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DECRYPTAGE: Un modèle démocratique bien malade

Depuis 1992, date des premières élections démocratiques du Mali, suite à la chute du régime du général Moussa Traoré, notre modèle démocratique est bien malade : perte de confiance des Maliens, manque de légitimité de la classe dirigeante et recul de la participation électorale.

La démocratie malienne va mal

Certes, il y a les différents putschs militaires interrompant le processus démocratique. Certes, il y a eu les différentes rébellions, contre-productives, et empêchant la construction étatique. Et sans aucun doute, le terrorisme d’Aqmi et de l’EIGS a creusé la faiblesse structurelle de l’Etat. Mais d’autres phénomènes importants pèsent sur l’écroulement de la démocratie malienne. Par exemple, le 19 avril 2020 réunit toutes les conditions de ce qui peut ressembler à une érosion : 65 % d’abstention pour le second tour des élections législatives. Bien sûr, on peut rétorquer que la campagne électorale de 2020 n’a pas vraiment eu lieu dans certaines circonscriptions à cause de l’insécurité, et que la Covid-19 a accéléré le mouvement. Ce qui est vrai. Mais, regardons les choses en face. La participation électorale recule. Au second tour de la présidentielle de 2018, plus de 30 % des Maliens se sont abstenus. Ibrahim Boubacar Keïta, le Président réélu, n’a pas la moitié des inscrits. La participation décroit. La démocratie malienne va mal. La légitimité des dirigeants régresse au même tempo que la participation électorale. Les partis politiques et les élus perdent en reconnaissance. Les électeurs ont de moins en moins confiance en leurs dirigeants. Les Maliens sont convaincus que ceux qui exercent le pouvoir ou le cherchent sont corruptibles, et insensibles à leur sort. Dommage ! Car cela n’incite pas les personnes de talent à s’engager en politique.

Biais démocratiques

Pourtant, « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres », lançait l’ancien Premier ministre britannique, Winston Churchill, en novembre 1947 à la Chambre des Communes, alors qu’il était leader de l’opposition. Ce qui semble pêcher dans une démocratie, c’est le processus de vote qui souffre d’un certain nombre de biais difficiles à corriger, comme la transitivité, incarnée par le « théorème d’impossibilité » Arrow K., connu depuis le « paradoxe » de Condorcet. La transitivité se définit par la tension entre la liberté de choix individuels et la nécessaire transformation de ces mêmes choix individuels en choix collectif. Ce résultat négatif est connu sous le nom de théorème d’impossibilité. Par exemple, au 2eme tour de la prochaine présidentielle, si tous les Maliens préfèrent le candidat F au candidat Z, alors ils devraient élire à la magistrature suprême le candidat F. Plus concrètement, si tous les Maliens préféraient Soumaïla Cissé à Ibrahim Boubacar Keïta au 2eme tour de la présidentielle de 2018, ils auraient dû élire M. Cissé à la présidence du Mali. Mais c’est IBK qui a été réélu. Ce qui témoigne d’une part, d’une forme d’usure des procédures de vote, d’autre part, du fait que rien ne garantit la liberté d’élire son candidat mais plutôt « le » candidat qui semblerait incarner au mieux la fonction présidentielle. C’est là, la contradiction démocratique qui sous le feu de la rampe – jeux de pouvoir médiatique et politique, stratégies de contre-pouvoir et intérêts partisans – freine la transformation de l’essai collectif. Ainsi, au Mali, chaque élection ressemble à un purgatoire. Ailleurs qu’au Mali, la démocratie est autant malmenée. Le président tunisien, Kais Saïed, jouissant d’une immense popularité, a déclaré l’état d’urgence en suspendant le parlement et en limogeant le gouvernement. Partout, on observe des images de chaos démocratique dont il faut se dépêtrer. En Tunisie, au Mali comme ailleurs, ne devrait-on réformer les procédures de vote : vote obligatoire, tirage au sort ? D’autres pistes sont à explorer…

Propos d’hier, contredits par ceux d’aujourd’hui

En attendant de répondre à ces questions, le manque de légitimité de la classe dirigeante profite au terrorisme qui se répand au Sahel sur les fêlures des systèmes démocratiques. Le terrorisme rejette le système démocratique, et tente d’imposer un système de pensée unique. On s’aperçoit que, sous la pression terroriste, la classe dirigeante subit ; une classe politique engluée dans les luttes d’égo dans un pays où la malnutrition reste une des premières causes de mortalité. Indignons-nous ! D’un côté des scènes de violences et d’humiliations quotidiennes des populations. De l’autre, la passion du « pouvoir pour le pouvoir » l’emporte sur la transformation du pays. La politique est devenue une machine à diviser où on s’empoisonne l’existence. Le spectacle est insupportable. Les propos d’hier sont contredits par ceux d’aujourd’hui. Les volte-face font légion. C’est le règne de l’opportunisme, « attitude consistant à régler sa conduite selon les circonstances du moment, à subordonner toute autre considération à son intérêt immédiat ». La transition malienne actuelle est-elle de taille à créer une troisième voie entre un monde politique déprécié et une classe dirigeante à renouveler ?  On ne peut que le souhaiter dans un pays où depuis 9 ans, la terreur s’abat sur les populations.

Le retrait, une tendance lourde

Aujourd’hui, la préoccupation principale, c’est le contreterrorisme, la sécurisation des personnes et des biens, reconquérir les territoires de la République, œuvrer au retour de la paix. On sait tous que la France, notre partenaire militaire principal, réduira de moitié ses effectifs militaires au Mali d’ici 2022. Désormais, c’est la Task Force Takuba qui conduira les opérations militaires. Mais quelles stratégies de reprise en main par le Mali de son outil militaire ? Quelles garanties ? Quelles concertations en cours pour garantir la liberté d’esprit ? Comment anticiper, organiser ? Certes, dans le contexte actuel des interventions militaires, le retrait est devenu une tendance lourde. Mais souvenons-nous ! Dans l’histoire récente du Monde, les retraits laissent place au trouble. Par exemple, le retrait des forces américaines a semé le trouble en Somalie en 1993, en Irak en 2011 (Daech et plus tard EIGS au Sahel), en Afghanistan avec la déroute de l’armée afghane. Alors que les Etats-Unis restent la 1ere puissance mondiale. Évidemment, l’intervention française sous mandat onusien ne peut pas être analysée sur la même échelle que celle des Américains en Afghanistan. Mais que savons-nous ? Le Mali et la France ont intérêt à anticiper sur les risques de dégradation sécuritaire et de déstabilisation du pays. Il y va de la crédibilité de nos rapports pour ne pas davantage isoler le Mali, et rester sur un bilan à demi-teinte comme en Afghanistan.

Le Mali comme Janus

À environ 177 jours des élections générales du 27 février 2022, la transition a tout à prouver. Il est temps de sortir des vœux pieux et des moments où chacun se jette la responsabilité. Le Mali est comme Janus, ce dieu ambivalent à deux faces de la mythologie grecque, l’une tournée vers le passé, l’autre vers le futur. Janus est le dieu des transitions et des passages marquant l’évolution d’un état à un autre, d’une vision à une autre. Comme Janus, la transition actuelle doit être vigilante et efficace pour conduire le Mali à la bonne destination : organisation d’élections libres et transparentes à bonne date. Ce sera un signal fort envoyé aux Maliens. Une prise de parole publique du Président de la transition, Assimi Goïta, pour couper court aux calculs politiciens sur la prolongation de la transition est nécessaire. Il y va de la cohésion entre les Maliens, fatigués par les jeux de positionnement politique. La souricière narcoterroriste a suffisamment sévi. Pour finir, il sera utile de décentraliser les conseils des ministres dans les régions où les populations sont en prise avec le terrorisme. En tout cas, ce sera un acte historique pour Assimi Goïta, et un acte politique pour Choguel Kokalla Maïga. Voilà l’équilibre auquel ils devraient trouver pour éviter une paralysie de leurs actions.

Mohamed Amara

Sociologue- Auteur du livre : Marchands d’Angoisse, le Mali tel qu’il est, tel qu’il pourrait être. Ed Grandvaux, 2019

Source: Mali Tribune

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