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“Unique en son genre”, un campus antiterroriste sort de terre en Côte d’Ivoire

Alors que la mouvance jihadiste avance vers le sud du Sahel, la Côte d’Ivoire accueille un ambitieux projet, l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme.

 

La piste en latérite longe l’océan à l’ouest d’Abidjan, elle est bordée de maisons fragiles devant lesquelles sèchent des noix de coco. Derrière commence la forêt. Un panneau de construction se dresse sur le bord de la piste et une trouée indique la direction : Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT). Pour faire face aux avancées jihadistes en Côte d’Ivoire, notamment au nord, le long de la frontière avec le Burkina Faso, le pays se dote d’un nouveau dispositif, “unique en son genre”, assurent ses concepteurs.

Un portique en béton préfigure un poste de filtrage, une grue rouge et blanche surplombe les grands arbres. Ici, un an plus tôt, il y avait une forêt ; aujourd’hui, ce sont les moellons qui poussent dans la chaleur et la moiteur. “Devant vous, ce bâtiment accueillera un amphi de 200 places, 15 salles”, indique le colonel Frantz, qui poursuit le tour d’horizon, en uniforme militaire, mais avec une attitude de chef de chantier. “Là-bas, le bâtiment administratif avec la direction de l’académie, ensuite le mess et puis au fond, celui qui servira à l’hébergement de la troupe”, poursuit le militaire.

Autour de cette première tranche immobilière : 1 200 hectares de forêt, coincés entre l’océan et la lagune. En faisant attention à ne rien oublier, le colonel Frantz énumère les infrastructures d’entraînement déjà sorties de terre : “Nous avons un faux hôtel, un village sahélien reconstitué, un campement de brousse, un hangar modulable, un complexe explosifs, des stands de tirs, une zone pour la conduite auto et nous aurons une carlingue d’avion, un bus, un wagon… Je n’ai rien oublié ?” Visiblement non. Le faux hôtel est déjà utilisé pour l’entraînement. Le village sahélien aussi, par des forces spéciales ou d’intervention, locales ou étrangères.

“On explique aux stagiaires comment traiter un “Bataclan” : premiers coups de feu, intervention, organisation des secours, zonage, gestion de la com, réponse judiciaire, etc.”

le colonel Frantz

à franceinfo

“Mais l’académie, c’est d’abord une école des cadres”, précise l’officier français, 20 ans dans les forces spéciales, un homme qu’on imagine mal, spontanément, endosser le boulot de directeur de travaux. Ses deux adjoints ont eux aussi un parcours a priori peu compatible avec un projet de construction de campus antiterroriste. L’un, Fabien, est officier au GIGN, l’unité d’intervention de la gendarmerie. L’autre, Eric, est commandant au Raid, l’unité d’intervention de la police. Ces spécialistes de l’intervention armée sont tous trois détachés en Côte d’Ivoire, par la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD). Tous trois ont imaginé l’AILCT, “à partir de rien, c’était vraiment la feuille blanche”, assure le colonel Frantz.

Formation antiterroriste “à la française”

Les salles de cours ne sont pas encore opérationnelles, mais hors les murs, une vingtaine de stages ont déjà eu lieu. Les participants sont venus du Togo, du Sénégal, du Niger, d’une douzaine de pays d’Afrique de l’Ouest. Ils étaient juges, procureurs, enquêteurs, spécialistes du renseignement ou de l’intervention, venus en Côte d’Ivoire se former à la continuité de l’antiterrorisme, un concept encore balbutiant en Afrique. “Nous voulons que nos stagiaires maîtrisent les quatre temps du contre-terrorisme, indique Frantz, anticipation et renseignement, neutralisation, exploitation judiciaire, et entrave au financement.”

De France sont déjà venus, pour piloter et encadrer les stagiaires, des policiers de la sous-direction antiterroriste, des magistrats spécialisés, comme François Molins, l’ancien procureur de Paris, dont le visage s’affichait sur les écrans télé les jours noirs de 2015. Est-ce que ça marche pour autant ? “Oui, assure le commandant Eric, nos stagiaires, qui ne se connaissaient pas pour la plupart, restent ensuite en contact et échangent. C’est ça la réussite de l’académie.”

“Tous nos stages, c’est le même retour : les participants sont passionnés, le lien est entretenu. Je suis convaincu que ça marchera.”

le commandant Eric

à franceinfo

Quand Emmanuel Macron et son homologue ivoirien annoncent fin 2017 la création de l’AILCT, bien peu y croient, et beaucoup pensent à un nouveau gadget international, dont les financements (60 millions d’euros) se perdront sans doute en cours de route. Le colonel Frantz lui-même a quelques doutes au début, et la première année du projet lui a semblé bien longue. Il en sourit aujourd’hui. La première tranche de l’académie sera opérationnelle dès cet été, si les travaux ne prennent pas de retard, mais pour l’instant, “tout est nominal”, selon le colonel, et tous les fonds promis (18 millions d’euros pour la première tranche) “ont été versés”.

La construction des zones d’entraînement militaire et le quasi-achèvement des bâtiments de cours et de vie a été rapide, moins de deux ans. Mais les jihadistes sahéliens ont été plus véloces encore. Depuis quelques mois en Côte d’Ivoire, le long des 600 kilomètres de frontière commune avec le Burkina Faso, la violence augmente. “Jusque-là, le nord de la Côte d’Ivoire était une zone refuge pour les jihadistes, qui venaient y souffler et reprendre des forces”, explique Lassina Diarra, chercheur et auteur de plusieurs ouvrages sur le terrorisme en Afrique de l’Ouest. “Là, ils portent le conflit sur le territoire ivoirien, et cherchent à en accaparer une partie, ils sont dans une logique territoriale.”

Pour la première fois ces derniers jours, des mines artisanales ont explosé sur des pistes du nord du pays, sans encore faire de morts. Mais les vols d’armes se multiplient (un gage pour appartenir à un réseau jihadiste), comme les enlèvements contre rançons, comme les attaques de postes militaires (celui de Kafolo, assailli deux fois en trois semaines). Pour Lassina Diarra, parce que les terroristes n’ont pas de frontières, la lutte antiterroriste ne devrait pas en avoir non plus, d’où “l’intérêt de l’académie”. Un intérêt que commenceraient à percevoir pays et institutions africaines, comme Singapour ou les États-Unis, qui ont fourni du matériel au campus antiterroriste. “Franchement, une fois finie, l’académie sera un endroit unique au monde. Unique au monde”, sourit le colonel Frantz.

Source :  francetvinfo

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