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La situation sociopolitique au nord du mali : Le trafic de la drogue

Il est encore des Maliens patriotes qui en toute franchise prennent leur plume pour dire la vérité. Ces intellectuels maliens sont rares de nos jours. L’ancien ministre de l’Artisanat et du Tourisme, Yehia Ag Mohamed Ali, est de ceux-là. Loin de tous calculs politiciens, le Touareg intellectuel tranche sans ambiguïté la crise dans le nord du Mali entretenu par certains hommes politiques maliens par la politique de diviser les groupes rebelles pour régner et ensuite le trafic de la drogue. Lisez plutôt son analyse.

 Yehia Ag Mohamed Ali ancien ministre mali

Qui sont les animateurs ? Les influences extérieures. Les financements des groupes rebelles par le gouvernement malien. Les pistes de solutions.

 

Rappel

Le nord du Mali, essentiellement les trois régions de Gao, Kidal et Tombouctou, est depuis 1990 une zone d’instabilité avec des rebellions successives (1990-2006-2012). L’après-rébellion a laissé place à des bandes armées apparemment hors de tout contrôle qui créent une insécurité généralisée, un phénomène depuis lors appelée insécurité résiduelle.

En  2012, la rébellion a pris une ampleur, tels que ces différents groupes ont occupé les trois régions du nord du Mali ; et même une partie de la région de Mopti. La rébellion de 2012 a été caractérisée par la conjugaison de trois facteurs amplificateurs :

* La présence tolérée dans le nord du Mali de katibas djihadistes affiliées à AQMI qui ont sanctuarisé le nord-est de la région de Kidal et le nord des régions de Gao et de Tombouctou ; ces groupes djihadistes se sont surtout financés par le produit des rançons de différentes prises d’otages occidentaux et peut-être aussi par le produit de la vente de drogue ;

* L’effondrement du régime libyen suite à l’assassinat du colonel Kadhafi par les troupes de l’OTAN a rendu orphelins des milliers de combattants touareg originaires du Mali qui se sont repliés, dans le nord-est de la région de Kidal ; laLibye est aussi devenue un véritable marché à  ciel ouvert de toutes sortes d’armes ;

* La présence à Kidal d’environ un millier de combattants depuis 2007 suite aux accords d’Alger, dans l’attente de la formation des unités spéciales qui n’ont jamais vu le jour. Cette situation a fait de ces combattants une armée mobilisable à tout moment. A ces facteurs externes, il faut ajouter deux facteurs internes principaux :

* L’accroissement du trafic de drogue dans le nord du Mali dont les ramifications se  retrouvent dans les plus hautes sphères de l’Etat et des administrations militaires. La tentation de l’argent facile a poussé l’Etat malien à confier son service de renseignement dans le nord du Mali aux principaux animateurs de ce trafic de drogue ; ce qui l’a  rendu totalement aveugle, car les informations provenant de cette partie du pays étaient profondément biaisées.

*L’exacerbation des tensions inter- communautaires par l’armement et le financement des milices ethniques qui en plusieurs cas se sont substituées à l’armée malienne. Cette immixtion de milices dans la gestion du nord du Mali a brouillé la chaîne de commandement militaire et a contribué à l’affaiblissement de l’armée nationale.

Le Nord du Mali, à la fin 2011, est un ensemble d’ilots en  ébullition que les attaques du Mouvement national pour la libération de l’Azawad de janvier 2012 vont contribuer à connecter pour embraser la totalité du pays.

 

Aperçu sur les différents mouvements armés du Nord du Mali

Le Nord du Mali était occupé par trois principaux mouvements : le MNLA, Ançardine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) ; les différentes katibas d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) se sont fondues dans l’un ou l’autre mouvement selon les affinités religieuses et/ ou ethniques. Après l’intervention française en 2013, les mouvements d’obédience islamique ont muté vers des organisations plus laïques : Ançardine a donné naissance au HCUA, le MUJAO au MAA et le MNLA a repris le terrain. Certains mouvements dits d’auto-défense ont commencé à se déployer dans le Nord du Mali : Gandakoy, Ganda Izo, FACO, et MAA «loyal».

 

Le MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad)

Le MNLA est né en 2011 de la fusion du groupe armé de feu Ibrahim Ag Bahanga et du MNA (Mouvement national de l’Azawad) une association créée par des jeunes étudiants touareg. Le MNLA a été le seul mouvement à prôner de façon ouverte la lutte armée contre l’Etat du Mali. Ainsi, il offrait une plateforme pour tous ceux qui voulaient engager une lutte armée contre l’Etat du Mali. Les combattants  de retour de Libye, surtout ceux regroupés autour de Mohamed Najim, ont vite fait de comprendre cette «opportunité».

Ainsi, jusqu’en fin février 2012, toutes les attaques, les actions militaires, dans le Nord du Mali étaient revendiqués par le MNLA. Il était évident que ces attaques étaient menées par des groupes qui ne reconnaissent ni l’autorité politique de Bilal Ag Chérif (secrétaire général du MNLA) ni l’autorité militaire de Mohamed Najim (chef militaire du MNLA). Le groupe le plus important était regroupé autour de Iyad Ag Ghali qui avait mobilisé «les cantonnés» des accords d’Alger, les déserteurs de l’armée malienne, les combattants d’Abou Zeid, de Abdoul Karim et de nouvelles recrues issues des tribus Ifoghas et de leurs alliés de la région de Tombouctou.

Le groupe de Lyad Ag Ghali va se détacher très vite du MNLA et prendre le contrôle des régions de Kidal et de Tombouctou sous le nom de «Ançardine».Le MNLA va très vite se trouver éjecté du Nord du Mali par le MUJAO et Ançardine ; il va  concentrer l’essentiel de ses forces dans les zones entre Trimtrene et In Khalid (fief des Idnanes principaux pourvoyeurs des combattants du MNLA).

Ce positionnement permettra au MNLA de garder une capacité de nuisance pour les trafiquants de drogue et d’engranger des financements pour assurer sa survie. Le MNLA s’est positionné comme l’allié des Français lors de l’intervention de Serval, et il est évident que les services des guides du MNLA a permis aux forces française de minimiser leurs pertes et d’accéder à des zones très difficiles de l’Adrar des Ifoghas. Cette collaboration, avec les forces françaises, a fait de certains cadres du MNLA les principales cibles des groupes islamistes. Aussi, les personnes supposées proches du MNLA ou avoir servi de guides aux troupes françaises font l’objet d’enlèvements et exécutions sommaires revendiqués par les différents groupes terroristes (AQMI et MUJAO). Les principaux animateurs du MNLA sont : Bilal Ag Chérif, Mohamed Najim, Ambery Ag Rhissa, Hassane Fagaga, Mossa Ag Assarid, Mossa Ag Attaher.

 

Le HCUA (Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad)

Il s’agit du mouvement le mieux organisé militairement avec une forte assise sociale et une direction politique très peu étoffée. La faiblesse politique (communication surtout internationale) est due à la volonté des Ifoghas de garder la direction du mouvement. Le HCUA est né de la mutation d’Ançardine qui est passé d’abord par le MIA (Mouvement islamique de l’Azawad), et par suite devenu le HCUA gommant ainsi toute référence à l’islam, ce qui permet des relations moins conflictuelles avec la France. La direction du HCUA est assurée essentiellement par les Ifoghas proches de la famille d’Intalla Ag Attaher, chef de la tribu Ifoghas.

Le HCUA a beaucoup souffert de l’intervention française qui l’a obligé à cantonner ses forces laissant ainsi le terrain au MNLA. Les évènements de Kidal du 17 mai ceux du 21 mai ont consacré le retour au premier plan du HCUA qui a mené l’essentiel de la bataille de Kidal le 21 mai 2014.Les principaux animateurs du HCUA sont : Alghabass Ag Intallah, Cheich Aoussa, Redouane Ag Mohamed Ali, Intallah Ag Sayedi.

 

Le MAA (Mouvement arabe de l’Azawad).

Le MAA est né de la dislocation du MUJAO après l’intervention française de janvier 2013. Il s’agit surtout du mouvement des Arabes Berabiches de la région de Tombouctou et d’une partie des Arabes Lamhar du Tilemsi (autour de Mohamed Ould Aiwanatt). Ce mouvement est proche du MNLA avec lequel il entretient des relations et partage certains intérêts surtout pour le contrôle du trafic de la drogue.

Les principaux animateurs sont: Boubacar Ould Sidati, Hami Ould Sidi Mohamed, Dina, Mohamed Ould Aiwanatt.

Les mouvements dits groupes d’auto-défense

Il s’agit des milices essentiellement ethniques, encouragées et financées par les différents gouvernements du Mali depuis l’avènement de la 3ème République. Pour les différents gouvernements, il s’agit surtout de présenter la question du Nord comme un conflit entre différentes communautés, ce qui permet de passer sous silence le déficit de justice, la mal gouvernance et le caractère oppressif de l’Etat ; évitant ainsi le débat de fond sur l’Etat et la forme de gouvernance.

 

* Le Gandakoye : Il s’agit de la milice originelle qui se positionne en défenseur des droits des communautés noires autochtones contre les peuplades errantes (Manifeste de 1994). Ce mouvement est essentiellement raciste, son chef historique Abdoulaye Maïga est colonel de l’armée malienne. Ce mouvement s’est affaibli au cours des ans et a été traversé par plusieurs dissidences. Actuellement, il est animé surtout par Me Harouna Toureh et Firhoun Maïga.

 

* Le Ganda Izo : Ce mouvement a été une dissidence de Gandakoye dirigé par Abdoulaye Diallo. Cette dissidence est née pour doter les Peulhs de la zone d’Ansongo d’une milice armée afin de faire face aux Touareg surtout Dosshak. La mort de son chef militaire, Abdoulaye Diallo, en 2012 a fortement affaibli le mouvement de Ganda Izo.

 

* FACO (Front armé contre l’oppression) : Il s’agit en fait d’un embryon et d’une aile armée de Temedt. Ce mouvement est  surtout composé de Bellahs (anciens esclaves des Touareg). Ce mouvement ne semble pas être structuré, il relève beaucoup plus de la volonté d’atomiser la société touareg que de la constitution d’une force armée prête au combat. Ces principaux animateurs sont les leaders du TEMEDT : Abdoulaye Ag Mako, Ibrahim Ag Idbaltalet, Mohamed Elmamoud Ag Hamada.

 

* Milices Imghads : En 2006, après l’attaque des garnisons de Kidal, Ménaka et Tessalit par Lyad Ag Ghali, ATT a donné carte blanche à El Hadj Ag Gamou pour rétablir l’ordre à Kidal. Il faut souligner qu’El Hadj Ag Gamou était le chef militaire de l’ARLA, mouvement des Imghads qui a été vaincu par Iyad Ag Gamou, chef du MPA en 1994. El Hadj Ag Gamou a posé comme première condition la mise à sa disposition de tous les Imghads intégrés dans l’armée malienne et le recrutement des supplétifs Imghads.

Il se trouvait à la fois à la tête d’une troupe composée de militaires réguliers et de miliciens. Cette troupe va mettre Kidal en coupe réglée de 2006 à fin 2011, procédant à toutes sortes d’exactions, d’humiliations, voire d’exécutions extrajudiciaires. Cette troupe a créé objectivement les conditions d’explosion de 2012. Ces milices existent encore de nos jours et leurs comportements ont servi de détonateur aux affrontements du 17 et 21 mai 2014 à Kidal.

 

* Le MAA «loyal». Il s’agit d’une partie des milices arabes, censées lutter contre la rébellion 2012 autour du général Ould Meidou, et de certains repentis du MUJAO. Cette milice arabe est constituée autour de Mohamed Ould Matali pour la sauvegarde des intérêts de son groupe dans les trafics de la drogue. Son aile politique est dirigée par l’ancienne garde bérabiche qui a été utilisée par ATT pour attiser les contradictions inter et intracommunautaire dans la région de Tombouctou. Le même groupe a repris le service sous IBK et est le principal animateur des  affrontements actuellement autour de Tarkint -Tabankort.

Les principaux animateurs sont : Mohamed Ould Matali, Hanoun, Yoro Ould Idah récemment arrêté par Serval, MohamedMahmoud El Oumrany, Moulaye Ragani. Il y a aujourd’hui un mouvement mené par des personnalités politiques de haut niveau pour fédérer les milices d’auto-défense et en faire une armée parallèle dirigée par El Hadj Gamou. Il s’agit là des premiers jalons d’une guerre civile.

 

Le gouvernement malien

Le principal protagoniste est le gouvernement de la République du Mali. En partant du postulat qui consacre que l’Etat est une continuité, nous analyserons le rôle du gouvernement malien sans nécessairement différencier gouvernements de 2011 à nos jours. Le postulat de la continuité de l’Etat étant d’autant plus pertinent que l’approche de différent gouvernement du Mali de 2011 à nos jours, sur la question du Nord a été caractérisé par sa constance. L’option stratégique très claire a été l’écrasement des Touaregs quitte à les diviser, à en instrumentaliser une partie contre les autres, à en copter des cadres qui vont aider à l’affaiblissement de leur société. ATT a mis en œuvre cette stratégie jusqu’à la caricature. IBK n’y a pas tourné dos.

L’arrivée de Moussa Mara aux affaires verra l’accélération de la mise en œuvre de cette stratégie forte de l’appui de sa plateforme des cadres touareg, l’organisation qu’il avait mise en place quand il était maire de la Commune IV de Bamako. Sa visite à Kidal en mai 2014 était faite dans un but de provoquer la confrontation et cela il pouvait compter sur son allié objectif «le MNLA».

En effet, en mai 2014, l’agenda de Moussa Mara et celui du MNLA coïncidaient, le MNLA était manifestement en perte de vitesse et sortait d’un congrès où il était traversé par différents mouvements de contestations. Moussa Mara venait d’être nommé Premier ministre et rêvait de faire une action d’éclat qui allait consacrer son ancrage au pouvoir, il a envoyé des renforts importants à Kidal  en prévision de sa visite.

Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), le 16 mai, avait créé des incidents à l’aéroport de Kidal en exacerbant les tensions avant la visite du Premier ministre Moussa Mara. Les affrontements entre les forces de défense de sécurité du Mali et du MNLA ont débuté dans la matinée du 17 mai, ce qui ne permettait pas l’atterrissage d’un avion à Kidal. Le Premier ministre, ayant connaissance de cette situation, a insisté pour effectuer  sa visite, sa délégation étant transportée par hélicoptère de Gao à Kidal.

Après les premiers évènements du 17 mai 2014, monsieur Moussa Mara triomphant est rentré à Bamako se faisant accueillir à l’aéroport de Bamako-Sénou, suscitant des marches de soutien en sa faveur desquelles le slogan «Mara président-IBK dégage» fusait. La voie était toute tracée et la confrontation du 21 mai était pratiquement inévitable car devant consacrer le triomphe de monsieur Mara qui aurait réglé par la force le problème que personne avant lui n’a pu régler depuis 50 ans. Le MNLA savait aussi que la présence du général Gamou et de ses miliciens ne permettait plus la neutralité du HCUA et qu’en cas de confrontation,  il engrangera seul le bénéfice d’un éventuel succès étant convaincu de l’efficacité de son système de communication.

Le président IBK, dès son élection, a pratiquement durci le ton face aux mouvements refusant toute négociation et remettant en cause de façon implicite les accords de Ouagadougou. A notre sens, cette attitude est dictée par le fait qu’il soit coupé de tout le monde et de ne communiquer qu’avec certains de ses conseillers qui avaient un agenda qui n’était pas un agenda de paix. Ainsi, la politique du pourrissement qu’IBK a voulu jouer, espérant que les mouvements allaient s’épuiser et lui tomber dans les bras comme un fruit mur, a été conseillée par ses ministres connaisseurs du Nord du Mali (son ex-ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale et l’ex-ministre de la Défense et des anciens Combattants). Le président IBK ne s’est jamais préparé à trouver une solution négociée dans le conflit du Nord- Mali ; aussi la multiplicité  des structures chargées du dossier du Nord du Mali procède de la volonté de noyer la question et rendre caduques toutes solutions.

 

Des pistes de solutions pour le problème au Nord du Mali

Nous identifions deux :

– les solutions d’urgence ;

– les solutions à moyens et long terme.

 

Les solutions d’urgence

* Les solutions sécuritaires : la sécurité est aujourd’hui la première demande dans les régions du nord. Trop longtemps, la sécurité des uns a représenté l’insécurité pour les autres : Les populations arabo- touareg se sentaient en sécurité lors de la période dite d’occupation car elles se reconnaissaient dans les hommes en armes chargés de la sécurité du Nord du Mali. Inversement, les populations sédentaires se sentaient en insécurité et une grande partie a migré vers les zones sous le contrôle de l’armée malienne.

Le redéploiement de l’armée malienne dans le Nord du mali, suite à l’opération Serval, a entraîné un exode massif des populations arabo- touareg vers des pays voisins ou vers des zones hors du contrôle de l’armée malienne. En fait, il s’agit simplement de la construction de force de défense et de sécurité qui seront dévolues à la protection de tous les Maliens. Il s’agit simplement de rétablir les principes de base du traitement égal pour tous les citoyens. Cela semble évident, il s’agit là fondamentalement de l’origine de l’instabilité dans le Nord du Mali. Comment y parvenir ?

 

* Les solutions humanitaires : La première des choses à faire, c’est de permettre le retour des déplacés et des refugiés sur leurs sites d’origine, ce qui permettra de consacrer la normalisation. Ce retour doit se faire accompagner de la viabilisation des différents sites (eau) et des mesures pour permettre aux communautés de revivre ensemble : forums et discussions, infrastructures communautaires. Le repeuplement de l’espace, qui sera réalisé par le retour des réfugiés et déplacés, est aussi un appui à la sécurité car les sources humaines sont les meilleures sources d’information.

A Suivre

Yéhia Ag Mohamed Ali, ancien ministre de l’Artisanat et du Tourisme

Source:  Inter De Bamako
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