Amadou Toumani Touré et Alpha Oumar Konaré qu’on les aime ou qu’on les déteste, sont les deux figures qui incarnent le plus la démocratie. L’histoire retiendra que ces deux personnalités de par les rôles qui ont été les leurs dans l’avènement de la démocratie et de son ancrage, sont indéniablement des symboles pour ne pas dire les pères fondateurs de la démocratie malienne.
Le premier, à savoir ATT, pour avoir libéré le vaillant peuple du joug de la dictature militaire du Général Moussa Traoré, un certain 26 Mars 1991, passe pour être le précurseur de ce qui sera la démocratie plus tard. C’est ATT et ses frères d’armes qui ont mis fin au face à face macabre entre le Peuple et le dictateur après deux décennies de lutte pour la démocratie, les libertés et le bien-être. Le second, à savoir AOK, pour avoir été le premier président démocratiquement élu en 1992 passe pour être celui qui, après le soubassement, a posé le jalon de sa construction et de sa consolidation. Leurs noms resteront gravés en lettres d’or dans les annales de l’histoire moderne de notre pays. Si le bilan de leurs gouvernances respectives peut être sujet à débats, personne ne peut leur disputer, par contre, la paternité de la démocratie au Mali tant leurs actes ont contribué à l’avènement et à l’ancrage de la démocratie. ATT, en officier d’honneur, respectant son serment a transmis pacifiquement le pouvoir à un civil, en l’occurrence AOK, après des élections transparentes, crédibles et démocratiques. Ce dernier à son tour a remis le flambeau à son successeur après ses deux mandats constitutionnels, réalisant ainsi l’une des premières alternances pacifiques dans la sous-région. Comment 34 ans après l’avènement de la démocratie, le Mali va-t-il encore connaitre deux coups d’Etat ? Les régimes militaires issus des deux coups d’Etat ont-ils fait mieux que les régimes civils et démocratiques qui les ont précédés ?
On ne cessera jamais de rappeler que c’est au prix du sang, des larmes et de la sueur du peuple malien que la démocratie a vu le jour. Ainsi c’est dans une grande euphorie et dans l’espoir d’un pays prospère où les libertés sont garanties, que les maliens se sont mobilisés pour lutter contre le régime dictatorial du Général Moussa Traoré. C’est le 26 Mars 1991, après plus de deux décennies de combat patriotique que le peuple est arrivé à bout de la tyrannie. Les Maliens sont sortis tôt ce petit matin du 26 mars 1991 pour non seulement témoigner leur solidarité, mais aussi saluer les vaillants et patriotiques soldats du peuple, qui par leur action salvatrice et responsable, ont arrêté le bain de sang et donné au peuple sa liberté, en mettant hors d’état de nuire le Président sanguinaire. C’est ce jour que le grand public a découvert le visage moins familier qui est celui du lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré, à la tête du Conseil National pour le salut du peuple, CNSP. Le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré, accompagné de ses frères d’armes et de quelques figures emblématiques du Mouvement démocratique ont été longuement ovationnés par une foule en liesse et enthousiaste d’avoir recouvré sa liberté, à leur rentrée à la Bourse du Travail. Qu’il soit dit en passant, la bourse du travail, haut lieu de la lutte syndicale, est le symbole de la démocratie, car elle a été le Quartier Général, QG, du Mouvement démocratique .
L’heure de la liberté a sonné, le peuple a retrouvé de nouveau la plénitude de ses droits, le changement c’est maintenant, à bas la corruption, à bas le népotisme, vive la démocratie, étaient les quelques refrains scandés par la foule à la Bourse du Travail et dans la rue ce 26 Mars 1991. Le 26 Mars est non seulement le symbole de la liberté retrouvée, mais elle consacre également le début de la longue et pénible marche vers la démocratie. Après la grande liesse populaire, place aux pourparlers entre les deux entités, à savoir les militaires qui ont parachevé la lutte du peuple et les organisations sociopolitiques, constituées en Mouvement démocratique, afin de parvenir à une architecture institutionnelle devant conduire à une brève transition dont la finalité serait l’organisation des élections transparentes, démocratiques et crédibles. Les acteurs sont parvenus à la conclusion que la réussite de la transition passera par une brève transition, un large consensus pour permettre in fine de doter le Mali d’institutions légitimes et légales. Après d’intenses tractations entre les deux parties, un consensus a été trouvé, tant autour de la durée de la transition que des organes. Ainsi ce consensus a permis non seulement de mettre en place un gouvernement de large ouverture, mais aussi et surtout un organe, le Comité de Transition pour le Salut du Peuple, CTSP, qui avait valeur d’institution législative. Une conférence Nationale inclusive a été organisée. Elle a non seulement permis de panser la plaie béante de 23 ans de dictature, mais aussi de doter le Mali d’une Constitution démocratique, soumise à referendum et promulguée le 25 février 1992. Le terrain étant bien déblayé un calendrier des différents scrutins a été rendu public. Ainsi commença le marathon électoral avec le scrutin municipal, ensuite législatif et enfin le scrutin présidentiel. Si les deux premiers scrutins n’ont pas attiré l’attention de l’opinion, le scrutin présidentiel, par contre, a fait l’objet d’attention particulière, car c’est l’avenir de la démocratie malienne qui se joue à ce niveau. Après le dépôt de candidature, la campagne a été lancée et une dizaine de candidats, huit candidats, pour être plus précis, se sont lancés en campagne, au terme de laquelle le premier tour du scrutin a été organisé deux candidats se détachent du lot : Alpha Oumar, le candidat de l’ADEMA- PASJ et Tiéoulé Mamadou Konaté celui de l’US RDA. Le candidat de l’ADEMA, Alpha Oumar Konaré a été élu après un second tour âprement discuté avec Tiéoulé Mamadou Konaté de l’US RDA. Le nouveau Président démocratiquement élu en l’occurrence connu sous les initiales d’AOK, sera investi le 8 juin 1992. Cette date aura une double signification, elle marque non seulement un point final à la transition, qui n’a duré que 14 mois et consacre le début d’une ère nouvelle celle de la démocratie. Après une transition réussie un homme, une personnalité devrais-je dire, semble attirer l’attention de l’opinion, le Lieutenant-Colonel Amadou Toumani Touré, un officier d’honneur qui a respecté sa parole donnée en remettant le pouvoir aux civils au terme de la transition.
Ainsi commença la longue marche démocratique au Mali. AOK qui capitalise tous les espoirs sera confronté aux dures réalités du pouvoir, surtout dans un pays où tout était à refaire, ou tout était prioritaire. Alpha Oumar Konaré, en dépit d’immenses obstacles qui ont jonché la voie vers le développement, a fait rêver les maliens par plusieurs actions de développement. En dix ans de gouvernance si son règne n’a pas été un long fleuve tranquille, il faut tout de même reconnaitre qu’il a posé les jalons du développement et d’un certain ancrage démocratique, la décentralisation en est l’une des résultantes. Que dire des infrastructures de développement, il a construit plus d’écoles, plus de centres de santé, plus de routes, plus de stades ; plus d’infrastructures de développement que l’ensemble de deux précédentes Républiques réunies. Le 8 juin 2002 il a transmis le flambeau pacifiquement à son successeur qui est l’ancien Président de la transition. ATT, puis que c’est de lui qu’il s’agit, reconverti en civil et de surcroit en homme politique, remporta l’élection présidentielle contre le candidat du parti majoritaire, Soumaïla Cissé, battu au second tour. Cette deuxième alternance pacifique a non seulement fait du Mali l’une des vitrines de la démocratie en Afrique, mais aussi et surtout a attiré beaucoup d’investisseurs qui ont fait du Mali une bonne destination. ATT a pu faire ce qu’il pouvait avec un bilan fait des hauts et de bas. Il est considéré comme l’un des plus grands bâtisseurs d’empire avec des infrastructures de développement, mais malgré toutes ces prouesses et à quelques encablures seulement de la fin de son deuxième et dernier mandat, quelques officiers subalternes de l’armée, après une mutinerie, se sont emparés du pouvoir. Leur motif était que l’armée n’était pas équipée et les soldats meurent sans moyens de défense, motif fallacieux car c’est après ce coup d’Etat que les trois régions du nord sont tombées entre mains des terroristes.
Ce coup d’Etat a été le plus stupide de l’histoire des coups d’Etat au Mali et a mis à vau l’eau les immenses acquis démocratiques et de développement. De pays adulé pour le modèle démocratique qu’il incarnait et surtout bien apprécié par le monde entier pour ses avancées en termes de préservation des droits et libertés, le Mali est devenu, après cette forfaiture, la risée du monde. Cet ignoble coup d’Etat est à la base de la désagrégation du pays, car ses conséquences ont été la chute de toutes les régions du nord qui sont par la suite, tombées entre les mains des terroristes, il a provoqué également une chienlit généralisée à Bamako où casse, marches et contre marches s’entremêlent. Au même moment la coalition Djihado-terroriste progressait vers le sud, Il a fallu l’intervention militaire de la France en 2013 pour stopper l’avancée des terroristes qui déferlaient sur Bamako.
Comment 34 ans après l’avènement de la démocratie, le Mali a-t-il encore pu connaitre deux coups d’Etat ?
Si rien ne peut justifier une rupture constitutionnelle surtout par la voie des armes, les deux coups d’Etat sont les conséquences directes de la mauvaise gouvernance. En effet, de l’avènement de la démocratie jusqu’en 2012 les régimes qui se sont succédés au pouvoir n’ont pas administré la thérapie nécessaire aux grands maux comme la corruption, le népotisme, la gabegie qui ont été à la base du soulèvement populaire en 91. Si nul ne peut peindre entièrement en noir le bilan de trois décennies de gouvernance démocratique du pays, il est tout aussi indéniable que les maux qui bloquent le développement n’ont pas été vaincus, ils se sont même métastasés pour devenir une fatalité avec comme conséquence le manque de confiance entre gouvernants et gouvernés, l’affaiblissement des institutions et surtout l’anéantissement de tous les efforts de construction d’un Etat démocratique où les vertus comme la transparence, la rigueur, la redevabilité, l’exemplarité seront les règles du jeu. Comment ne pas être séduit par John Jerry Rawlings, le père de la démocratie Ghanéenne, qui a mis en place les fondations d’un Etat de droit, d’institutions capables de résister aux soubresauts politiques. C’est pourquoi plus de vingt ans après, la démocratie ghanéenne reste toujours solide, elle s’est même beaucoup améliorée pour devenir une démocratie exemplaire qui fait des émules sur le continent africain. Le Mali doit s’inspirer des exemples de démocraties réussies dans la sous-région et ailleurs. Pour ce faire une nouvelle recomposition du paysage politique s’impose, car il est difficile de faire du nouveau avec du vieux.
Les régimes militaires issus des deux coups d’Etat ont-ils fait mieux que les régimes civils et démocratiques qui les ont précédés ?
La réponse est sans nul doute non ! Les deux coups d’Etat militaires perpétrés en 2012 et 2020 ont tous comme dénominateur commun la mise en mal du pays et la remise en cause d’un ordre bien établi, d’un modèle qui a fait ses preuves qu’est la démocratie. Par leurs coups d’Etat, ils ont contribué à l’affaissement, voire l’effondrement de la démocratie. Le hic est qu’à analyser de près leurs bilans, ils n’ont nullement contribué à résoudre les questions cruciales qu’elles soient sécuritaires, économiques, sociales et institutionnelles. Le problème est que les auteurs de deux coups d’Etat n’avaient non seulement pas l’expérience nécessaire pour diriger un pays, la vision pour donner une orientation, mais aussi les moyens humains et matériels pour opérer les changements qu’il faut. Ils ont plutôt mis en avant leurs intérêts personnels au détriment de ceux du peuple malien. Si le premier coup d’Etat qui est celui du Capitaine Amadou Haya Sanogo a donné naissance à une courte transition militaire, qui a abouti très rapidement au retour à l’ordre constitutionnel sous la direction d’un président intérimaire conformément à la constitution et surtout à l’organisation d’élections transparentes et crédibles afin de tourner la page sombre de la transition. Sept ans après cette rupture constitutionnelle, une autre a été perpétrée par d’autres officiers, à la différence des auteurs du coup d’Etat de 2012, ceux de 2020 étaient des officiers colonels. Chat échaudé craignant l’eau froide à la différence de leurs prédécesseurs ces officiers n’ont pas voulu céder aux injonctions de la communauté internationale, donc après un an de transition ils contrôlaient déjà la totalité du pouvoir pour entreprendre ensuite de se libérer de tous leurs engagements internationaux en se retirant unilatéralement de la CEDEAO notamment. Ils sont retirés de l’OIF, du G5 Sahel, et entendent conserver le pouvoir en mettant entre parenthèses la démocratie. En conséquence si la transition de 2012 a été de courte durée, celle de 2020 s’éternise, comme pour dire que les militaires cette fois semblent décidés à garder durablement le pouvoir. LE 26 MARS SURVIVRA ET LA DEMOCRATIE TRIOMPHERA
Youssouf Sissoko