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(ENQUÊTE) Corruption dans les hôpitaux publics à Bamako : « Les patients doublement pénalisés »

Au cœur du milieu sanitaire, notamment dans les structures hospitalières publiques où rythment ensemble santé et maladie, l’espoir et le désespoir, la vie et la mort, le phénomène de la corruption gagne en galon et occasionne des effets collatéraux négatifs sur la prise en charge des patients. Lisez notre enquête.

La corruption peut être définie comme l’utilisation de moyens pour obtenir indûment un bénéfice quelconque ou faire agir quelqu’un contrairement à son devoir ou à sa conscience. L’hôpital ou une structure sanitaire est un lieu public où sont admis des patients pour subir des traitements. Cet état offre à la structure un statut de ‘’Misère’’ où le patient et ses accompagnateurs arrivent le plus souvent sous un état de choc. Généralement, on ne se rend pas là-bas par plaisir.
Ainsi, une personne totalement désemparée et sous le choc, qui n’aspire qu’à guérir, est-elle lucide et à même de résister à telle ou telle proposition pour le traitement de sa maladie ? La réponse est assurément non. C’est bien là que le phénomène de la corruption est devenu une pandémie qui s’est introduit à l’hôpital ou dans les structures de santé.

Les corrupteurs, profitant de la fébrilité et de la bonne foi des patients, opèrent et donnent l’impression d’aider les patients alors qu’ils leur soutirent de l’argent et leur prodiguent des soins souvent de mauvaise qualité.

Des réseaux mafieux dans les hôpitaux

Dans les structures hospitalières de l’hôpital Gabriel Touré et du Point G, (les deux hôpitaux de troisième référence les plus fréquentés à Bamako), nous avons pu constater que le phénomène de la corruption fonctionne en système de réseaux. Des réseaux mafieux qui, depuis l’hôpital ont des ramifications jusque dans les cliniques privées et autres structures intervenant dans le domaine de la santé, notamment les laboratoires privés.
Organisés en réseaux, des agents de l’administration et des agents soignants, jusqu’au niveau des agents de surface, c’est-à-dire les manœuvres et même des vigiles (agents de sécurité privée), s’affairent tous les jours à attirer dans leur filet, des patients ou leurs accompagnateurs pour leur proposer des services hors du circuit normal. Autrement dit, il s’agit pour ces agents indélicats de prendre en charge ces patients, encaisser l’argent sans qu’ils ne passent au guichet qui est le point de paiement officiel.
Ces prises en charge concernent pratiquement tous les domaines, des simples consultations aux traitements, en passant par les soins, la radiographie, les analyses médicales et les opérations chirurgicales. En plus, des praticiens en complicité avec leurs homologues des structures privées, recommandent aux patients d’aller se faire soigner dans telle ou telle clinique. Plusieurs patients sont ainsi déroutés vers des structures privées pour être lourdement facturés ou pour des ristournes. Autre pratique non catholique dans les hôpitaux publics, c’est la vente de médicaments qui s’apparente à la corruption. Certains agents soignants miraculeusement, possèdent dans leurs bureaux des médicaments prescrits (même si les conditions de conservation font défaut) qu’ils proposent aux patients.

Usure prématurée des équipements et mauvaise réputation pour l’hôpital

Au niveau de l’hôpital, c’est le plateau technique qui subit les conséquences. Le matériel est usé de façon prématurée affaiblissant du coup, le plateau technique. « Les équipements s’usent à l’usage. L’usure des équipements intervient prématurément du fait que l’équipement est utilisé plus que la norme fixée par le fabricant au bout de laquelle, les pièces de la machine doivent être remplacées. Si on tient compte des actes officiellement enregistrés par le guichet par rapport à l’état des équipements utilisés, il y a toujours un décalage. Autrement dit, si la machine doit subir un entretien au bout de 100 à 1000 patients, elle est déjà défaillante alors même qu’elle n’a pas officiellement 100 patients. Donc les moyens de l’hôpital sont utilisés par ces réseaux et s’usent prématurément. Du fait de la corruption, l’armoire d’urgence (kits de soins, attestation de traitement, etc.) fait défaut à l’hôpital », commente le Directeur Général de l’hôpital Gabriel Touré, le Pr Kassoum Sanogo.
Toujours concernant les conséquences liées à l’usure et à la faiblesse du plateau technique, la structure sanitaire perd en réputation. L’image de l’hôpital est sérieusement écorchée du fait des mauvaises prestations et des pratiques d’extorsion d’argent aux patients. « Cette situation effrite totalement la confiance entre les agents soignants et les patients », soutient Djimé Kanté, porte-parole du syndicat de l’hôpital Gabriel Touré.
L’autre impact non négligeable, c’est bien le côté financier. Partout où l’Etat a prévu un paiement, il a prévu un guichet où le patient doit payer contre un reçu officiel. « Ces recettes ne se faisant pas et les moyens de l’hôpital étant utilisés par les agents indélicats pour traiter ces patients, l’hôpital subit plusieurs pertes à différents niveaux. Il est vrai que nous n’avons pas vocation à faire des bénéfices, mais l’Etat a mis des tarifs officiels à toutes les prestations au niveau de l’hôpital », regrette le Pr. Sanogo.

Double impact sur les patients

L’impact de la corruption à tout bout de champ est négatif du fait de la cherté de la santé. La négativité de l’impact se rapporte d’abord à l’aspect financier. « Les gens qui sont victimes de ces réseaux payent plus d’argent dans ce réseau qu’en passant par la voie normale. Pour mieux soutirer l’argent, on leur fait croire que si vous passez par la voie normale, vous allez payer plus cher », affirme le premier responsable de l’hôpital Gabriel Touré.
Pour mettre en exergue à quel point ces agents jouent avec la santé des gens, le syndicaliste, Djimé Kanté, raconte ce qui est arrivé à sa propre sœur. « Ma sœur a été admise à l’hôpital Gabriel Touré pour une opération d’hernie de l’abdomen. On nous a fait croire qu’elle a été opérée alors qu’il en est rien. 24 heures après, le problème est réapparu. Quand nous l’avons amenée dans un autre hôpital, il a été avéré qu’elle n’avait jamais subi une opération. Or, on avait pris en charge tous les frais liés à l’opération », affirme M. Kanté qui ajoute que certains agents qui ont foulé au pied le serment d’Hippocrate ne sont contents que lorsqu’ils reçoivent des patients qui souffrent.
Du point de vue de la qualité des soins, l’impact est négatif parce que tout le monde n’est pas habilité à donner tous les soins. C’est pourquoi, explique le Pr. Sanogo, l’équipe de soin est constituée sous forme d’une pyramide qui va depuis le chef du service jusqu’aux agents de surface (les manœuvres). « Certains actes sont posés par telle catégorie et non par telle catégorie, mais en entrant dans ces réseaux, la qualité des soins se trouve affectée parce que le niveau qui doit donner les soins est occulté et les soins sont donnés par un niveau beaucoup plus bas qui n’a pas la vraie compétence pour le faire. Donc le patient souffre de deux choses, il dépense plus et il reçoit des soins de moindre qualité parce que ces soins sont exécutés clandestinement, pas dans des conditions académiques ».

Le modèle social malien, un facteur à la fois encourageant et un frein à la lutte contre la corruption

Les patients sont généralement victimes de leur bonne foi et de leur fébrilité dans les hôpitaux. A en croire le Pr. Kassoum Sanogo, les gens qui arrivent de l’intérieur ou de l’étranger et même les Bamakois ne connaissent pas ou peu le circuit de l’hôpital. « Depuis la famille, par habitude, on indique quelqu’un qu’on connait (un fils, un neveu ou un ami…) au sein de l’hôpital selon la maladie dont le patient souffre. S’il se trouve que ce dernier fait partie d’un de ces réseaux, c’est parti. C’est de toute bonne foi, mais la finalité, c’est la corruption. On n’adresse pas le patient à l’administration, mais on l’adresse à quelqu’un. Les animateurs du réseau cultivent l’idée selon laquelle, si on n’a personne dans tel service, on n’est pas pris en charge. Les agents indélicats profitent de cette bonne foi des patients pour mener leur opération en toute tranquillité », explique le DG de l’hôpital Gabriel Touré.
Certains agents se déplacent même en famille pour aller faire des prélèvements, faire les analyses et ramener les résultats. Ils utilisent les équipements et les consommables aux dépends de la structure. « Ce fait, souvent perçu comme un privilège pour la famille, alimente en réalité ce système de mafieux », ajoute-t-il.
Par exemple, au niveau du service d’imagerie, à l’instar des autres services, c’est un bon business entre le médecin, le technicien sur le dos de l’administration hospitalière. Dans la pratique, le patient est coopté depuis l’entrée par un ouvrier qui le conduit directement au service d’imagerie sans passer par le guichet où il faut impérativement payer pour l’administration. Le butin de l’ordre de 5000 F à 7000 F, revient aux deux complices. Cette complicité entre agents peut coûter 100.000 FCFA à 150.000 FCFA par jour. Le patient qui est la victime n’a pas le choix car, il cherche à payer moins cher même si ce n’est pas la qualité. Mais en réalité, il est abusé dans son état fragile.
Pour le porte-parole du syndicat de l’hôpital Gabriel Touré, Djimé Kanté, le gré-à-gré dans la passation des marchés publics concernant la fourniture d’équipements dans les hôpitaux, impacte indubitablement la qualité de la prise en charge des patients dans les hôpitaux publics. « Si le marché n’est pas exécuté selon les normes des marchés publics au Mali, il est clair que l’hôpital se retrouve avec du matériel moins cher de mauvaise qualité. Cela va vraisemblablement impacter sur la prise en charge des patients. Au niveau de l’hôpital Gabriel Touré, le cas du scanner qui connait régulièrement des pannes s’étalant sur plusieurs mois est révélateur. Le monopole pour l’acquisition de cet appareil est réservé à Cissé Technologie qui fait la pluie et le beau temps. Quelque 150 millions FCFA ont été injectés dans l’entretien du scanner qui a connu un arrêt de fonctionnement de septembre 2017 à mars 2018 ».
Pendant que le scanner est en panne, certains techniciens font des fausses images pour des malades comme nous le rapporte cette victime : « J’ai fait un scanner au point G mais mon médecin traitant, dans son interprétation, signale que ce n’était pas la bonne. J’étais obligé de le refaire au niveau de Bio médical à Djélibougou », témoigne, Assétou Sylla, enseignante. Donc la corruption rend le plateau technique insuffisant et pousse les patients à aller vers les structures privées.
En plus, les médicaments des patients sont volés pendant que les patients sont entre la vie et la mort. « Mes médicaments ont été volés à l’hôpital Gabriel Touré, pendant que je dormais dans mon lit d’hospitalisation ». Le phénomène a pris de l’ampleur à tel point que le syndicat a attiré la sonnette d’alarme. Approché par nos soins, le syndicat de l’hôpital du Point G témoigne : « Nous avons toujours attiré l’attention du directeur de l’hôpital du point G afin que des mesures fortes soient prises contre cette pratique », déclare Hachim Maïga, Secrétaire général du syndicat de l’hôpital du Point G.
Au niveau de l’hôpital Gabriel Touré, c’est le même constat selon le porte-parole du syndicat, Djimé Kanté. « Nous dénonçons et attirons régulièrement l’attention de la direction sur ces pratiques qui ternissent l’image du personnel et de l’hôpital, mais le phénomène persiste encore et encore ».
Pour le patron de l’hôpital Gabriel Touré, le fonctionnement social malien constitue un frein souvent à la lutte contre la corruption. « Des agents ont été contraints de rembourser l’argent perçu et il y a eu des cas d’agents relevés de leurs postes. Nous avons aussi détecté certains qui n’étaient pas des agents de santé, mais qui opéraient à la faveur de ces réseaux. Ils ont été conduits au premier arrondissement. Toutefois, dans notre lutte contre ces pratiques, il nous est arrivé qu’une famille vienne nous supplier de ne pas relever ou envoyer un agent fautif en prison. Notre société est encore familiale », soutient-il.
Les médecins de l’hôpital Gabriel Touré, interrogés sur le sujet, témoignent que le manque de conditions pousse les médecins à abuser les malades. Youssouf Sidibé, médecin affirme que « les internes n’ont pas de salaire mensuel et par conséquent ils soutirent de l’argent aux malades ». Avidité ou instinct de survie ? Un jeune interne ayant requis l’anonymat ne confirme point mais lâche : « Tout interne dynamique peut s’acheter une voiture avant la fin de son stage à l’hôpital Gabriel Touré ». Le témoignage de l’interne prouve à suffisance que les hôpitaux publics sont des lieux de business des agents de santé.
Selon une enquête menée en 2017 par l’Agence nationale d’évaluation des hôpitaux du Mali (ANEH), l’hôpital Gabriel Touré et celui du Point G à Bamako sont les hôpitaux d’où sortent généralement des usagers non satisfaits, de l’accueil au traitement en passant par l’hospitalisation. L’ANEH affirme que depuis 11 ans, aucun hôpital n’a pu atteindre le taux normal de satisfaction des usagers.
Enquête réalisée par Daouda T. Konaté & Modibo L. Fofana dans le cadre du Projet de lutte contre la corruption et les tracasseries routières de Mali Justice Project (MJP) de l’USAID.

Mali24

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