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« Le risque d’une balkanisation du territoire malien est réel »

Bonjour, comment la France voit l avenir de Barkhane dans un pays qui manifeste régulièrement contre la France et qui est sujet a des tueries entre communautes ? peut on vraiment y rester ?

-georges

Morgane Le Cam : Le commandant de la force Barkhane l’a dit il y a quelques semaines : Barkhane sera encore au Sahel pendant dix ou quinze ans pour tenter d’enrayer la menace djihadiste. “Si nous le pouvons”, avait-il même précisé. Le risque est que la France ne s’enlise, comme les Etats-Unis en Afghanistan, dans une guerre qu’elle n’est pas en capacité de gagner. La question se pose d’autant plus dans ce contexte de crise exacerbée entre milices communautaires. Un aspect qui n’est pas dans le mandat de Barkhane mais qui, dans les faits, complique l’action des Français sur le terrain. Encore plus depuis que Barkhane a fait le choix de s’allier à certains groupes d’autodéfense constitués sur des bases ethniques,  l’an dernier, dans la région de Ménaka, plus au nord du Mali.
Le Monde aujourd’hui à 15h41
TCHAT

Quelle a été la réaction de la communauté internationale ? Peut-on envisager une intervention diplomatique ou militaire si ces attaques se multiplient ?

-SM

Morgane Le Cam : Comme lors de chaque attaque d’ampleur qui frappe le centre du Mali, la communauté internationale s’est montrée indignée par l’attaque de Sobame Da et plus largement, est extrêmement préoccupée par l’engrenage de la violence au centre du Mali. Mais au delà des déclarations, il est très difficile de savoir ce qui va être envisagé, sur le plan militaire.
Le Monde aujourd’hui à 15h39
TCHAT

Quels sont les leviers financiers de ces milices armées? Y’a-t-il un lien avec les trafics de médicaments, de drogues, ou d’êtres humaines de certaines organisations terroristes?

-Muriel

Morgane Le Cam : ​Les milices armées, qui opèrent surtout dans des camps établis en périphérie des villages, remplissent leurs caisses notamment à travers les vols de bétail qu’ils effectuent lors de leurs attaques. Au centre du Mali, un boeuf coûte plusieurs centaines de milliers de francs CFA. Le salaire moyen est estimé entre 30 000 et 40 000 francs CFA. Imaginez la manne financière que peut représenter le vol d’un troupeau entier pour ces miliciens et bandits ! Quant aux groupes terroristes, il est établi qu’ils se financent en grande partie avec l’argent tiré des trafics en tout genre : drogues, produits licites, êtres humains…
Le Monde aujourd’hui à 15h33
TCHAT

Ces affrontements communautaires au centre du Mali, tout comme au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire, n’est il pas symptomatique d’une culture politique clientéliste et identitaire ? Quelles solutions pour que l’absence d’acteur sécuritaire et politique légitime ne dégénère en conflit armés entre groupes armés au nom de “communautés”? Quelle responsabilité des politiques maliens notamment dont le silence assourdissant ou la délégation de la sécurité à des milices ne favorise pas le retour au calme ?

-Baptiste

Morgane Le Cam : Le porte-parole du gouvernement l’avait encore démenti au lendemain de l’attaque d’Ogossagou : “le gouvernement n’a armé aucune milice”. Cependant, de nombreux soupçons pèsent sur les autorités maliennes : après Ogossagou, des députés ont dénoncé à l’Assemblée nationale une complicité au moins passive de l’Etat qui aurait, au minimum, fermé les yeux sur les agissements de ces groupes en raison de son incapacité, selon eux, à assurer seul la sécurité des populations. En avril dernier, le porte-parole de la milice dogon Da Na Ambassagou avait déclaré au Monde : « Le gouvernement ne peut pas couvrir tout le territoire. […] C’est vrai, à un moment donné, nous avons été très présents aux côtés des forces armées pour les guider dans leurs déplacements, comme c’est nous qui connaissons le terrain. » Aujourd’hui, certains analystes estiment que l’Etat a perdu le contrôle de ces groupes d’autodéfense et doutent de sa capacité à pouvoir les empêcher de continuer à commettre leurs forfaits. Mais c’est à la justice malienne de déterminer si des membres du gouvernement ou de la hiérarchie malienne sont responsables, complices ou non, dans toute cette situation. Quant aux solutions à mettre en oeuvre, je crois que tout le monde s’accorde aujourd’hui pour dire qu’il faudrait commencer par désarmer les centaines de groupes d’autodéfense qui prospèrent au centre du Mali.
Le Monde aujourd’hui à 15h25
TCHAT

Quelles actions peuvent être menées par la MINUSMA dans ce conflit ethnique et des ´´sanctions ´´ au sein de l’armée voir du gouvernement sont elles envisageables ?

-Alain

Morgane Le Cam : Le ministre de la communication Yaya Sangaré nous l’a promis hier : s’il y a eu des défaillances au niveau de l’intervention des forces de sécurité lors de l’attaque de Sobame Da, “les responsabilités seront situées”. Reste à savoir si le gouvernement va tenir ses promesses. Concernant la Minusma, son mandat est jugé trop peu offensif par beaucoup d’observateurs. Elle ne peut intervenir qu’en cas de légitime défense. Son mandat souligne par ailleurs, qu’elle doit assurer la “protection, sans préjudice de la responsabilité première des autorités maliennes, de civils menacés de violences physiques”. Une phrase qui peut être sujette à interprétation. ll faut aussi souligner que la Minusma fait face aux mêmes difficultés que les forces de sécurité maliennes : difficile d’être tout le temps partout sur un territoire immense dans un contexte d’extension de l’insécurité. Cela étant, le mandat de la Minusma, ses modalités d’intervention (notamment au centre) et son renouvellement seront discutés à partir de demain au Conseil de sécurité de l’ONU, à New York. Une décision devrait être prise le 27 juin.
Le Monde aujourd’hui à 15h19
TCHAT

Ce cycle de violence inter-ethnique peutil se propager à d’autres pays et d’autres ethnies?

-Simon

Morgane Le Cam : Les récents événements qui ont eu lieu au Burkina Faso – où des milices de brousse, appelées “kogwleogo”, ont mené de nombreuses exactions contre des civils, notamment peuls, montre que ce risque est réel. Mais chaque pays a ses dynamiques qui lui sont propres. Je pense que ce qu’il faut craindre, c’est une multiplication des cycles de violences entre communautés dans les pays atteints par la menace djihadiste, et non la propagation d’un unique cycle de terreur à d’autres pays.

Le Monde aujourd’hui à 15h16
TCHAT

L’hostilité, voire la haine, entre peuls et dogons est-elle surtout économique, ou religieuse ou ethnique et historique ? Y a-t-il des écoles où les enfants des deux communautés se rencontrent?

-Ysé

Morgane Le Cam : Le piège consisterait à généraliser cette prétendue haine qui existerait entre ces deux communautés. C’est un risque, mais ce n’est actuellement pas le cas. Mais il ne faut pas nier la réalité : une rancœur, une profonde méfiance est en train de s’installer entre certains membres de ces deux communautés parce que les attaques entre les groupes armés des deux camps se multiplient et qu’elles ne sont pas empêchées. Ces attaques ont des causes diverses et sont chaque fois différentes : parfois en raison de conflits sur les terres, souvent économiques (le bétail, volé lors des attaques, est une manne financière extraordinaire pour ces milices). Fait très inquiétant : l’attaque d’Ogossagou, où 162 civils peuls ont été tués, montre que ces conflits prennent une tournure ethnique. A Ogossagou, ces civils ont été massacrés en raison de leur appartenance ethnique. Précédemment, d’autres attaques ont été menées sur un caractère ethnique, et c’est le danger principal qu’il faut que les autorités maliennes arrivent à éloigner.

Le Monde aujourd’hui à 15h08
TCHAT

Bonjour, ce type d’attaque est-il plus souvent réalisé par des civils qui prennent les armes au nom de la “vengeance” ou par des milices ou groupuscules qui se veulent ouvertement terroristes ou rebels?

-Mp

Morgane Le Cam : Votre question est très difficile, car chaque attaque a ses propres causes. La Mission des Nations unies au Mali (Minusma) a cependant chiffré les acteurs des violations et abus de droit de l’homme dans le centre du Mali lors d’une conférence de presse, le 6 juin. Il a été précisé que la division des droits de l’homme de la mission avait documenté, entre le 1er janvier et le 31 mai, “pas moins de 92 incidents violents sur fonds de tension communautaire, dont 82 sont attribuables à des membres de groupes d’autodéfense”. Ces attaques de milices encouragent les survivants à rejoindre à leur tour la milice adverse, faute de protection suffisante assurée par l’Etat. Concernant le ratio terrorisme-milices, l’ONG Acled a donné des chiffres pour le centre du Mali : selon elle, depuis 2016, 73% des quelques 774 incidents violents qui y ont eu lieu ont été l’oeuvre de groupes armés non djihadistes.

Le Monde aujourd’hui à 15h06
TCHAT

J’ai un séjour professionnel prévu à Bamako la dernière semaine de juin ; comment est la situation dans la capitale ? Quelles mesures de sécurité faut-il prendre ? Merci !

-Jeanne

Morgane Le Cam : A Bamako, la situation sécuritaire est relativement stable pour l’instant, mais le ministère des affaires étrangères classe tout de même la capitale malienne en zone orange (déconseillé, sauf raison impérative). Le risque d’attentat est réel. Je vous invite à consulter la page officielle “conseils aux voyageurs” du ministère, qui vous explique toutes précautions à prendre dans le cadre de votre séjour.
Le Monde aujourd’hui à 15h04
TCHAT

Bonjour, vous parlez de “mesures fermes” à prendre. Mais le gouvernement du Mali est-il en état d’en prendre?

-Prof

Morgane Le Cam : L’Etat malien pourrait par exemple, faire en sorte de mettre fin à l’impunité, en accélérant les procédures judiciaires pour faire en sorte que les auteurs de ces massacres soient jugés et que cela serve d’exemple aux autres, pour les dissuader de commettre à l’avenir de tels actes. Comme l’a rappelé Human Rights Watch dans un rapport publié fin 2018 : “L’absence de recherche de responsabilités peut encourager les groupes armés à commettre d’autres abus et favorise un climat général d’impunité”. D’autre part, certains observateurs estiment qu’un grand plan d’action, engageant un grand effectif de militaires, menée zone après zone dans le centre du pays, permettrait de désarmer de force les milices. Pas toutes, bien sûr, mais cela serait un signal fort d’envoyé.

Le Monde aujourd’hui à 15h01
TCHAT

Est-ce que la forte croissance démographique est-elle prise en compte dans ce genre de conflit alors que le changement climatique risquerait de fragiliser encore plus les maigres ressources alimentaires et hydriques pour les populations locales ?

-félix

Morgane Le Cam : Les deux facteurs que vous évoquez sont une des causes profondes permettant d’expliquer, en partie, la multiplication des conflits entre les Dogon, majoritairement agriculteurs, et les Peuls, surtout éleveurs. Avec les grandes sécheresses des années 1970-1989, les terres sont devenues moins fertiles. Comme la croissance démographique est très forte, ces territoires fertiles sont devenus encore plus rares. L’expansion djihadiste dans le centre du Mali, ces dernières années, s’est ajoutée à ces facteurs profonds, menant à une crise multidimensionnelle qui menace aujourd’hui la cohésion sociale entre les communautés dans cette zone.
Le Monde aujourd’hui à 14h58
TCHAT

Bonjour, L’armée française interviendra t-elle ?

-Pierre

Morgane Le Cam : Comme évoqué dans la réponse précédente, ce n’est pas dans le mandat de Barkhane. Dans l’éventualité d’une autre intervention française (qui me semble très peu probable), il faudrait au préalable que la demande soit expressément formulée par les autorités maliennes, comme l’ancien président Dioncounda Traoré l’a fait en 2013, entraînant le déclenchement de l’opération Serval. Pour l’instant, les autorités maliennes semblent vouloir gérer, sans la France, l’insécurité dans la région de Mopti, ce qui explique pourquoi Barkhane n’intervient pas vraiment là-bas.
Le Monde aujourd’hui à 14h53
TCHAT

Pourquoi la force Barkhane ne s’engage-t-elle pas dans ces luttes ethniques attisées par les djihadistes, afin de protéger les populations civiles?

-Solal

Morgane Le Cam : Ce n’est pas dans son mandat. Barkhane a pour objectif d’empêcher la reconstitution de foyers djihadistes au Mali. Elle n’a donc aucun pouvoir sur tout ce qui a trait aux conflits entre milices. Pour ce faire, il faudrait changer le mandat de la force, mais cela me semble peu réaliste, car Barkhane peine déjà à endiguer la menace djihadiste. Au contraire, cette dernière s’étend.

Le Monde aujourd’hui à 14h50
TCHAT

Merci pour ce live. Voici ma question : Le plan de paix vise essentiellement à isoler les djihadistes mais est-ce que cela sera suffisant vu la tournure du conflit qui oppose désormais des milices communautaires, et donc de facto des populations ?

-Pierre

Morgane Le Cam : L’accord de paix d’Alger a quelque peu exclu le centre du Mali des négociations. Il a permis de trouver une solution au problème particulier du nord, à savoir mettre fin aux volontés indépendantistes des ex-groupes rebelles. Il n’a, en revanche, pas vraiment trouvé de solution au problème djihadiste. Au contraire, les groupes terroristes se sont étendus du nord vers le centre, puis vers les pays voisins du Mali. Par ailleurs, le conflit milicien qui s’est superposé à cette dimension djihadiste ne cesse de s’envenimer, sans que les forces maliennes comme internationales n’arrivent à le stopper.
Le Monde aujourd’hui à 14h49
TCHAT

Il me semble que le president malien avait limogé et remplacé une partie de son état-major apres un massacre similaire il y a quelques semaines. La situation ne semble pourtant pas s’ameliorer. L’etat malien a-t-il annoncé une strategie claire pour enrailler cette dynamique ? A-t-il les moyens de la mettre en oeuvre ?

-Nuriel

Morgane Le Cam : Le ministre de la communication, Yaya Sangaré, nous l’a assuré hier : le gouvernement est en bonne voie pour entamer la phase offensive de désarmement des milices. En parallèle, il a renforcé le nombre de militaires au centre du Mali, ces dernières semaines : 50 gardes nationaux ont été déployés dans la région de Mopti. Mais force est de constater que ces renforts n’ont pas permis d’empêcher l’attaque de Sobame Da. D’autre part, à la suite du limogeage dont vous parlez, de nombreuses critiques ont été formulées : pour beaucoup, ce n’était pas la haute hiérarchie qu’il fallait limoger mais les forces de sécurité locales, qui, souvent lors de ces attaques au centre, interviennent tardivement, alors que les assaillants sont déjà partis.

Le Monde aujourd’hui à 14h46
TCHAT

Après l’attaque de Sobame Da on a une nouvelle fois l’impression que le gouvernement malien ne réagit pas, n’est-ce qu’une impression ?

-Mathilde8_d

Morgane Le Cam : Le gouverneur de Mopti s’est rendu sur les lieux de l’attaque hier. Le président, Ibrahim Boubacar Keïta et la hiérarchie militaire sont aussi attendus sur place. Dans un communiqué, le gouvernement a assuré que que “toutes les mesures seront prises pour arrêter et punir les auteurs de ce carnage”. Une enquête judiciaire a également été ouverte par le pôle judiciaire spécialisé dans la lutte antiterroriste. Reste à savoir si cette démarche judiciaire va aboutir, car pour l’heure, au centre du Mali, un seul dossier relatif à ces conflits miliciens a abouti à un procès : c’était en novembre 2017, mais depuis, tous les suspects ont été relâchés. La seconde grande inconnue, au cœur des débats au Mali, c’est pourquoi le gouvernement n’a toujours pas désarmer ces milices, malgré les nombreuses promesses faites en ce sens.
Le Monde aujourd’hui à 14h42
TCHAT

Ne s’agit-il ici que d’un conflit entre les peuls et les autres?

-louis

Morgane Le Cam : Le conflits du centre du Mali sont présentés comme des conflits communautaires : les peuls contre les dogons ou les bambaras. Ce terme pose question car il ne s’agit en réalité pas de conflits opposant des civils, mais bel et bien d’attaques menées par des groupes armés constitués sur une base ethnique, à l’encontre de civils. Mais l’impunité et le manque de réaction du gouvernement a favorisé l’apparition de nouvelles attaques et tout cet engrenage est en train de prendre une tournure communautaire. C’est le risque principal : qu’à terme, le centre du Mali plonge dans des conflits communautaires, dans une guerre civile, opposant cette fois directement les civils d’une ethnie à ceux d’une autre.
Source: lemonde
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