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Pr Doulaye Konaté : «Il faut des initiatives endogènes pour juguler cette crise»

Pour l’historien et ancien recteur de l’Université de Bamako, les Maliens ne peuvent pas se sortir de ce mauvais pas, sans discuter franchement. Il s’interroge sur l’efficacité de nos mécanismes internes de médiation et met le doigt sur la déconnexion entre les milieux dans lesquels sont produits les savoirs et les cercles où les décisions se prennent

L’Essor : Depuis plusieurs semaines, notre pays est ébranlé par une crise sociopolitique profonde. Quels commentaires faites-vous sur cette crise ?
Pr Doulaye Konaté : Je pense que cette crise était un peu dans l’ordre des choses. Parce qu’avant les événements de 2012, la mauvaise gouvernance avait atteint déjà un niveau insupportable et dans tous les secteurs de la vie nationale. Les crises sont souvent les conséquences d’histoires cumulées, c’est-à-dire celles des périodes précédentes et celle du moment. L’école malienne qui, par exemple, est aujourd’hui gravement sinistrée, l’était déjà pas mal bien avant 2012. Je crois que nous venons de passer pratiquement une année complète (2019-2020) avec les arrêts des cours à répétition. Et c’est ainsi depuis des années.

Au niveau du secteur de la sécurité, malgré le fait que depuis 2013 des efforts importants ont été consentis par l’état notamment au niveau du budget consacré à la défense et à la sécurité (en vue d’accroître les moyens et les capacités opérationnelles de nos forces armées et de sécurité et d’améliorer le niveau de formation des unités), le décompte macabre des pertes en vies humaines se poursuit dans notre pays. Chaque jour qui passe, ce sont des Maliennes et des Maliens qui tombent sous le coup de diverses violences. C’est le lieu de rendre hommage à toutes les victimes civiles et militaires maliennes de cette insécurité endémique et aussi à celles des pays amis du Mali qui sont tombées sur le champ d’honneur pour la défense de notre patrie. Je voudrais espérer que leurs sacrifices à tous ne seront pas vains.

Sur le plan de la gestion d’ensemble du pays, je pense que la série de scandales de corruption qui a marqué ces dernières années la gestion des affaires publiques dans différents secteurs impliquant bien souvent aussi des franges du secteur privé, participe de l’exacerbation de la mauvaise gouvernance laquelle finit par exaspérer l’opinion publique. Nos compatriotes sont chaque jour davantage en quête de justice sociale, et en demande de respect de leurs droits fondamentaux, ce qui est tout à fait normal et compréhensif dans un contexte dit d’état de droit et de démocratie. Donc cette crise draine beaucoup de frustrations accumulées chez nos compatriotes confrontés quotidiennement aux pires difficultés de la survie. Il serait souhaitable que les autorités publiques de notre pays au plus haut niveau entendent cette colère qui s’exprime de la profondeur sociale depuis un certain temps. Je pense, en effet, qu’il y a une véritable colère populaire qui « gronde » et il y a un besoin ardent chez les citoyens non seulement d’être écoutés mais surtout d’être entendus par les gouvernants. Et cela, il faudrait accepter de le regarder en face. Ce dépit ne signifie pas du tout que rien n’a été fait durant le mandat écoulé, mais simplement que les attentes légitimes de la grande majorité de nos concitoyens sont restées insatisfaites et donc d’autant plus pressantes.

Les Maliennes et les Maliens ont participé, pour la plupart et de manière très enthousiaste aux élections présidentielles de 2013 et le score obtenu à l’époque par le vainqueur, l’actuel président de la République Ibrahim Boubacar Keïta, était suffisamment éloquent. Ce sont des élections historiques. Les populations étaient donc et sont toujours en droit d’obtenir un certain nombre de changements dans la gouvernance notamment dans la délivrance des services sociaux de base, lesquels tardent à combler leurs attentes. Je crois que les événements en cours expriment, quelque part, une forme de désespérance au niveau social. évidemment, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, a été la gestion calamiteuse qui a été faite des dernières élections législatives.

La gravité de la situation qui en a résulté, fait craindre une accélération du délitement du tissu social déjà durement éprouvé par la crise qui perdure au nord du pays, les attaques des djihadistes et les autres formes de violences en lien notamment avec les affrontements « interethniques » qui endeuillent le centre du pays.

Le sentiment national malien pourrait lui-même en pâtir d’autant que la fraternité qu’il induit a été soumise à rude épreuve elle aussi par les récentes violences qui se sont produites notamment à Sikasso et dernièrement à Bamako. Les violences observées à l’occasion des journées de manifestations des 10, 11 et 12 juillet à Bamako ayant entraîné des pertes en vies humaines qu’on ne saurait décemment mettre en balance avec les dégâts matériels commis quelle que soient leur importance et la réprobation que cela peut susciter par ailleurs, ont marqué un tournant dans la crise. J’estime que ces atteintes aux vies humaines de surcroît à celles de jeunes gens sont à condamner fermement, la sacralité de la vie étant consacrée en bonne place dans notre Constitution. Aussi, je m’incline pieusement devant la mémoire de toutes les victimes de ces événements tragiques.

Faut-il rappeler que certaines des manifestations de la crise multidimensionnelle que connaît le Mali depuis 2012 ont servi déjà d’alibi à certains de ces fameux experts autoproclamés du Mali (étrangers notamment) de s’interroger voire de contester carrément la réalité même de l’existence d’une nation malienne. Ces interrogations et spéculations sont malheureusement reprises soit de façon inconsciente si non sur un ton plus franchement inquiet par certains de nos compatriotes au regard des graves déchirures et fractures qui traversent notre pays ; des questions du genre ont été en effet entendues lors des débats du Dialogue national inclusif (DNI).

Pour ma part, je pense qu’il faudrait plutôt analyser cette crise multidimensionnelle et donc aussi les événements en cours comme des faits qui relèvent du long processus de construction de notre Nation. Une nation se construit aussi à travers les crises qu’elle traverse. Celles-ci agissent comme des « révélateurs » et à ce titre certaines d’entre elles paradoxalement participent à la consolidation de la conscience nationale à condition bien sûr de les subjuguer à temps et d’en tirer toutes les leçons. Il en a été ainsi de l’éclatement de l’éphémère Fédération du Mali dans la nuit du 19 au 20 août 1960. J’espère que nous allons aussi tirer les enseignements utiles de la crise en cours pour nous permettre d’avancer sur la voie de la construction nationale (nation bulding)

L’Essor : Quelle analyse faites-vous des différentes missions de bons offices menées dans le cadre de la résolution de la crise, notamment celles de la Cedeao ?
Pr Doulaye Konaté : Dans leurs différentes recommandations, qui ont sans doute inspiré les mesures édictées par le sommet spécial des chefs d’état des pays de la Cedeao, il me semble que les différentes missions de l’Organisation, sur la base des consultations qu’elles ont eues avec les différentes parties maliennes et bien sûr, les avis techniques de leurs divers experts constitutionnels, se sont efforcés de prendre en compte notre droit, notamment la Constitution.

Mais, parvenir à trouver une solution efficiente à une crise politique aussi complexe que celle que connaît le Mali dans le strict respect des normes juridiques était une véritable gageure. En effet, des spécialistes maliens en la matière estiment que sur différents points, la plupart des mesures préconisées par ces missions font entorse à notre Constitution, ce qui de leur avis en compromet la mise en œuvre. N’étant pas juriste, je me dois donc de rester circonspect sur le sujet. Ceci étant en simple citoyen j’ai tout de même le sentiment que les recommandations des missions de la Cedeao laissent ouvertes des « fenêtres d’opportunité » pour ce qui pourrait intervenir comme « aménagements consensuels » d’ordre politique entre parties maliennes.

Aussi, je ne vois pas la mise en œuvre des décisions de la Cedeao se faire, en dehors d’un dialogue fécond entre Maliens. Il faut tout de même rappeler que les missions de la Cedeao sont intervenues parce que nous, Maliens, n’avons pas été en mesure de trouver à l’interne des compromis politiques viables pour résorber la crise. Il faut une solution politique. Aussi, s’il est vrai que les normes juridiques encadrent le « politique » il est tout aussi constant que le « politique » génère le droit.

Au plan interne malien, toutes les médiations menées par les acteurs nationaux traditionnels ont montré leurs limites et c’est justement l’un des aspects de cette crise qui interroge. Quel est donc le niveau d’efficience des mécanismes de médiation en matière politique dans notre pays et quelles sont les difficultés auxquelles se heurtent les acteurs de la médiation au plan national ? Il nous faudrait trouver les réponses à ces questions et essayer ensemble de remédier aux difficultés. Il n’y a aucun doute que les médiations internes ont déployé beaucoup d’efforts sans parvenir malheureusement à ce stade à faire accepter aux différentes parties les concessions mutuelles susceptibles de conduire à une solution de sortie de crise. Je pense que pour la solution d’une crise politique de cette ampleur, il est fondamental et même indispensable que les acteurs dialoguent.

Mais, pour qu’un tel dialogue puisse se mettre en place, il faudrait que des médiateurs puissent contribuer à rétablir un minimum de confiance entre les parties en conflit. Parce que les conflits naissent et s’alimentent souvent, de la perte de la confiance entre les protagonistes. Et en l’absence de confiance, le dialogue même s’il se nouait ne pourrait être fructueux. Je crois que la médiation malienne interne a beaucoup de mal à réussir ce pari. Encore une fois, la Cedeao est intervenue parce que nous n’avons pas été à même de trouver les solutions endogènes. Qu’à cela ne tienne, je pense que les mesures préconisées par la Cedeao si judicieuses soient-elles n’auront aucune chance d’être mises valablement en œuvre, et de permettre une sortie de crise, tant que les protagonistes de cette crise ne discuteront pas de manière directe et franche. Il n’aura échappé à personne que les mesures adoptées par les chefs d’état des pays de la Cedeao n’ont pas visé explicitement les problèmes de gouvernance qui sont pourtant au cœur de la crise et font l’objet de griefs répétés et de revendications politiques majeures de la part du M5-RFP. C’est donc dire que le débat relatif à ces questions relève de la responsabilité des Maliens et du champ de leurs incontournables discussions internes.

L’Essor : De nombreux observateurs préconisent des solutions endogènes pour aplanir les divergences entre les acteurs de la crise. Quelle peut être la contribution des chercheurs, des intellectuels en général ?
Pr Doulaye Konaté : La vérité c’est que les intellectuels constituent la « cinquième roue du carrosse » dans notre pays. C’est triste à dire, mais c’est une réalité, et cela a une histoire qui serait trop longue à rappeler au cours de cette interview. L’intellectuel(le) dans mon entendement n’est pas simplement celui qui a un diplôme, même des plus élevés. Ce n’est pas non plus le « cadre » qui aurait le seul souci de sa carrière (il n’est pas cependant blâmable de se faire une carrière !). Mais l’intellectuel dans l’acception courante du terme c’est celui qui est capable de détachement par rapport au contexte du moment. Et qui donc ne se laisse pas « absorber » par l’actualité et qui est capable sur la base de ses analyses de faire des projections pour la communauté et au-delà sur l’avenir en termes d’alternatives. Pour le dire autrement, c’est quelqu’un qui n’est pas prisonnier du présent.

Dans notre pays, les travaux des chercheurs (dont la plupart relèvent justement de cette catégorie) ne sont pas utilisés comme cela se devrait notamment dans le cadre de la préparation des prises de décisions en matière par exemple de politiques publiques. Ceci constitue un énorme problème pour notre pays. La gouvernance gagnerait sans doute en efficience et en efficacité en entretenant un lien étroit avec le savoir (dans le respect de l’identité et de l’éthique propres à chacune de ces sphères). On le sait depuis Platon. Or, il se trouve que dans notre pays, on peut parler d’une véritable déconnexion durable et dommageable entre les milieux dans lesquels sont produits les savoirs et les cercles où les décisions se prennent.

Le propre de l’activité de recherche, c’est de tenter d’expérimenter, d’analyser pour comprendre afin d’aider éventuellement le décideur ou l’usager à anticiper à travers des « choix informés » de solutions à des problèmes déterminés c’est-à-dire en toute connaissance de cause. Je ne dis pas que les chercheurs ont réponse à tout et qu’ils savent prédire l’avenir tels des devins ! Mais, peut-être que si on prenait en compte, de temps à autres, certaines des suggestions des chercheurs, on éviterait sans doute dans bien de domaines un certain nombre d’écueils.

Il est difficile d’envisager des solutions de sortie de la crise actuelle en dehors d’une série d’initiatives endogènes. Les Maliens ne peuvent pas se sortir de ce mauvais pas, s’ils ne discutent pas franchement entre eux. Le rôle des intellectuels notamment des chercheurs en sciences sociales pourrait être d’apporter dans le cadre d’un tel dialogue quelques éclairages de leurs différentes sciences. à titre d’exemple, l’histoire et l’anthropologie politique pourraient édifier quant à certains aspects de la problématique de la fraude électorale qui gangrène notre système politique. En effet depuis 1991, presque toutes les élections au Mali ont fait l’objet de contestations, avec une ampleur variable.

Ce problème dont les origines remontent (pour ce qui concerne les anciennes territoires français) à la période coloniale précisément au temps des premières élections multi partisanes dans nos pays, dans le cadre du régime dit de la semi autonomie des territoires coloniaux (1956-1959) institué par la Loi-cadre Defferre (1956 ) doit être bien posé et pour être réglé afin de donner sens à notre démocratie (Voir les travaux de J .P Olivier de Sardan sur les pratiques électorales dans les colonies de cette époque). Cette généalogie coloniale du « trucage des élections » que nos politiciens actuels reproduisent et amplifient sans cesse nous rappelle juste que nous ne sommes, comme dirait le Pr Ki Zerbo qu’un « sous système » d’un système dominant (dit démocratique) qui lui-même est aujourd’hui en crise sur ses terres d’origine (crise de la démocratie représentative illustrée par le mouvement dit des Gilets jaunes en France).

Je pense que pour les réformes institutionnelles en vue, si les chercheurs n’étaient pas mis à contribution, on risquerait encore de passer à côté. Les chercheurs travaillent et réfléchissent en général en amont pour mettre à la disposition des citoyens et des décideurs les résultats de leurs recherches assortis d’hypothèses de travail, de suggestions et de propositions alternatives. Les chercheurs ont pour cela vocation de fournir la matière pouvant servir tel un carburant à alimenter le débat citoyen autrement dit, informer le débat. Sans ces matériaux, (ou sans ce carburant), il ne peut y avoir de débat porteur, on se complairait alors dans le « bavardage » et les invectives ce qui ne fait pas avancer.

Quant aux solutions de sortie de la crise en cours, c’est aux acteurs politiques, ceux de la société civile au sens le plus large d’y pourvoir en promouvant un large dialogue entre protagonistes en vue de parvenir à des compromis politiques sur les grandes questions qui divisent. Cela n’ira pas sans sacrifices dont les souvenirs communs participeront demain à la construction nationale. Notre classe politique, toutes tendances confondues, devrait se ressaisir pour s’atteler comme un seul homme à l’indispensable tâche de refondation de notre état réclamée par tous.

Propos recueillis par
Bembablin DOUMBIA

N.B: Ouvrages collectifs dirigés ou codirigés par l’auteur en rapport avec la crise multi -dimensionnelle du Mali et les questions de gouvernance :
1) D. Konaté (dir) Le Mali entre doutes et espoirs : réflexions sur la nation à l’épreuve de la crise du Nord (collectif) éditions Tombouctou Bamako2013
2) J.B Jailly. J. Charmes, D. Konaté (codir) : Le Mali contemporain ed Tombouctou- Bko et ed .IRD ; (Collectif) Paris 2014
3) D. Konaté (coord.) Histoire contemporaine du Mali : Contribution à la dynamique de construction de l’état nation (collectif) ed. Ashima et Friederich Ebert Stiftung Bamako 2019

Source: Journal l’Essor-Mali

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