font pour le moment plutôt le choix de chercher un autre partenaire sécuritaire. Je ne suis pas sûr que ce soit une solution très pérenne ni plus efficace que la précédente, elle pourrait même comporter plus de risques. Il ne s’agit pas de dire que la Russie ne devrait pas jouer un rôle au Mali, il y a des liens anciens entre les deux pays et il faut les valoriser, mais il faut aussi rappeler que là où des mercenaires sont intervenus, leur intervention a soulevé de nombreux problèmes et a témoigné d’une efficacité somme toute limitée.  D’un autre côté il y a peut-être aussi dans cette affaire une forme de bluff, une manière de dire « si vous ne nous soutenez pas suffisamment, nous saurons vous remplacer ». Ce n’est pas un calcul complètement absurde mais je crois que ce jeu de bluff et de contre-bluff ne permet à personne d’avancer dans de bonnes directions. Il faut sans doute revoir le dispositif international d’intervention qui a largement échoué jusqu’ici, mais le remplacer par une approche similaire avec des acteurs plus brutaux, au risque de relancer les violences plutôt que les atténuer, ne me semble pas la meilleure des idées.

Propos recueillis par Boubacar Diallo

Source : Journal du Mali

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