C’est une ville martyre de Boni qui a accueilli avec soulagement, en cette veille de l’Aïd El Fitr, la bonne nouvelle tant attendue : la levée du blocus imposé par la Katiba de Serma depuis juin 2023. Selon un communiqué du groupe terroriste autonome de combattants associés au JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn) qui opère de manière intensive entre les villes de Douentza, Boni et Hombori, principalement dans la forêt de Serma (d’où son nom), «après des discussions intensives et des négociations vigoureuses» il a décidé avec les parties en négociation de «la levée du blocus de Boni et l’ouverture de la route entre Bamako et Gao». Ces mesures «seront effectives le samedi 29 mars […] suivant les préceptes de la chariaa et pour l’intérêt des musulmans dans la région.»
Si le principal médiateur, Hamidou Cissé et le porte-parole, Alou Konaté, respectivement président et secrétaire général de API IDEC (Association pour la paix inter et intracommunautaire pour le développement et la cohésion sociale) s’empressent de dire que la levée du Blocus a été obtenu sans contrepartie ou rançon.
Au terme de la énième médiation entamée le lundi 25 mars, sur les cinq conditions que la Katiba de Serma avait posées pour la levée du blocus, l’API IDEC a pu parvenir à un accord sur deux (2) points : le libre accès de la ville de Boni à tous y compris les djihadistes, (tout celui qui ne porte pas d’armes ou des objets suspects peut accéder à Boni) entre 6h-20h00. Une attitude de bienveillance des forces armées maliennes envers les populations (en français malien ko sordassiw ka bounteli nogoya).
Cette situation a rapidement été interprétée par les partisans du dialogue avec les terroristes comme une victoire. L’ancien Premier ministre Moussa Mara a salué « les autorités de la transition qui ont donné leur feu vert à ce dialogue », permettant ainsi de « libérer Boni et ses habitants ainsi que la route de Gao, au grand bonheur de plusieurs dizaines de milliers de nos compatriotes dans la région ».
Le Parti de l’Abeille a également félicité « tous les médiateurs civils et militaires, les autorités traditionnelles et religieuses, ainsi que les autorités de la transition, qui ont permis de libérer Boni et ses habitants, mais aussi de rouvrir l’axe routier Sévaré-Gao (RN16) », et a remercié « les autorités locales religieuses, traditionnelles, coutumières, administratives et politiques, les associations et toute la population de Douentza pour leurs efforts ».
Une lecture simpliste des événements pourrait conduire à des conclusions hâtives, comme un changement de doctrine des plus hautes autorités de la transition en matière de reconquête et de stabilisation du territoire national. L’accord local, obtenu par le dialogue intercommunautaire, ne signifie pas nécessairement que les autorités ont opté pour le dialogue comme solution à tous les niveaux de la crise. De plus, les médiateurs n’ont jamais affirmé que l’État était à l’origine de ce dialogue. En vertu de l’article 1er de la Constitution, ce que l’État a accepté ailleurs, avant la transition, il ne peut le refuser à Boni.
Par ailleurs, rien sur le terrain n’indique que les FAMa soient en mauvaise posture et contraintes de dialoguer avec les terroristes. La demande de bienveillance de la Katiba de Macina envers les populations, qu’elle ne représente pas, en est un exemple.
Contrairement à ce qui est souvent avancé, le blocus de la Katiba de Serma n’a jamais entravé les opérations de l’armée et de ses partenaires dans la région de Douentza. Derrière cet embargo, qui a infligé des souffrances injustifiées aux populations de Boni et d’autres localités, se cache une lourde défaite de la Katiba de Serma face aux FAMa. Les succès des FAMa dans la région de Boni, comme la neutralisation du numéro 2 de la Katiba de Serma, Moussa Himma Diallo, le 28 décembre dernier, et la destruction de deux pick-ups dans la forêt de Serma le 29 août 2024, en témoignent.
Il est également important de noter que ce blocus n’a jamais été total. Il a été levé à plusieurs reprises, notamment le 22 août 2023, permettant la reprise du trafic sur la RN16 entre Douentza, Boni et Gao.
Enfin, il convient de rappeler que Boni est plongée dans un cycle de violence depuis 2015, orchestré par les djihadistes et les groupes armés isolés. En septembre 2018, les djihadistes avaient menacé d’imposer un embargo à Boni si les autorités ne levaient pas l’interdiction de circulation des deux-roues et des tricycles, en vigueur depuis janvier suite à un attentat meurtrier.
Le dialogue à Boni est une exception qui ne saurait confirmer une règle. Malgré les recommandations des différents forums (CEN 2017, DNI 2019, ANR 2021, DIM 2024) prônant le dialogue avec les djihadistes maliens (Iyad et Kouffa), rien n’indique à ce jour un changement de cap dans les opérations sur le terrain. Le dernier communiqué de l’État-major général des Armées confirme que « les opérations de sécurisation se poursuivront sur l’ensemble du territoire national ».
Nous pouvons nous tromper, rien ne laisse présager d’une volonté ou d’une disposition des hautes autorités de la transition, engagées dans la coordination de la force conjointe de l’AES, à ouvrir le dialogue avec les terroristes.
Par Abdoulaye OUATTARA