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Décryptage : Construire une belle nation

Dans cet ultime décryptage de 2023, arrêtons-nous sur l’idée de nation qui ponctue le rêve de toute une génération.

Sans aucun doute, les définitions sur la nation sont nombreuses. Pour la sociologie, une nation est un processus long et complexe dont l’État est le commencement et la fin. Pour Cheikh Anta Diop, la notion de nation requestionne les structures sociales et politiques africaines. La nation, Addawla en Songhay, est ainsi un ensemble de personnes unies par des traditions sociales, économiques, linguistiques ou culturelles, formant la population d’un État. Laquelle population est soumise à la même autorité politique souveraine. De ce point de vue, la nation est un construit social et politique, fondé sur des valeurs paix, liberté, concorde, etc. Autant dire que la devise du Mali, Un peuple-Un but-Une foi, doit vibrer pour tous. Ceci dit, une nation se construit sur la base d’une vision politique, ancrée dans une projection pour le futur.
La culture, un moyen de mobilisation populaire
Un coup d’œil vers notre passé récent nous permet de comprendre les expériences de nos prédécesseurs en la matière. Le 1er président du Mali indépendant, Modibo Keïta, dans sa tentative d’émancipation de l’esprit colonial, pose les jalons d’une nation malienne. Révolutionnaire et panafricain respecté, Keïta crée notamment le franc malien le 1er juillet 1962. À la suite, il initie la semaine de la jeunesse dont un des objectifs est de faire de la culture un moyen de mobilisation populaire pour faire nation. Porté au pouvoir par l’US-RDA, Keïta créé en 1965 l’Office des produits agricoles du Mali, Opam. La liste pourrait être longue. Mais les projets de construction de la nouvelle nation malienne du panafricaniste Keïta prennent l’eau. Le 19 novembre 1968, le putsch militaire du lieutenant Moussa Traoré porte le coup de grâce au régime de Keïta. La greffe entre les visions socialistes de Modibo Keïta et les attentes des populations ne prend pas à cause de la tyrannie de ses miliciens de la révolution active. L’effervescence populaire de l’accès à l’indépendance s’est muée en crise de confiance entre Keïta et son peuple.

N’est pas visionnaire qui veut
Son successeur putschiste Moussa Traoré, devenu président de la République en septembre 1969 tente d’impulser de nouveaux projets de nation. En 1979, il crée l’Union nationale des jeunes du Mali (UNJM), qui au lieu d’être un espace d’épanouissement de la jeunesse, s’est transformée en outil de contrôle de la jeunesse. Installé au pouvoir, Traoré est parti en guerre contre les libertés. Fichtre ! Les prises de position de son régime et les intérêts des populations ne se rencontrent pas. La mort suspecte de Modibo Keïta, le 16 mai 1977, et l’assassinat du secrétaire général de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (AEEM) Abdoul Karim Camara, alias Cabral, 16 mars 1980, développent un sentiment de rejet des Maliens à l’égard de son pouvoir. La rébellion du Mouvement populaire de l’Azawad d’Iyad Ag Ghaly, marqué par l’attaque du poste de gendarmerie de Ménaka du 27 juin 1990, fissure le pouvoir de Traoré déjà mal en point. Enfin, les manifestations du mouvement démocratique, violemment réprimandées par son régime, précipitent la fin de son règne. Puis, le régime de Moussa Traoré est balayé par le putsch militaire d’Amadou Toumani Touré le 26 mars 1991 au nom du CTSP. Moralité : n’est pas visionnaire qui veut.

Incrémenter une conscience collective
Élu président de la République le 26 avril 1992 sous les couleurs de l’Adema-PSJ, Alpha Oumar Konaré tente de se démarquer de la conception de la nation du régime militaire de Traoré. Konaré cherche à redonner à la nation malienne ses lettres de noblesse dans son processus de construction. Il conçoit la nation comme un objet politique à part entière. Dans ce cadre, il met en œuvre la réforme de décentralisation, un germe de la constitution de février 1992. Elle redéfinit les rapports entre l’État central et les citoyens. Désormais « les collectivités s’administrent librement par des conseils élus dans les conditions fixées par la loi », article 98 de l’ancienne constitution. Sur cette base, Konaré crée les 703 communes urbaines et rurales du Mali à l’image d’un laboratoire humain où se concrétisent un sentiment d’appartenance et une légitimité de la citoyenneté nationale. À travers la décentralisation (transfert de compétences et des moyens de l’État), Konaré veut incrémenter une conscience collective chez les Maliens dans le respect des différences. Sa vision de la nation sera enrichie par celle de son successeur Amadou Toumani Touré, ATT. Les réformes sociales d’ATT (logements sociaux, assurance maladie obligatoire, etc.) poursuivent l’œuvre de son prédécesseur. In fine, elles engagent les Maliens dans une nation solidaire au bénéfice des plus démunis.

Des réformes piégées
Toutefois, le bilan des réformes sociales d’ATT et des réformes institutionnelles de Konaré ne sont pas irréprochables. Par exemple, ce ne sont pas toujours les plus démunis qui ont été bénéficiaires des logements sociaux faute d’une gestion transparente des dispositifs d’attribution. Lors de la décentralisation, certaines élites de Bamako ont fait main basse sur la réforme pour faire élire leur proche au sein des collectivités afin de conforter leur position et celle de leur famille sur le reste de leurs concitoyens. C’est un des revers de la médaille pour une nation qui tente de renaître des cendres d’un régime militaire de 23 ans de règne. C’est bien décevant, mais c’est ainsi. Quant au dernier président élu (2013-2020) du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), ses projets d’une nation forte ont été piégés par le narcoterrorisme et l’influence du fait religieux. Les massacres au Centre et au Nord du pays et les alliances entre politiques et religieux au sein du M5-RFP ont accéléré la chute de son régime. Le 18 août 2020, le putsch du colonel Assimi Goïta au nom du CNSP donne le coup de grâce au régime de Keïta.

Rôle prééminent de la raison
Aujourd’hui, le régime de transition est confronté à un défi majeur : reconstruire un esprit de nation. Alors que le monstre narcoterrorisme, cette bombe à fragmentation, ne lui laisse aucun répit. Les combats du 12 décembre 2023 à Farabougou (Ségou) entre le GSIM et les FAMa témoignent de l’ampleur du défi pour cheminer vers un esprit de nation, tant désiré par les Maliens d’hier et d’aujourd’hui. Différent du nationalisme (une des dérives de nos sociétés), l’esprit de nation se met au travail grâce au rôle prééminent de notre capacité à placer la raison au-dessus de tout. La raison, cette capacité à éclairer les autres, permet d’engager une discussion avec l’ensemble des protagonistes (politiques, associatifs, syndicalistes, citoyens, etc.) pour faire nation ensemble. Une nation solidaire et humaniste, ingrédient pour agir sur la trajectoire de l’évolution de l’État. Pro démocratie ou anti démocratie, qu’attendons-nous pour affiner la réflexion sur la volonté de construire autrement une belle nation dans un État en harmonie avec la République.

Mohamed Amara
Sociologue

Mali Tribune

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