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Crise tunisienne: «Echec de l’islam politique ou de l’économie, peu importe»

Manifestation anti-gouvernementale à Sfax en Tunisie,

C’est en principe ce mercredi après-midi que devait commencer en Tunisie le dialogue national entre l’opposition et le parti islamiste au pouvoir, Ennahda. L’objectif est de mettre fin à la crise politique qui paralyse le pays depuis des mois. Kader Abderrahim, chercheur associé à l’IRIS, analyse la crise tunisienne sur RFI.

RFI : Il y a exactement deux ans aujourd’hui, Ennahda remportait les élections après des années de répression sous Ben Ali. Deux ans après, les islamistes se voient contraints à négocier avec l’opposition, qui réclame leur départ du pouvoir. Comment expliquez-vous cet échec d’Ennahda ?

Kader Abderrahim : C’est un échec qui était un peu inscrit, je dirais dans la mesure où Ennahda n’avait absolument pas préparé cette victoire, et donc n’était pas préparée à assumer l’exercice du pouvoir avec toutes les charges qu’elle constitue. C’est-à-dire mettre en place des personnes capables de gérer l’administration, de gérer l’Etat. Et on a vu très très vite qu’Ennahda ne s’était pas préparée à ça. Elle avait des cadres politiques, avait vécu très longtemps dans la clandestinité ou en exil, mais n’avait pas formé cette génération, cette élite de techniciens, de technocrates capables de gérer un Etat. Et très vite, on a vu les limites de l’exercice.

Pour vous, c’est davantage un échec économique qu’un échec de l’Islam politique ?

Je ne sais pas s’il faut associer l’un à l’autre, mais quelle que soit la voie qu’on choisit ou l’analyse qu’on voudra préférer, c’est un échec. Pour les Tunisiens, ça ne change pas grand-chose de savoir que ce sont des islamistes, je crois. Ils attendaient des réponses claires, des réponses précises, à toutes les questions sociales. On a découvert, après des décennies de mensonges à la fois en Tunisie mais également des partenaires de la Tunisie, que l’économie du pays était quand même dans un état de délabrement très avancé. Et c’était là-dessus que les Tunisiens attendaient Ennahda. Il y avait aussi une volonté de moralisation de la vie publique.

Là aussi, c’est un échec. Et par conséquent, pour les Tunisiens, savoir si c’est un échec de l’Islam politique ou de l’économie, ça ne change pas grand chose parce que l’échec est d’abord celui du pays, de la Nation. Et puis, aujourd’hui, les Tunisiens paient cet échec de manière extrêmement difficile et parfois un peu violente sur le plan social. Donc, il faut très, très vite parvenir à redresser la barre avant que le pays ne sombre vraiment dans une crise qui serait encore plus difficile que celle qu’ils vivent actuellement.

A l’origine de la crise politique qui paralyse le pays, il y a l’assassinat de deux opposants, Chokri Belaïd en février, et Mohamed Brahimi en juillet. Assassinat que leurs proches attribuent, indirectement au moins, au pouvoir en place. Est-ce que, selon vous, Ennahda a été dépassée par les plus radicaux des islamistes ?

Je ne sais pas. C’est difficile, parce que pour le moment, on n’a absolument aucune certitude sur les commanditaires et sur les exécutants, même si des personnes ont été arrêtées, les enquêtes sont toujours en cours. Et donc c’est difficile de se prononcer sur la réalité de ce qui s’est passé. Moi, je n’ai pas d’informations particulières à vous livrer. Par conséquent, je voudrais quand même rester prudent. Mais en tout cas, quoi qu’il en soit, c’est aussi un échec pour le gouvernement islamiste de ne pas être parvenu à protéger des personnalités politiques, des élus de la Nation, d’assassinat politique. Et puis c’est aussi une manière de ne pas protéger le pays, donc c’est aussi de toutes manières, ce qui restera dans l’histoire, un échec pour le parti Ennahda.

Il faut rappeler quand même, qu’il y a une montée de jihadistes en Tunisie, ces derniers mois. Les forces de l’ordre se sont retrouvées confrontées dans le désert à des groupes jihadistes ?

Oui, c’est vrai que, au moins depuis le mois d’avril dernier, avec tout ce qui se passe autour du Mont Chaambi, le long de la frontière au sud-ouest de l’Algérie, il y a des groupes terroristes qui sont maintenant apparemment bien implantés et que l’armée tunisienne ne parvient pas à déloger.

C’est un vrai souci, c’est une très grosse inquiétude, parce que ça risque de provoquer une fixation durable, qui risque de devenir chronique et qui va s’installer probablement si les forces de sécurité tunisiennes ne parviennent pas définitivement à déloger ces groupes terroristes dans ces montagnes extrêmement boisées, extrêmement escarpées et très difficiles d’accès. Elles n’ont visiblement pas la technicité, la compétence et les troupes ne sont pas formées pour lutter contre ce genre de situation. Donc, c’est aujourd’hui quelque chose qui est extrêmement inquiétant pour la stabilité même des institutions tunisiennes.

Selon vous, qu’est-ce que la nouvelle Constitution, qui est en préparation, va changer ou devrait changer dans la vie politique en Tunisie ?

Alors ça, c’est un serpent de mer, parce que c’est vrai qu’au moins depuis le début de l’année, on nous annonce qu’on pourrait avoir accès à un brouillon de Constitution, alors qu’on n’a rien vu pour le moment. Il y a eu des batailles politiques idéologiques oniriques entre l’opposition et l’actuelle majorité, la Troïka, sur un certain nombre de thématiques comme celle du statut des femmes ou de l’introduction de la charia. Et puis, tout a été bloqué après les assassinats politiques de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahimi le 25 juillet dernier.

Donc, les choses n’avancent pas beaucoup puisqu’on est plutôt dans une bataille, un acharnement politique de l’opposition contre Ennahda, qui veut absolument qu’elle parte. Ce qui, de mon point de vue, peut constituer aussi un danger pour les institutions tunisiennes. Parce qu’après le départ d’Ennahda, qu’est-ce qu’on fait ? Quelle légitimité institutionnelle pourraient avoir d’autres partis qui souhaitent accéder au pourvoir ? Aujourd’hui, malheureusement, la question de la Constitution est devenue tout à fait secondaire, parce que ce qui se joue aujourd’hui, c’est vraiment l’avenir de la Tunisie et sa stabilité à très court terme.

Si de nouvelles élections ont lieu, qu’est-ce qui en sortira selon vous ? Est-ce qu’on a une idée aujourd’hui du rapport de force entre les partis d’opposition et Ennahda ?

Tous les observateurs pensent que, quoi qu’il arrive, Ennahda restera le premier parti du pays, même s’il n’est pas majoritaire, il restera le premier parti du pays. Après, ce sera la manière dont les différents partis, dont certains n’existaient pas d’ailleurs au moment des élections il y a deux ans – je pense notamment à Nidaa Tounès -, ça dépendra de la manière dont cette opposition parvient ou pas à mettre en place une plateforme commune pour éventuellement tenter de présenter des listes communes.

Mais dans ce domaine, on est loin, loin d’avoir partie gagnée. Donc, quoi qu’il arrive, tous les observateurs sont absolument certains que Ennahda restera le premier parti du pays, même s’il n’a pas de majorité au Parlement.

 

Source : RFI

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