Après le retrait complet des forces françaises du Tchad fin janvier dernier et l’évacuation des trois bases militaires du pays, Faya-Largeau, Abéché et Adji Kosseï, le ministre tchadien des Affaires étrangères, Abderaman Koulamallah, a déclaré que son pays n’autoriserait aucune autre présence militaire sur son territoire, ajoutant qu’il n’y aurait de partenariats qu’avec les pays que son pays jugerait appropriés à ses intérêts.
Le retrait français a été précédé par un retrait américain du pays fin avril dernier, lorsque les autorités tchadiennes ont demandé à leur homologue américain de retirer la force spéciale américaine appelée »SOTF », composée de 75 soldats, après qu’il soit apparu qu’elle opérait en dehors du cadre stipulé par l’accord bilatéral »SOFA ».
Motifs de l’abandon des services militaires de Paris et de Washington
Ces mesures successives, qui ont mis fin à la présence militaire française et américaine au Tchad, étaient le résultat de la nouvelle politique menée par Déby depuis son arrivée au pouvoir, basée sur le respect de la souveraineté nationale et la réduction de la dépendance à l’égard des pays occidentaux en matière de sécurité et de défense.
En soutenant la politique du président Déby, le Premier ministre tchadien Allamaye Halina, a lancé récemment des déclarations, à travers lesquelles il a affirmé la dénonciation par son pays des accords de coopération militaire avec les pays occidentaux.
Malgré la tentative du Tchad de s’appuyer sur ses capacités locales en matière de sécurité et de défense pour faire face à tous les défis qui l’entourent, la réalité et les circonstances difficiles qu’il traverse, représentées par les menaces terroristes, liées aux attaques répétées de »Boko Haram », et l’état d’instabilité dont témoignent ses frontières avec les pays voisins qui connaissent un état de troubles sécuritaires comme la Libye et le Soudan, l’obligent à trouver de nouveaux partenaires pour renforcer sa sécurité et faire face à ces menaces.
L’émergence de nouveaux partenaires locaux et internationaux
Les récentes transformations survenues au Tchad, représentées par la fin de la présence militaire française et américaine sur son territoire, ainsi que la faiblesse des capacités défensives du pays face à la propagation de diverses menaces sécuritaires, ont conduit à l’émergence de nouvelles forces cherchant à combler le vide de défense laissé par la France et son allié américain dans le pays. Parmi les plus importantes de ces forces figurent peut-être la Turquie, la Hongrie et la Confédération des États du Sahel.
Alors que la France s’occupait du retrait de ses forces, l’ambassadeur de Turquie au Tchad, Cem Utkan, tenait des réunions intensives avec de hauts responsables du gouvernement tchadien afin de conclure un accord militaire très important, qui permettra à la Turquie de déployer des drones d’attaque et de surveillance sur les bases de Faya Largeau, au nord du pays, d’où l’armée française s’est retirée le 26 décembre, et sur la base d’Abéché, située à l’est du pays, qui a été évacuée le 11 janvier. De plus, à travers cet accord, des spécialistes turcs affiliés à la société turque »Bayraktar » formeront l’armée de l’air tchadienne à l’utilisation de ces drones.
En effet, l’ambassadeur turc a réussi à convaincre les responsables tchadiens de cet accord, ce qui a incité la délégation turque, conduite par le ministre des Transports et des Infrastructures, Abdulkadir Uraloğlu, à se rendre le 22 janvier à N’Djamena, où les modalités de cet accord ont été finalisées.
Il convient de noter que le jour même où le Tchad célébrait le départ des forces françaises de son territoire, le vice-ministre des Affaires étrangères de la République de Turquie, Burhanettin Duran, se rendait à N’Djamena, ce que de nombreux experts lisent comme un message clair du gouvernement de Déby à la France selon lequel le partenaire turc est l’alternative qui le remplacera.
En outre, ces dernières années, le Tchad a acheté à la Turquie plusieurs types d’avions militaires modernes, notamment l’avion d’attaque léger « HURKUŞ-C » et les drones « UCAV AKSUNGUR » et « ANKA-S ». L’armée tchadienne a également obtenu des munitions intelligentes « MAM-L » et des missiles « CIRIT » à guidage laser, dans le but de renforcer sa capacité à faire face aux menaces sécuritaires.
La Hongrie cherche à renforcer son partenariat militaire avec N’Djamena
Les relations entre les deux pays ont connu un développement rapide l’année dernière, notamment après la visite officielle effectuée par Déby à Budapest en septembre dernier, où il a rencontré le Premier ministre hongrois Victor Orbán. Au cours de cette visite, plusieurs accords civils et militaires ont été signés, le plus important étant peut-être un accord de sécurité qui permet au gouvernement d’Orban de déployer une force militaire de 200 soldats. Apporter soutien et formation aux forces tchadiennes.
Cependant, ces accords n’ont pas été mis en œuvre depuis leur conclusion, et la raison, selon certains experts, est due à la pression que la France exerçait à l’époque sur le gouvernement tchadien, de peur de perdre son influence dans le pays.
Environ un mois après le retrait français du Tchad, Orbán a envoyé à N’Djamena l’envoyé spécial du ministère hongrois des Affaires étrangères pour la région du Sahel, Máthé László Eduárd, accompagné d’une délégation de haut niveau le 25 février 2025, où il a été reçu personnellement par le président Déby, et les deux parties ont discuté des accords conclus entre les deux pays lors de la visite dernière de Déby à Budapest en septembre dernier, ainsi du programme de leur mise en œuvre.
Rapprochement régional avec la Confédération des États du Sahel
Les relations entre le Tchad et la Confédération des trois États du Sahel se sont également développées ces derniers mois, au point que de nombreux médias et sites d’information ont largement parlé de ce rapprochement et l’ont décrit comme une étape avant l’adhésion du Tchad à cet important bloc économique et militaire.
Le message secret transmis par le ministre tchadien des Infrastructures et du désenclavement, Aziz Mahamat Saleh, au président malien Assimi Goïta, de la part de son homologue tchadien, Mahamat Déby, a soulevé de nombreuses interrogations sur la possibilité que le Tchad rejoigne prochainement la Confédération des États du Sahel, désormais dirigée par le Mali.
Cette démarche secrète prise par le président Déby intervient deux jours après la visite du ministre de la Culture du Burkina Faso au Tchad le 14 janvier et sa rencontre avec le dirigeant tchadien, où il lui a transmis le message de son homologue burkinabé et son invitation à participer à la 19 ème session du »FESPACO », dont le Tchad sera l’invité d’honneur.
Effectivement, le président Déby est parti le 21 février 2025 pour Ouagadougou, accompagné d’une forte délégation de spécialistes de la culture et de l’art, pour assister le déroulement de cette immense cérémonie, où ils ont été chaleureusement accueillis par leurs homologues burkinabés.
Il est important également de mentionner que le Tchad faisait partie des rares pays invités en mai dernier à participer à des exercices militaires conjoints entre les pays de la confédération, qui visent à préparer le lancement d’opérations contre les jihadistes dans la région du Sahel.
Actuellement, et compte tenu des menaces terroristes dont souffre encore le pays, le Tchad a cruellement besoin d’une coopération sécuritaire avec les pays de la Confédération, d’autant plus qu’ils possèdent d’importantes capacités de défense dédiées à la lutte contre le terrorisme, et qu’ils ont récemment déployé une force estimée à 5 000 soldats pour éliminer diverses organisations terroristes actives dans la région du Sahel.
De plus, en décembre dernier, certains partis tchadiens, menés par le parti panafricaniste tchadien (PPT), ont appelé le président du pays à intégrer le Tchad dans la confédération des pays du Sahel pour renforcer sa sécurité.
Conclusion
Il semble que le vide dans le domaine de la défense laissé par le retrait français et américain du pays, ainsi que les menaces sécuritaires représentés par la propagation du terrorisme et la perturbation des frontières avec les pays voisins, aient incité le gouvernement de N’Djamena à renforcer la coopération sécuritaire et à construire de nouveaux partenariats de défense internationaux et régionaux, mais sous la condition de respecter la souveraineté du Tchad et d’assurer la mise en œuvre des termes convenus d’une manière qui sert les intérêts des deux parties, contrairement aux partenariats traditionnels avec Paris et Washington.
Mamadou Coulibaly