Carteron prépare les aigles pour la coupe du monde

Le Mali est revenu de la CAN 2013 d’Afrique du sud en conservant sa 3è place acquise un an plus tôt. L’entraineur Patrice Carteron analyse, avec notre reporter, le parcours des Aigles. Le technicien français dit ses satisfactions et ses déceptions, justifie ses choix et fait des projections sur l’avenir. S’il se réjouit de la médaille de bronze ramenée du pays de Nelson Mandela, le rêve de Carteron, c’est de devenir le premier entraîneur à donner une première qualification à la coupe du monde au Mali. Interview exclusive.

patrice carteron

L’Aube : Vous étiez très critiqués à votre arrivée au Mali.

Patrice Carteron : On a surtout parlé de mon peu d’expérience. Mais il faut parfois pousser les portes. J’ai passé 9 diplômes pour passer entraîneur de haut niveau, en 5 ans. Avec un petit club,  j’ai réussi à monter en ligue 1 et j’ai pu obtenir la 3ème place africaine maintenant. Çà montre bien qu’il n’y a pas que l’expérience, il faut aussi les convictions, la foi et l’envie de donner le meilleur de soi-même. Je remercie les dirigeants qui ont cru en moi et m’ont soutenu malgré les différentes critiques. J’ai eu un très bon feeling avec le ministre en charge des sports, le président et le vice président de la fédération malienne de  football. C’est assez naturellement que j’ai eu envie de relever ce challenge.

Quelle analyse faites-vous du parcours des Aigles à la CAN 2013, en Afrique du Sud ?
Dès mon arrivée, il a fallu rebâtir, avec un groupe qui a fini troisième à la précédente CAN. Le but,  cette année,  était de confirmer, étant entendu que toujours dans la vie et dans le football, confirmer est la chose la plus difficile, tout en sachant que cette année en Afrique du Sud le niveau était exceptionnellement relevé. Des grandes nations de football  n’ont même pas réussi à dépasser le premier tour, comme la Zambie, le champion en titre, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc ou encore l’élimination de la Côte d’Ivoire, le grand favori en quart de finale. Çà veut bien dire que le football africain est en pleine progression.
On a vu de jeunes nations comme le Burkina Faso, le Cap Vert venir se mêler de la course au titre. Ce qui veut dire que dans les années à venir, le football africain va être de plus en plus difficile. Finir troisième dans ces conditions là, c’est vraiment un bel exploit qui montre que la 25ème place mondiale du Mali aujourd’hui est méritée.

Pourtant, les Maliens s’attendaient à mieux.
Il faut les comprendre dans leur déception, car il y avait vraiment des raisons d’espérer en observant le parcours de l’équipe. Quand on revoit cette demi-finale qu’on n’a pas pu gérer mieux que possible.
Mais, il faudra savoir qu’on avait peu de récupération après avoir fait un match exceptionnel face à l’Afrique du Sud, avec une prolongation, des tirs au but. Et puis, il faut aussi reconnaître que le Nigeria en battant la Côte d’Ivoire, en nous battant et en battant facilement en finale le Burkina Faso a mérité sa victoire finale. Il ne faut pas oublier aussi que l’équipe du Nigeria (que nous avons rencontré) compte dans ses rangs huit joueurs qui  jouent cette année la ligue des champions.
Compenser par un état d’esprit irréprochable, c’est vraiment sur cet aspect que je veux axer notre préparation pour aller chercher cette qualification à la Coupe du Monde 2014.

Avec le recul, quelles explications donnez- vous à la débâcle contre le Nigeria?
Déjà comme je l’ai dit, avec la différence d’écart de 8 sur 11 joueurs en face évoluant en ligue des champions. Puis eux, étaient sur la dynamique de leur victoire contre la Côte d’Ivoire avec beaucoup de confiance. Nous, on avait laissé malgré tout beaucoup d’effort lors de notre qualification face à l’Afrique du Sud, en quart de finale. On a tous été déçus, notamment  par l’ampleur du score. L’adversaire a eu beaucoup de réussite dans ce match là. Cette rencontre nous servira à tous de référence négative.
Au niveau de l’approche, peut être qu’on aurait du, non pas être content de ne pas jouer  la Côte d’Ivoire, mais de réaliser que si la Côte d’Ivoire a été éliminée par cette équipe du Nigeria, c’est quelle avait un très gros potentiel. A un an d’intervalle, le fait d’être battu par le vainqueur de la compétition démontre qu’on est tombé sur un adversaire qui nous était ce jour supérieur.

Votre choix des hommes était-il exempt de reproche, vu que Soumaïla Diakité et Adama Coulibaly se sont bien comportés dans le précédent match contre l’Afrique du sud?
Les mêmes personnes qui me disaient avant le match des quarts de finale que tout le Mali a peur parce que c’est Soumaïla Diakité allait défendre nos buts, sont les mêmes qui après m’ont posé la question, pourquoi est-ce qu’il ne jouait pas la demi finale. J’ai trouvé cela assez drôle.
Aujourd’hui, on est dans une logique de moyen à long terme. Mamadou Samassa était avant les quarts de finale pour beaucoup le meilleur gardien de la Coupe d’Afrique des nations. Avec sa grande taille, il nous apporte énormément de sécurité dans le domaine aérien. Il est aujourd’hui à mes yeux et pour les dix années à venir le gardien numéro 1 de la sélection. Soumaïla vit très bien la situation. Je pense qu’à ces moments là, il ne faut pas être gagné par un émotionnel un petit peu  bête parce qu’on a gagné aux penaltys. On sait que Soumaïla c’est sa grande force, les tirs aux buts. Après, il me semble que  Samassa est un gardien plus complet, il l’a d’ailleurs totalement démontré sur l’ensemble de la compétition.
Pour revenir sur d’autres choix, il y a des critères physiques. Le reproche qu’on peut me faire de changer systématiquement le Onze de départ, n’est pas de mon point de vue uniquement une volonté de changer pour changer. C’est tout simplement parce qu’on a démarré la compétition avec 18 joueurs sur 23 qui ne jouent dans leur club. Çà veut dire qu’on a totalement axé la préparation sur le physique. Permettre à chacun d’avoir du temps de jeu. On ne peut pas demander à un jouer qui n’a pas joué pendant plusieurs mois, de jouer 90 minutes tous les quatre joueurs, en plus en ayant fait 120 minutes quelques jours au préalable. C’était le cas pour nos trois défenseurs centraux : Molla Wagué, Adama Coulibaly et Mahamadou N’Diaye. Il me semblait important d’avoir de la fraîcheur physique. Çà n’a pas passé contre le Nigeria, mais il ya eu de nouveau  des changements lors du match suivant contre le Ghana, avec de la fraîcheur physique. Cette fois çà a marché peut être parce qu’on a mieux abordé la rencontre. Ce n’est pas une excuse, mais juste une explication par rapport au fait que beaucoup de nos joueurs ne jouent pas en clubs. Les perpétuels changements du Onze de départ s’expliquaient plus par une gestion efficiente de l’effectif, plus que par un manque de préparation
Parlant de préparation, je voudrais vous dire que le choix des deux matches amicaux face à des adversaires inférieurs, que ce soit à Bamako ou en Afrique du Sud est un choix délibéré pour des raisons que je viens de citer. Quand on a des joueurs qui physiquement ne sont pas prêts, ça aurait été très compliqué de jouer des matches amicaux contre des adversaires de notre niveau, du coup on aurait démoralisé les joueurs plus qu’autre chose.

Qu’avez-vous donc fait de spécial pour tirer le meilleur de cet effectif moyen ?
Un gros travail. J’en profite pour remercier la fédération et le ministère de m’avoir permis d’être dans les meilleures dispositions possibles pour préparer la phase finale, d’avoir rénové Kabala, de nous avoir permis d’aller faire dix jours de préparation sereine à Port Elizabeth. Je pense que ces conditions là nous on permis de travailler dur pour pouvoir mettre les joueurs dans les conditions idéales de compétitions.
Il fallait ensuite ouvrir les yeux et la conscience des joueurs sur le fait de n’avoir beaucoup de temps de jeu en club, et qu’il leur fallait alors faire preuve de beaucoup d’humilité. La grosse satisfaction a été  de voir que des joueurs expérimentés comme le capitaine Seydou Kéita ont pu tout donner pendant cette compétition pour que le Mali soit dignement représenté. Je leur tire un grand coup de chapeau. Parce que ce n’était pas facile pour eux d’y arriver.
Ensuite, il y a de belles révélations telles que Molla Wagué et le gardien Mamadou Samassa, deux garçons d’une vingtaine d’années qui vont défendre les couleurs du pays dans les dix ans à venir.

Vous notez également des déceptions ?
Tout le monde était inquiet sur notre système défensif avant la compétition. Finalement, on s’est rendu compte que la défense était notre grande satisfaction, hormis le fait d’avoir pris 4 buts contre le Nigeria. Ce résultat a été obtenu à base de travail, à base d’humilité, avec une bonne organisation. On a su vraiment se mettre au service du collectif d’un point de vue défensif, et être très performant.
Offensivement, on a trop souvent dépendu du talent de Seydou Kéïta et de sa grande motivation. Il a été un exemple et il a vraiment bien conduit l’équipe. Le secteur offensif était une grande déception dans ce tournoi, sauf  lors du match de classement où on a marqué 3 buts.
Je tiendrais à la fois compte de ces satisfactions et déceptions pour préparer le groupe pour faire face à notre prochaine sortie au Rwanda, en éliminatoires de la Coupe du Monde, dans quelques semaines.

Face au Rwanda, qu’est ce qui va fondamentalement changé ?
Déjà l’avantage d’avoir un mois et demi de compétition ensemble au niveau des comportements, au niveau de l’attitude que l’on doit attendre d’une nation de football comme le Mali qui aujourd’hui est la 3ème nation africaine. On doit avoir un comportement sur et en dehors du terrain, irréprochable. Il faut s’inspirer des nations comme la Zambie ou le Burkina au niveau de l’état d’esprit et instaurer au niveau de l’équipe nationale un projet de jeu. Certes, c’est ma responsabilité, mais également un projet de comportement pour faire en sorte que les joueurs comprennent que la sélection nationale, c’est quelque chose de plus fort que tout. Par rapport à çà, les joueurs se doivent d’avoir un comportement exemplaire.

Y-aura-t-il de nouveaux joueurs pour soutenir ce projet ?
Certainement, à l’image de ce qui s’est passé avec Mamadou Samassa ou Molla Wagué qui nous ont donné de belle satisfaction. Etant entendu que mon objectif est de devenir le premier entraîneur à donner une première qualification à la coupe du monde au Mali, je vais tout donner pour y arriver. Ce qu’on a vécu pendant un mois et demi me laisse penser qu’il faut aussi régénérer le groupe à certains postes, préparer le présent et l’avenir en ayant un œil très avisé sur un certain nombre de joueurs dont beaucoup évoluent aujourd’hui en Europe.

Pensez-vous réellement avoir les moyens de cet objectif ?
J’ai un respect immense pour les grandes nations de football comme le Bénin et l’Algérie. Mais je pense que le match contre le Rwanda dans quelques semaines est fondamental. On aura tellement de motivation au mois de juin lors de la réception du Rwanda et du Bénin. Je suis persuadé qu’on sera porté par des milliers des supporters, on se doit de se donner les moyens de tout faire pour finir 1er de ce groupe. Le déplacement en Algérie en septembre sera forcément quelque chose de très complexe, mais d’ici là il faut être simplement plus motivé que nos adversaires.
C’est pourquoi, j’ai parlé tantôt d’état d’esprit, je ne peux pas concevoir que mes joueurs rentrent sur le terrain et ne soient capables de mourir sur le terrain pour arracher la victoire. Je pense sincèrement que c’est l’année ou jamais.
Le but n’est pas de tout changé bêtement, mais d’apporter une plus value et je pense sincèrement que le groupe a besoin de sang neuf, de motivation supplémentaire, de joueurs qui apportent du plus.
Des joueurs très intéressants comme Abdoullah Diaby de Sedan, Djibril Sidibé de Lille, ou encore Mana Dembélé de Clairemont, qui est déjà à 9 buts, ou Yacouba Sylla qu’on supervise maintenant des mois et qui vient de signer à Aston Villa, ou Abdou Wahid Sissoko de Brest pourraient constituer des renforts de taille pour nous.
J’insiste là-dessus parce que j’ai l’impression qu’en deux années de suite finir à la troisième place, c’est un exploit, au vu du fait que des nations très fortes comme la Côte d’Ivoire n’ont pas réussi à faire cela.
Réalisée par Youssouf Keïta