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Pénurie de bois de chauffe : Une crise aux multiples facettes

Depuis un certain temps, le Mali est frappé de plein fouet par une pénurie de bois de chauffe qui s’aggrave, menaçant des millions de foyers et fragilisant l’équilibre écologique du pays. Plus de 90% des ménages maliens dépendent du bois ou du charbon pour cuisiner. À Bamako, la demande annuelle dépasse 1 million de tonnes d’équivalent en bois, soit une augmentation de 85% en dix ans. Cette crise atteint son paroxysme à l’approche du Ramadan, période pendant laquelle la consommation domestique explose, accentuant la pression sur une ressource déjà en déclin.

Chaque année, entre 100 000 et 600 000 hectares de forêts disparaissent sous l’effet de la coupe abusive et des feux de brousse, tandis que la déforestation globale atteint 400 000 hectares par an. Les incendies incontrôlés ravagent plus de 500 000 hectares de forêts chaque année, accélérant la désertification et réduisant les surfaces cultivables. Oumar Coulibaly, spécialiste des questions environnementales, avertit : « si rien n’est fait, le Mali risque de perdre la majorité de ses ressources forestières d’ici 2050 ».

L’implication des groupes armés dans le trafic de bois aggrave la situation. Le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, contrôle certaines filières d’exploitation forestière et perçoit des taxes sur la coupe et le transport du bois. Ce commerce clandestin générerait plusieurs milliards de francs CFA par an, alimentant l’instabilité et renforçant son influence dans la région. En plus de cette exploitation illégale, le trafic transfrontalier du bois de chauffe vers des pays voisins prive encore davantage le marché malien d’une ressource essentielle. Certains experts estiment que plus de 20% du bois coupé illégalement quitte le pays, échappant à toute régulation et privant l’État de revenus fiscaux considérables. En février 2022, 157 conteneurs de 27 tonnes de bois de vène en provenance de Bamako ont été interceptés au port de Lomé, au Togo, révélant l’ampleur du trafic de ce bois précieux. Entre 2019 et 2021, le trafic de bois au Mali a généré plus de 13,8 millions de dollars de recettes, alimentant le financement du terrorisme, le racket et la corruption. Depuis 2017, des groupes armés utilisent l’exploitation forestière illégale comme levier financier, en particulier dans les régions de Mopti, Ségou et Tombouctou.

La hausse des prix du bois et du charbon accentue la précarité énergétique des ménages. En 2005, le bois représentait 7,6% des dépenses des foyers les plus modestes, un chiffre qui a grimpé à près de 12% aujourd’hui. Sur les marchés urbains, un fagot de bois peut désormais coûter jusqu’à 2 500 francs CFA, soit une augmentation de 30% par rapport à l’année précédente. Le charbon de bois, quant à lui, a vu son prix exploser de 40% en cinq ans, créant une pression supplémentaire sur les finances des ménages vulnérables. Dans certaines régions rurales, où l’accès au gaz et à d’autres sources d’énergie est insignifiant, voire inexistant, les populations se rabattent sur des combustibles de fortune, accentuant les risques sanitaires liés à l’inhalation de fumées toxiques. Des études montrent que l’exposition prolongée à ces fumées est responsable de maladies respiratoires chroniques affectant particulièrement les femmes et les enfants, les premiers exposés à ces conditions domestiques précaires.

Des initiatives pour endiguer la crise

Par ailleurs, les initiatives gouvernementales et internationales peinent à endiguer la crise. La Campagne nationale de reboisement 2024, lancée en août dernier par le Premier ministre, vise à restaurer les écosystèmes dégradés, mais son impact reste limité face à l’ampleur du phénomène. Le Projet de restauration des terres dégradées, doté de 90 milliards de francs CFA, cherche à ralentir la déforestation, tandis que l’initiative « Un foyer, une famille », expérimentée à Koulikoro avec un budget de 3 millions de francs CFA, tente d’encourager l’usage de foyers améliorés. Le Système MRV (Mesure, Rapportage et Vérification), lancé en janvier 2025 à Bamako, a pour objectif de mieux encadrer l’exploitation forestière et d’accroître la transparence sur la gestion des ressources naturelles. De plus, le Plan National Sécheresse 2021 – 2025 insiste sur la nécessité de réduire la dépendance au bois de chauffe en promouvant des alternatives énergétiques et en renforçant la gestion durable des forêts. Malgré un budget annuel de 4 milliards de francs CFA alloué au Fonds national pour la lutte contre la désertification, les résultats sont limités, dans la mesure où seulement 300 000 arbres ont été plantés sur les 600 000 hectares perdus chaque année. La Stratégie Énergie Domestique (SED) peine également à atteindre ses objectifs, avec moins de 15% des foyers utilisant des foyers améliorés, bien que ces derniers permettent une réduction de la consommation de bois de 50%.

Des alternatives sous exploitées

Certes des alternatives existent, mais restent largement sous-exploitées. Le gaz butane, malgré une promotion active, n’est utilisé que par 24% des ménages urbains et moins de 5% des foyers en zone rurale, son coût prohibitif freinant son adoption. Une bouteille de 6 kg coûte aujourd’hui plus de 5 000 francs CFA, un prix inaccessible pour de nombreuses familles. Les fours solaires et les briquettes écologiques, qui pourraient réduire la pression sur les forêts, restent marginalement adoptés, seuls 2% des ménages y ayant accès en raison du manque d’infrastructures et de sensibilisation. Le charbon écologique et les bio-digesteurs offrent des solutions viables pour réduire la dépendance au bois traditionnel, mais leur développement est limité par le manque d’investissements et d’incitations financières adaptées. La dépendance au bois de chauffe s’explique aussi par des habitudes de cuisson bien ancrées et une méfiance envers certaines alternatives jugées peu efficaces ou difficiles à utiliser. L’un des enjeux majeurs est donc d’accompagner les populations dans cette transition énergétique en assurant un accès facilité aux technologies avec une sensibilisation adaptée aux réalités locales.

Les projections sont alarmantes. Si aucune action concrète n’est prise rapidement, les forêts maliennes pourraient être réduites de moitié d’ici 2040. Cela entraînerait un exode rural accru, une perte de biodiversité irréversible et une dépendance encore plus grande aux énergies fossiles importées. La désertification accélérée menace également les productions agricoles, aggravant l’insécurité alimentaire et forçant de nombreux agriculteurs à abandonner leurs terres. Les conflits liés à l’accès aux ressources naturelles, déjà perceptibles dans certaines régions, pourraient s’intensifier à mesure que les forêts se raréfient. Une gestion plus efficace et transparente des ressources forestières est nécessaire, ce qui implique un renforcement des contrôles sur l’exploitation du bois et une application stricte des sanctions contre les exploitants illégaux.

Selon Oumar Coulibaly, « nous devons investir massivement dans le reboisement, accélérer la transition énergétique et imposer des contrôles plus stricts sur l’exploitation du bois. Sinon nous allons droit dans le mur ». Il plaide aussi pour un renforcement des sanctions contre les exploitants illégaux et pour une redistribution plus équitable des revenus issus de l’exploitation forestière. En parallèle, il appelle à une implication plus forte des populations locales dans la gestion des forêts, car, selon lui, « toute solution durable doit être portée par ceux qui vivent au quotidien avec ces ressources ».

L’urgence est donc réelle. Une refonte des politiques publiques est indispensable, avec une meilleure redistribution des fonds et une implication plus grande des communautés locales. Seule une action concertée associant tous les acteurs permettra d’enrayer cette crise avant qu’elle ne devienne totalement incontrôlable. Le temps presse et l’avenir des forêts maliennes est en jeu. D’où la nécessité de s’investir davantage pour ne pas compromettre durablement le futur des générations à venir.

Massiré Diop

Source : Journal du Mali
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