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Que sont-ils devenus : Rokia Kouyaté : La pasionaria de la lutte estudiantine au Mali

L’année scolaire 1979-1980 est une autre page noire du régime dictatorial du général Moussa Traoré. Les élèves et étudiants du Mali (UNEEM) pour avoir réclamé de meilleures conditions de vie sont traqués jusque dans leurs derniers domiciles. Conséquence : des arrestations et la clandestinité pour beaucoup. Ibrahim Tiocary et Abdoul Karim Camara dit Cabral, eux, sont assassinés. Quarante-un ans après, nous avons retrouvé l’une des têtes de proue de ce mouvement estudiantin, Rokia Kouyaté. Elle était la secrétaire générale du comité UNEEM du lycée de Jeunes filles (actuel lycée Ba Aminata Diallo) et membre du bureau de coordination. Elle est l’une des rares personnes à avoir vu Cabral dans ses derniers instants ici-bas. Rokia nous dira les derniers mots de son leader. Elle soutient mordicus que l’action de l’UNEEM a eu un impact sur le Mouvement démocratique en 1991, ajoutant que si le peuple les avait soutenus, Moussa Traoré n’aurait pas fait 23 ans de règne. Qu’est-ce qui expliquait sa détermination même au prix de sa vie ? Quelles étaient les revendications de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM) ? Quels ont été les derniers mots de Cabral ?  La militante farouche Rokia Kouyaté nous replonge dans les profondeurs de la lutte estudiantine des années 1979-1980. C’est dans le cadre de la rubrique “Que sont-ils devenus ?”

e journaliste à la recherche d’info ou de scoop est souvent sans état d’âme. Il ne pense qu’à la bombe ou au scandale que sa publication va susciter. Mais, derrière cette carapace de dur à cuire, il peut s’avérer un cœur hypersensible. Nous l’avons éprouvé dimanche dernier avec notre héroïne de la semaine, Rokia Kouyaté.

Quand elle évoquait les conditions dans lesquelles Cabral a été torturé, puis assassiné, les pressions qu’elle-même a subies y compris en dehors du pays, elle n’a pu s’empêcher de pleurer à chaudes larmes. Logiquement, nous ne pouvions que compatir à sa douleur. Très sincèrement, c’était difficile pour nous de faire table rase de ce sentiment humain d’autant plus que pour se contenir elle s’est retirée un moment dans sa chambre. C’était pathétique surtout qu’elle observait le jeûne à la faveur du mois béni de “Rajab”.

Nous avons rencontré Rokia Kouyaté pour la première fois en 2001, à l’occasion d’une activité de l’Amicale des anciens de l’UNEEM à la Pyramide du souvenir. Ce jour, encore vivace dans sa mémoire, elle nous a accordé une interview retraçant une page noire de l’Histoire de notre pays. Pour les 41 ans de la disparition prématurée de son camarade de lutte, Abdoul Karim Camara dit Cabral, nous avons pensé à elle.

Après plusieurs tentatives, Rokia décroche notre appel pour nous informer de la disparition de sa sœur aînée. Malgré ce coup dur, elle s’engage à nous recevoir parce qu’il s’agit de parler de Cabral.

Dans son salon, trône une photo du secrétaire général de l’UNEEM. Pour dire qu’elle continue de vivre Cabral parce qu’il était son compagnon de lutte, un ami sincère aux derniers instants duquel elle a assisté. Pour corroborer cet attachement, elle raconte deux anecdotes. Un jour, le bureau de coordination de l’UNEEM devait tenir une réunion à l’Ecole nationale d’administration (ENA) sur la route de Koulouba, mais des rumeurs ont circulé sur l’arrestation des participants à cette rencontre.

Il est alors décidé de la transférer incognito au lycée Sankoré. Rokia se fait transporter par Cabral sur sa moto CT. Sur la rue 14, ils sont victimes d’un accident. Cabral conduit Rokia au dispensaire pour des soins. Il lui conseille de retourner à la maison parce que cet incident, argue-t-il, n’est pas bon signe. Elle rejette cette proposition de son leader et ils continuent ensemble.

Autre anecdote : la révolte des élèves du lycée de Jeunes filles pour dénoncer la qualité des repas servis au réfectoire. Rokia Kouyaté est “externe”, mais en sa qualité de secrétaire générale, elle reste jusqu’à 22 h auprès de ses camarades. Elle est ensuite rejointe par Cabral qui la dépose devant l’INA, où elle se fait agresser par un homme qui veut l’embarquer de force dans son véhicule. Cabral rebrousse chemin, se jette sur l’intrus qui finit par prendre la poudre d’escampette. Abdoul Karim, vu le danger auquel s’expose sa camarade, se résout alors à l’accompagner chez elle.

Les revendications de l’UNEEM portaient sur la suppression de la 10e commune, l’abrogation du décret instituant le concours d’entrée à la fonction publique, la régularisation des bourses, la construction d’universités et de lycées dans toutes les régions du pays parce que les élèves qui venaient de l’intérieur avaient de sérieux problèmes de logement et de nourriture. Certains n’avaient aucun parent dans la capitale et les bourses ne tombaient pas à temps. Voici le seul tort des jeunes.

A la suite d’un mouvement de grève, la traque des leaders ; matérialisée par des arrestations, est déclenchée. Rokia Kouyaté, la militante farouche de l’UNEEM, secrétaire générale du lycée de Jeunes filles, est également recherchée et arrêtée. Comment le sera-t-elle ? Quelles sont les conditions dans lesquelles Cabral est décédé ? Comment elle a appris ce décès ?

Le bon, la brute et le méchant

Un témoignage certain : “J’ai été mise aux arrêts le 15 mars 1980 à mon domicile, aux environs de 20 h. J’étais dans la cour avec mes frères en train de prendre du thé quand une amie, membre de mon bureau, s’est présentée au motif qu’elle venait s’enquérir de mes nouvelles. Elle était accompagnée d’un homme en civil.

J’ai tout fait pour qu’ils s’asseyent. Naturellement, je les ai raccompagnés à la porte comme le recommande la tradition. Une fois dehors, deux hommes, qui nous attendaient au seuil de notre porte, me notifièrent mon arrestation. Ils m’ont conduite jusqu’au véhicule pour le commissariat du 2e arrondissement de police plus connu sous le nom de Poudrière. C’est une heure de temps après que mes parents ont compris que j’ai été arrêtée. C’était la panique partout. En cours de route, les policiers ne cessaient de me poser des questions sur mes camarades, leurs domiciles et leurs activités. Aux interrogations, je répondais par la négative.

Le lendemain j’ai été ramenée à la maison pour une perquisition. Heureusement que mes frères ont eu le bon réflexe de transférer tous mes documents compromettants ! Les policiers, furieux, n’ont pas compris cet état de fait. C’est ce jour 16 mars que Cabral a été arrêté et conduit au 2e arrondissement où étaient détenus sa mère, deux de ses frères. A la vue de son fils entre les mains des policiers,  la maman a poussé un cri qui résonne à présent dans mes oreilles. Une mère impuissante devant les bourreaux de son enfant. Cabral et moi sommes conduits dans le bureau du commissaire. C’est là où les tortures ont commencé. Je gardais mes habits, Cabral était en slip.

Sous les coups de cravaches, il n’a poussé qu’un petit cri  ‘Hé Allah’. Le commandant Mohamed Kéita l’a giflé à deux reprises, avec des insultes grossières adressées à ses parents. C’est le même jour qu’on l’a obligé à lire un communiqué invitant nos camarades à reprendre les cours. Il était affaibli, agonisant. Le 17 mars, nous avons été transférés à la Compagnie para.

Là aussi les tortures ont continué. Avec un sac rempli de sable au dos, Cabral faisait le tour du terrain sous une pluie de cravaches. Dans ma cellule, je voyais tout par la petite fenêtre. Un moment, Abdoul Karim est tombé et il était vraiment atteint. C’est ainsi qu’on l’a transporté sous la véranda. Il demandait à ses bourreaux de lui verser de l’eau sur le corps. C’est mon tour de torture qui était arrivé. On m’a extraite de force du violon, j’étais en train de résister en criant très fort. Cabral couché à terre a levé sa tête pour me répondre par un regard qui en disait long sur notre sort. Il s’est recouché, c’était son dernier geste. Il venait d’être assassiné par le régime dictatorial de Moussa Traoré. Je ne l’ai pas su sur le coup. Ce même jour, les Tiébilé Dramé, Mamoutou Thiam, Daouda Bamba ont été déportés à Taoudénit. Je me rappelle encore le geste que Tiébilé a fait pour me montrer son dos ensanglanté à travers sa chemise. Hélas ! Je précise que les ordres venaient directement de Koulouba, et je peux témoigner avoir vu ATT (à l’époque commandant de la Compagnie para) crier sur les soldats afin qu’ils arrêtent de torturer. Le système était plus fort que lui. Il ne pouvait rien.

ATT est parti au Niger pour une conférence internationale le jour même où Cabral est venu dans son camp. Quand il prenait son avion j’étais dans un état d’inconscience parce que mes tortures ont commencé quelques minutes après l’assassinat  de Cabral. C’est au Niger qu’ATT a appris son décès ainsi que moi aussi.

A son retour à l’aéroport, il a pris de mes nouvelles et son chauffeur lui a fait savoir que je vis. Il n’a pas cru. Une fois dans le camp, j’ai vu ATT ouvrir la porte avec fracas pour venir prendre mes pieds. C’est là qu’il m’a informé du décès de Cabral. J’ai piqué une crise, le choc était brutal, l’avenir d’un jeune stratège, intelligent venait de s’estomper définitivement par la cruauté d’un régime sanguinaire”.

Une semaine après le décès de Cabral, Rokia Kouyaté et tous ses camarades détenus à Bamako et à l’intérieur du pays sont libérés. Mais le mal était déjà fait : les écoles sont fermées, des étudiants sont assassinés, d’autres persécutés. Cette crise scolaire donnera l’occasion au président Moussa Traoré de mettre en place une commission dirigée par le colonel Youssouf Traoré, pour analyser les tenants et les aboutissants de cette crise qui a pris à dépourvu le régime.

Terminaliste en série philo-langues (Pla) Rokia échoue au baccalauréat avec 14,95 de moyenne de classe. L’intéressée assure aujourd’hui qu’après vérification d’un de ses oncles qui avait ses entrées au ministère de l’Education nationale, le constat a été que certaines de ses feuilles d’examen n’ont pas été corrigées. Elle a compris que sa traque n’était pas finie, mais elle sera ce que le bon Dieu a décidé pour elle.

Rokia s’exile en Haute Volta (actuel Burkina Faso) et retrouve sur place d’autres camarades de l’UNEEM qui ont quitté le pays dès les premières heures de la fermeture des classes. Ils se rencontrent pour échanger sur leurs études et se posent entre eux la problématique du devenir de notre pays, dirigé par un régime dictatorial. Un gendarme, ami de son tuteur, révèle qu’un mandat d’arrêt international est lancé contre elle. Une telle information, dit-elle, n’est pas à négliger. Elle quitte précipitamment la Haute Volta pour la Côte d’Ivoire. Elle se fait très discrète et entreprend des études de finances, d’informatique, de management et parfait sa formation en anglais pour terminer son cursus.

La réhabilitation

C’est après les événements de mars 1991 que Rokia Kouyaté  retourne au pays. Cabral est réhabilité. Le lycée de Ségou porte son nom. Tiébilé Dramé, nommé ministre, fait appel à son ancienne camarade au ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale. C’est ainsi que Rokia Kouyaté intègre la fonction publique. En 1993, pour des raisons de famille, elle transfère au ministère de l’Administration territoriale afin de suivre son époux muté à Koutiala, puis Yanfolila et finalement Bamako. Grâce à la sollicitude de l’ancien président Amadou Toumani Touré, elle effectue le pèlerinage en 2007. Un an plus tard, elle est appointée conseiller à l’ambassade du Mali en Côte d’Ivoire. Elle est rappelée en 2015, et jusqu’à sa retraite en 2017, elle travaillait au ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale.

Rokia Kouyaté se repose désormais au domicile marital. Ses occupations ? La prière, les émissions à la télé, les quelques rares rencontres avec des anciens de l’UNEEM. Elle a beaucoup d’enfants, même si elle refuse d’en révéler le nombre. Nous avons compris qu’en bonne mère de famille, elle ne veut pas faire la différence entre ses propres enfants et ceux qu’elle adopte.

Dans la vie Rokia aime la simplicité, l’honnêteté, le sentiment humain, la loyauté. Elle déteste le mensonge, la trahison, la déception. Sa rencontre avec celui qui fut son mari est son meilleur souvenir. L’assassinat de son compagnon de lutte Abdoul Karim Camara dit Cabral est le seul mauvais souvenir de sa vie.

Au moment de quitter notre héroïne, il fallait quand même lui demander son secret. Pourquoi elle n’avait pas peur ? Et de répondre le plus simplement du monde qu’elle a été choisie par ses camarades pour défendre leurs intérêts. Ce devoir et cette mission commandaient ses actions. Dès lors, la peur n’avait pas sa place dans son cœur.

A la lumière de  notre constat, nous retenons que Rokia Kouyaté souffre moralement. Cette douleur morale est incalculable. En évoquant ces moments de sa jeunesse, son cœur palpite et elle devient très irritable sur la gestion qui a été faite de cette crise estudiantine. Comment adoucir le cœur de toutes ces victimes des événements de 1980 ? Cette question demeure sans réponse parce que le président Moussa Traoré ne s’est jamais repenti.  C’est pourquoi il serait difficile d’atténuer cette douleur morale. Le Tribunal de l’Histoire a rendu des verdicts, mais est-ce suffisant ?

O. Roger

Tél (00223) 63 88 24 23

Source: Aujourd’hui-Mali

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