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Affaire TDD: la colère de Paris, les excuses de Bamako

En valsant entre condescendance et paternalisme, claustrée dans une conception archaïque du multilatéralisme, l’ancienne puissance coloniale qui offre le visage hideux d’une dérive autoritariste affiche sa détermination à conduire à la potence l’ambassadeur Toumani Djimé DIALLO. Ce, après ses propos jugés ‘’indécents’’, lors de son audition au Sénat français. Quelles peuvent être les raisons obscures de l’atrabile publique de Paris ?

 

Le casus belli

Le scandale diplomatique éclate le mercredi 26 février. L’ambassadeur du Mali en France, Toumani Djimé DIALLO, de même que les autres ambassadeurs des pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mauritanie, Niger, Tchad), sont invités à s’exprimer par la commission sénatoriale des Affaires étrangères et des Forces armées dans le cadre d’un cycle d’auditions dédiées à l’opération Barkhane. D’entrée de jeu, l’ambassadeur malien annonce son aversion des arrangements avec la vérité : ‘’je n’ai pas l’habitude de la langue de bois. Je vais vous parler franchement». Comme annoncé, il a fait abstraction de la langue de bois : « dans les forces [françaises], il y a les officiers, il y a l’armée normale, mais il y a aussi la Légion étrangère. Et c’est là le problème. Je vous dis, en vous regardant droit dans les yeux, que par moment, dans les ‘Pigalle’ de Bamako, vous les y retrouvez, tatoués sur tout le corps, en train de rendre une image qui n’est pas celle que nous connaissons de l’armée nationale du Mali. Alors, ça fait peur, ça intrigue et ça pose des questionnements ». L’ambassadeur a continué en invitant son collègue tchadien « à dire certaines choses sur la Légion étrangère, qui a fait la bataille, avec des résultats clairs, mais [avec] parallèlement des débordements qui, lorsque la population les réalise, posent problème ». Et d’insister encore une fois sur « le comportement de certains éléments […] tatoués de partout qui font n’importe quoi dans les rues de Bamako et d’ailleurs le soir ».

La rage contagieuse

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner l’acerbité française. Illico presto, le Président de la commission des Affaires étrangères et des Forces armées, Christian Cambon rappelle vertement à l’ordre M. DIALLO : ‘’, mais nous souhaitons réaffirmer notre solidarité envers nos forces armées’’ et ‘’s’il y a des manquements, il y a des autorités militaires qui sont tout à fait adaptées pour corriger ces choses’’.

L’irritation devient public avec l’entrée en scène du diplomate Jean-Marc Todeschini, sénateur [PS] de Moselle et ancien secrétaire d’État chargé des Anciens combattants et de la Mémoire, l’État-major des armées [EMA], du Cabinet de la ministre des Armées, du Gouvernement français qui prévient que de telles «fausses accusations» risquaient de compromettre la lutte contre les groupes djihadistes au Sahel.

L’ambassadeur est convoqué au Quai d’Orsay, presque aussitôt rappelé à Bamako, alors que parallèlement le ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale, Tiébilé DRAME, était dépêché à Paris pour jouer le pompier de service.

Pour des observations irréfragables sur le fonds, même s’il y a quelques débridements (pas ‘’débordements’’) sur la forme, l’émotion s’empare de la République française qui décide de provoquer une tempête dans un verre d’eau.

Alors, pourquoi une réaction aussi disproportionnée de la part d’un pays supposé ami et frère ? Il faut plutôt chercher la réponse dans les causes récentes.

Des raisons obscures

Primo, il y a les manifestations ‘’anti-françaises’’ de l’année 2019. Pour Paris, elles sont suscitées et instrumentalisées par le régime qui surferait sur la malice, la finasserie. Nul procès en sorcellerie, mais les termes de la convocation du Sommet de Pau du 13 janvier sont sans équivoque : ‘’la clarification’’. Ainsi, la position des chefs d’État du G5 était entortillée pour Paris.

Dans la même veine, l’enguirlandement du Président Mahamadou Issoufou, le 22 décembre 2019, à Niamey, par le Président MACRON, a toutes les allures d’une pique au Président IBK. Il a déclaré : « il nous faudra d’abord définir le cadre politique dans lequel nous intervenons, celui sans lequel rien n’est possible, car les États et les peuples sont souverains dans le Sahel, et quoique attaqués, quoique menacés, il est indispensable que les peuples souverains et que chacun de leurs dirigeants rappelle leur souhait, leur volonté et leur détermination. Vous l’avez fait avec beaucoup de force. J’ai eu l’occasion de rendre hommage, pas plus tard qu’hier, à Abidjan, à vos déclarations. Vous l’avez fait avec beaucoup de force, vous-même comme le parti présidentiel, en expliquant pourquoi la France était là et en expliquant que c’était à votre demande expresse et pour protéger le peuple nigérien, et parce que c’est aussi protéger, vous l’avez très bien dit, dans la durée, non seulement la région, mais l’Europe et le reste du continent. Il est indispensable que tout le monde ait la même clarté et que le cadre politique de notre intervention soit défini ».

Il faut dire que le passé pétulant du Président IBK ne plaide pas particulièrement en sa faveur, en raison sa gâchette facile en matière d’expulsion à la moindre agression de la souveraineté nationale.

La deuxième raison que l’on pourrait légitimement invoquer est l’expulsion, à la fin novembre 2019, de Christophe Sivillon, le chef du bureau de la MINUSMA à Kidal. Le représentant français de la Mission onusienne a été accusé d’avoir souhaité la bienvenue aux délégations « venues du Mali et de l’étranger », lors du congrès du MNLA, à la fin de novembre. Le ministre des Affaires étrangères, Tiébilé DRAME, a annoncé au cours d’une conférence de presse que le diplomate français était désormais persona non grata. « Il dispose de 24 heures pour quitter le territoire de la République du Mali », a-t-il précisé.

Ainsi, c’est un diplomate français qui est expulsé par le Mali, un protectorat dont la souveraineté est mise entre parenthèses sous le prétexte d’une intervention étrangère. Une telle mesure, Paris l’a sentie certainement passer. Au nom du principe de la réciprocité, l’ambassadeur Toumani Djimé DIALLO a pu passer à la trappe.

Troisième raison des représailles de Paris, pourrait consister à frapper les esprits, réaffirmer son hégémonie sur un Mali dont les institutions sont d’une extrême fragilité. Il s’agit également d’envoyer un signal fort aux autres pays du G5 Sahel et même d’Afrique qui auraient des velléités séditieuses.

L’on ne saurait en outre s’empêcher de s’interroger sur l’établissement d’un lien de cause à effet entre de prétendues «fausses accusations» et la lutte contre les groupes djihadistes au Sahel. Le désengagement américain au Sahel a-t-il épouvanté Paris au point qu’il cherche à détaler sans demander son reste en prenant pour prétexte un incident diplomatique ? That is another question.

PAR BERTIN DAKOUO

INFO-MATIN

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