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Coronavirus : le regard d’une figure de la culture au Mali

La pandémie du coronavirus n’a pas épargné le Mali ni la population de sa capitale, Bamako, qui s’interroge face à la maladie. Regard de l’homme de culture Alioune Ifra N’Diaye sur le ressenti de la rue de Bamako face au coronavirus.

 

Alioune Ifra N’Diaye est l’une des grandes figures de la culture malienne, résidant à Bamako. Il est le directeur de Wokloni, le Complexe Culturel Blonba, président de la Fédération des artistes du Mali (Fedama), et auteur de nombreuses réalisations au théâtre, dans l’audiovisuel et dans de multiples autres domaines.

RFI : Alioune Ifra N’Diaye, depuis quand Bamako est confrontée au coronavirus et quels sont les messages et recommandations qui ont été faits à la population ?

Alioune Ifra N’Diaye : Il est difficile de dire à partir de quand Bamako a été confrontée au coronavirus, mais les premières mesures restrictives ont été prises par le gouvernement le 11 mars 2020, en suspendant notamment les regroupements importants de personnes au Mali, comme les festivals et autres manifestations culturelles et artistiques. Puis s’en est suivi l’installation d’un couvre-feu entre 21h00 et 5h00. Les recommandations se sont alors concentrées sur les mesures d’hygiènes et de distanciation sociale. Et c’est à sa troisième adresse à la nation, dans le cadre de la crise sanitaire le 10 avril 2020, que le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta, a vraiment engagé le gouvernement du Mali, en prenant des mesures exceptionnelles pour accompagner les tissus économiques et socio-culturels. Et là, les autorités du Mali ont fait un choix stratégique clair : le confinement à l’occidentale n’étant pas possible, elles ont investi sur le port généralisé du masque, les mesures d’hygiène, la distanciation sociale. La mise en œuvre de ces mesures est difficilement en cours.

Comment l’annonce de cette épidémie a-t-elle été reçue par les habitants ?

Connectée au monde et à sa diaspora, la population malienne a été informée dans un premier temps par les médias occidentaux, relayés par quelques médias nationaux. Elle ne se sentait pas directement concernée. Mais par sa diaspora, via les réseaux sociaux, vivait quasiment en direct les mesures restrictives des pays sous crise sanitaire. Et avec beaucoup de questions : « Pourquoi pour une petite grippe, les plus grands pays du monde sont en panique », « Est-ce que ce n’est pas le châtiment de Dieu ? », « Est-ce que ce n’est pas une nouvelle guerre entre puissances du monde ? », «  Est-ce que ce n’est pas un nouveau test de vaccin auquel on nous prépare pour venir recoloniser l’Afrique ? ». Des questions dont les réponses aboutissent généralement aux théories complotistes ou au châtiment de Dieu.

Après la déclaration officielle des premiers cas au Mali par les autorités, une grande partie de la population malienne s’est réfugiée dans une forme de déni ou s’est accrochée à des chimères. Jusqu’à maintenant, malheureusement, elle a fait le choix de gérer le Covid-19 comme une maladie normale. D’ailleurs, est-ce qu’elle a le choix ? Elle est dans un mode de survie quotidienne. Elle sort tous les jours pour gagner son « nansongon » (prix du condiment, prix du repas) quotidien.

Quels sont les sujets de discussion les plus fréquemment abordés par la population autour de cette question du coronavirus ?

Le Mali est un des pays au monde les plus connectés sur Facebook et WhatsApp. Ces réseaux sont devenus les principales sources d’information du grand public urbain et ont supplanté de très loin les tentatives de programmes de sensibilisation de l’État. Et malheureusement ce sont les « fake news » qui y dominent. Entre les théories complotistes, les faux médicaments qui guérissent la pandémie et les tentatives d’associations pour porter la saine information, ça parle de tout. Mais, à regarder de près, on sent une inquiétude créée par un manque de perspectives claires de la gestion de la pandémie et de l’après pandémie.

Que disent les gens sur le coronavirus à propos de la situation au Mali ?

Les gens s’attaquent beaucoup aux autorités. Celles-ci étaient déjà extenuées et fragilisées face aux crises multiformes en cours depuis presque huit ans (guerre, crise institutionnelle latente, crise de confiance généralisée entre les usagers des services publics et les autorités institutionnelles, risque d’ethnicisation de la crise au centre du pays, émergence de certaines formes d’islam….) et n’arrivent pas à créer une dynamique nationale contre le Covid-19. Donc chacun développe sa théorie pour se rassurer au fond : « La chaleur va nous protéger », « Nous sommes une population jeune », « Nous sommes déjà de grands consommateurs de chloroquine, le coronavirus ne pourrait pas résister dans nos corps », « Le Covid-19 est une grippe comme les autres, ça va passer », « Si ton destin est que tu dois mourir de Covid-19, tu mourras de Covid-19, tu ne pourrais rien contre la volonté de Dieu », etc…

Dans l’impuissance, les gens se répètent ces théories comme des prières pour nourrir leur résilience face à la pandémie. Par exemple, je viens de perdre mon beau-frère à cause du Covid-19. Pensant me soulager, les gens me disent régulièrement que c’était son destin, que c’est la volonté de Dieu.

Comment la population de Bamako voit-elle la situation dans les autres pays ?

On a toujours l’habitude au Mali d’envier ce qui se passe ou vient de loin. Au-delà de cette habitude, qui amène la population à commenter les mesures prises par les présidents de la sous-région, notamment ceux du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso et du Bénin et de les comparer à celles du président du Mali, je ne constate pas de grands intérêts sur ce qui se passe ailleurs. Par contre la classe moyenne suit de près, par les grands canaux d’information comme RFI, France 24, et les réseaux sociaux, l’évolution de la pandémie en France, en Italie et en Espagne.

Qu’est-ce que cela a changé dans la vie de tous les jours ?

Une grande partie de la société malienne continue de vivre de l’économie informelle. Son rythme de revenu est quotidien. Elle est donc condamnée au travail quotidien et elle continue chaque jour à aller animer les marchés et à prendre les transports, les Sotrama (mini-bus), totalement bondés de monde. C’est seulement pendant la nuit que le couvre-feu oblige les gens à rester à la maison de 21h00 à 5h00. La gestion délicate des lieux de culte n’a pas non plus été heureuse. Contrairement aux leaders chrétiens qui ont fermé les églises, les imams, dans leur très large majorité, ont décidé de garder les mosquées ouvertes. Les gens continuent à aller donc normalement dans les mosquées.

Par contre, un grand pan des activités formelles est arrêté. Comme ce sont celles-là qui, de plus en plus, nourrissent l’économie informelle, nous sentons un marasme général qui s’installe inexorablement. Nous avons l’habitude des marasmes économiques en répétition et avons développé une forme de résilience pour y faire face. Mais celui-là est inédit. Mon secteur, la culture, est à la limite de 100 % d’arrêt d’activités depuis le 11 mars. Dans la lancée du discours du 10 avril du président, on avait pressenti une dynamique de mise en place de mécanismes d’urgence pour accompagner les secteurs en détresse. L’espoir qu’avait suscité ce discours est en train de se transformer en anxiété tant les résultats concrets tardent à se mettre en place.

Qu’est-ce que cette crise sanitaire peut changer pour l’avenir ?

La gestion de la crise sanitaire a encore une fois démontré que le Mali s’est installé profondément dans la défiance. Au lieu de faire corps pour créer une dynamique contre la crise sanitaire, nous continuons à nous réfugier dans l’impuissance dès que se présente un problème. Toujours dans la plainte, renvoyant au destin, à la magie et à Dieu la responsabilité individuelle que chacun de nous doit assumer vis-à-vis de soi-même et de l’autre. La gestion de la crise sanitaire nous appelle à cette responsabilité individuelle. Notre pays n’a pas les moyens de faire face à la maladie. Mais si nous assumons notre responsabilité individuelle, nous pouvons atténuer considérablement la pandémie. La mosquée n’est pas fermée ? J’assume ma responsabilité de ne pas y aller et de prier à la maison. Je suis en ville ? Je porte mon masque, garde la distance nécessaire entre les autres et moi et lave régulièrement mes mains. J’évite tout acte qui peut m’exposer ou exposer l’autre à la transmission du virus. C’est ainsi, par cette responsabilisation individuelle, que je réduis considérablement le risque d’attraper le virus et de l’amener dans ma famille, dans mon lieu de travail, dans mon quartier, dans mon cercle d’amis…

Aujourd’hui, au-delà des mécanismes d’urgence que l’État doit rendre rapidement opérationnels pour accompagner les secteurs en détresse, il doit également urgemment investir dans un grand programme d’éducation à la citoyenneté pour créer un grand mouvement populaire de responsabilité contre la crise sanitaire. C’est une question de sécurité nationale et de survie du Mali.

Mais pour résumer, à l’heure qu’il est, le sentiment général, c’est l’incompréhension.

Source: RFI
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