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Tribune : l’analphabétisme, l’achat de conscience et le troc des libertés dans la société malienne

L’équation électorale au Mali, comme dans un certain nombre de pays en Afrique de l’Ouest, pourrait se résumer à un triptyque douloureux : l’illettrisme et l’analphabétisme, l’achat de conscience et le troc des libertés. 

 

L’expression de pouvoir effectif des citoyens comprend trois aspects importants : le partenariat dans une logique de redistribution du pouvoir via des formes de négociations entre ceux qui détiennent le pouvoir et les citoyens. La concrétisation de ce partenariat se manifeste à travers la mise en place de groupes ou comités dans lesquels on peut trouver les différentes parties. Et ces dernières deviennent aussitôt coresponsables de ces décisions et de la planification des opérations. Le deuxième aspect, c’est la délégation de pouvoir. Dans cette logique, les citoyens occupent une position majoritaire ou même un droit de véto, qui leur octroi une réelle autorité au niveau décisionnel mais également la responsabilité de rendre compte publiquement. Le troisième élément, c’est le contrôle citoyen. Il fait du citoyen le responsable des tâches allant de la conception, la planification jusqu’à la direction et ce, sans qu’il y ait d’intermédiaires entre eux et les financiers.

Ceci étant évoqué, rappelons que la société malienne est, par constat majoritaire, une société de tradition orale, donc illettrée à plusieurs égards. Dans les années 1970, le taux d’alphabétisation au Mali était seulement de 9,5% pour les adultes de plus de 15 ans. Ce taux est toujours très bas : autour de 25% dans les années 2000 et 30% en 2015 pour la même tranche d’âge des plus de 15 ans. Et les zones rurales souffrent davantage de cette carence dans une société qui fonctionne encore, à une échelle importante, avec la langue française. Cette carence anéantit presque toutes les chances d’insertion professionnelle et sociale de l’écrasante majorité de la population dans cette société dominée par le « français » et les diplômes.

Manque de libertés sociales et économiques

Dans les années 1990, il y eut des programmes d’alphabétisation pour essayer de contrer le phénomène, mais le résultat en termes d’impact aujourd’hui est un échec car les objectifs visés n’ont pas été atteints, même s’il faut souligner le progrès. Peu de ruraux alphabétisés et peu d’urbains alphabétisés ont vu leur niveau socioéconomique changé grâce à l’alphabétisation. Les projets d’appui à l’insertion sociale et économique tels que le jardinage, le maraîchage, la micro-agriculture, les micro-crédits ruraux n’ont pas forcément atteint les objectifs, car presque 20 ans après le constat reste le même. Les femmes, qui ont été la catégorie sociale visée par le programme d’alphabétisation, sont toujours sous le coup du manque de libertés sociales et économiques pouvant leur permettre de s’intégrer dans la société économique et de décider en toute autonomie. Ceci ne voudrait pas dire que les résultats sont totalement nuls, mais cet échec mérite d’être souligné avec en perspective la corrélation entre l’analphabétisme et l’absence de participation réelle dans un processus de transformation locale et durable.

L’achat de conscience et l’assujettissement des populationsphénomènes auxquels les Maliens sont assez bien habitués, peuvent se résumer d’abord en une très mauvaise appréciation de la notion de « solidarité sociale » évoquée notamment par Émile Durkheim dans son travail de thèse De la division du travail social en 1893. Ce dernier explique la solidarité par le biais du lien moral qui unit les individus d’un même groupe, et qui forme le ciment de la cohésion sociale. Alors, pour qu’une société existe, il faut que ses membres éprouvent de la solidarité les uns envers les autres. C’est en examinant les changements dans la forme de ce lien que Durkheim entend expliquer l’évolution des sociétés humaines. Cette approche qui met de l’avant le lien moral est bien en quelque sorte dépassée et submergée par le lien pécuniaire : un lien d’assujettissement par extension dans une approche négative de l’argent dans cette société.

Privation de libertés individuelles

En termes plus précis, il n’est pas rare de trouver dans la société malienne des personnes plus aisées que la moyenne ou de castes supérieures dans des communautés encore hiérarchisées être dépositaires, soit de l’opinion de la majorité de ses voisins, ou de la majorité de ses concitoyens de son environnement local. Pendant les élections, certains « barons » donnent l’indication du vote et celle-ci sera suivie. Il n’est plus à préciser que dans une perspective de développement, cette forme de solidarité sociale s’approche plus d’une privation de libertés individuelles. Celle-ci est donc un obstacle à une réelle participation transformatrice de la société recherchée.

Par ailleurs, elle s’approche plus d’une forme de coopération symbolique. Cette dernière se résume à trois éléments essentiels. L’information est l’étape permettant de légitimer la logique de participation « ça y est, il faut voter pour moi ». Elle est cependant insuffisante, car privilégie un flux à sens unique : il n’y a pas de feed back. Le deuxième aspect, c’est la consultation. Elle permet également de légitimer mais reste également insuffisante dans la mesure où elle n’assure, en aucun cas, que les  attentes et avis des personnes consultées seront pris en compte. Il s’agit, alors, d’un simple rituel. Et enfin, la réassurance. Cette dernière étape permet d’autoriser ou même d’inviter des citoyens à proposer, mais en laissant à ceux qui ont le pouvoir le privilège de juger et de décider. On aura compris, la coopération symbolique qui s’approche davantage de cette forme de participation n’est pas transformatrice mais beaucoup plutôt dans une certaine mesure assujettissante.

Le troc des libertés individuelles

Dans le troc des libertés individuelles, le citoyen accepte de donner sa voix : donc une des libertés fondamentales contre un billet de banque. On confond souvent l’achat de conscience avec le troc des libertés, car il est toujours plus confortable de jeter la pierre aux entrepreneurs politiques. Il convient de se rendre compte que l’entrepreneur politique n’est pas à l’origine du troc des libertés individuelles, mais plutôt à l’origine de l’achat de consciences.

Au final, les trois éléments de ce triptyque empêche la participation locale transformatrice. De plus, elle favorise la non-participation : c’est-à-dire la manipulation et la thérapie avec l’objectif d’éduquer les citoyens, de traiter (thérapie) leurs problèmes. Il est donc vivement souhaitable que des efforts particuliers soient menés dans l’objectif de solutionner la problématique de l’illettrisme et de l’analphabétisme dans la société, de combattre l’achat de conscience et de stopper le troc des libertés pendant les échéances électorales et les consultations stratégiques locales. Ce afin de prétendre à une participation locale transformatrice favorisant le développement et le progrès social.


Mohamed Maïga est ingénieur social, intervenant sur les politiques socio-économiques de territoire. Il est le directeur de Aliber Conseil.

Source : Benbere

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