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Moctar Mariko : « La lutte contre l’impunité au Mali est un vain mot »

Les civils du centre du Mali sont pris en tenaille par les divers groupes armés qui écument la zone en toute impunité. La FIDH tire la sonnette d’alarme. Moctar Mariko dirige la branche malienne de l’organisation internationale.

Il répond au Point Afrique.
Mardi 20 novembre, le FIDH et sa branche malienne, l’AMDH, publiaient un rapport d’enquête alarmant sur la situation dans le centre du Mali, où les violations des droits humains contre les populations, qui constituent souvent des crimes de guerre, sont devenues monnaie courante. Autre facteur inquiétant, la lutte antiterroriste menée par l’armée malienne dans le centre du Mali, qui, à défaut de donner pour le moment des résultats probants, commet des bavures, particulièrement contre la communauté peule, qui ne font qu’accentuer le ressentiment de cette communauté à l’égard des autorités, renforçant la position d’alternative viable incarnée par Amadou Koufa et sa Katiba du Macina, principaux responsables de la terreur et de l’instabilité dans le centre du Mali, selon le rapport. Depuis deux ans, ces conflits auraient fait près de 1 200 victimes et environ 30 000 personnes déplacées. Moctar Mariko, président de l’AMDH, a accepté de répondre aux questions du Point Afrique sur la situation au centre du Mali.

Le Point Afrique : Depuis le début de l’année 2018, on constate une intensification des conflits intercommunautaires et meurtriers dans le centre du pays. Quels en sont les déclencheurs, selon vous ?

Moctar Mariko : D’après les témoignages qu’on a recueillis, l’injustice est l’un des principaux déclencheurs de ces conflits, c’est ce que les populations nous ont dit. Quand deux personnes arrivent avec un différend, elles vont voir le préfet, le sous-préfet, mais le litige est mal géré et, quand ils vont devant la justice de la République, c’est encore plus mal géré. Avant, un juge qui arrivait dans un village ou dans un cercle touchait de l’argent et donnait raison à une communauté, un autre juge arrivant quelques années plus tard était aussi rétribué et retranchait le jugement pour donner raison à l’autre communauté. À Mopti, par exemple, vous avez toujours des dossiers en justice qui ne sont pas réglés depuis les années 60. Pour eux, l’administration est corrompue, tous les agents de l’État dans ces zones-là sont corrompus. Les gens n’ont plus du tout confiance dans les agents de l’État, c’est le nœud du problème. Le manque de confiance, ce sentiment d’injustice, constitue un terreau fertile pour ceux qui, comme les djihadistes, viennent combler un vide et incarner une sorte de justice impartiale en rupture avec ce que la population, dans ces zones, connaît. Même s’ils disent se sentir oppressés par leur présence, ils s’en accommodent.

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Les djihadistes sont de retour dans ces zones depuis 2015, au côté des populations. Jouissent-ils de leur soutien ?

Il faut comprendre que la plupart des djihadistes sont autochtones de ces endroits, ils connaissent bien ces zones, car ils sont issus de ces endroits-là. Donc ils savent s’il y a des litiges fonciers, ils savent à qui appartient la terre. Ils viennent, ils tranchent, ils donnent raison à celui qui a raison et tort à celui qui a tort. Avec eux, bien qu’ils soient rigoristes, les gens obtiennent satisfaction quand il y a un litige. Donc c’est par ce sentiment d’avoir une vraie justice que les populations ont été convaincues et ont adhéré à leur système. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas à cause de la religion, car les gens de ces zones sont généralement très religieux et ils savent que les djihadistes ne sont pas de vrais religieux au vu des actions qu’ils font et que l’islam réprouve. Ils amènent de plus une certaine sécurité qui fait défaut dans ces zones. Donc les gens les suivent sont avec eux ou les couvrent. Les djihadistes ont donné le sentiment aux populations de ces zones qu’ils étaient en mesure d’assurer une justice équitable, de les protéger au quotidien. C’est un peu comme à Gao durant la crise avec le Mujao : vous pouviez laisser votre mobylette pendant un mois, personne ne la volait. Avec la dégradation de la situation sécuritaire, beaucoup de gens sont nostalgiques de ça, ils pensent que c’était mieux pendant l’occupation et que, maintenant, c’est de leur propre armée qu’ils ont peur. C’est malheureusement une réalité.

Le rapport désigne comme principal responsable de la terreur et de l’instabilité dans le centre du Mali Amadou Koufa, le chef de la Katiba du Macina. Sur quelle base pouvez-vous affirmer que Koufa et ses hommes sont les principaux responsables de l’instabilité dans le centre du Mali ? Et, durant cette enquête, qu’avez-vous appris sur la Katiba d’Amadou Koufa ?

C’est ce que nous ont confié les 120 témoins que nous avons interviewés, dont d’anciens djihadistes qui nous ont donné des informations. Ils nous ont notamment parlé des rémunérations des combattants au sein de la Katiba, qui peut aller jusqu’à 750 000 francs CFA pour les kamikazes. Quand ils opèrent, ils sont généralement en groupes de dix personnes qui comportent un chef et qui se déplacent par deux à moto. Ceux qui nous ont parlé n’ont pas accès au grand chef, ils n’ont jamais vu Koufa. Beaucoup ne sauraient pas l’identifier s’ils le voyaient. Il y a toujours des intermédiaires entre eux et ces grands chefs. Ils nous ont aussi dit que, quand ils partent rendre la justice dans un village, il y a un combattant qu’on appelle « Cheikh » qui vient avec eux, c’est un juge islamique, il est enturbanné, on ne voit que ses yeux. Les litiges se règlent la nuit, le juge prend les décisions et à l’aube, après la prière, il tranche, puis le groupe s’en va. Il y a aussi des gens qui s’occupent de l’application des lois, des sortes de policiers, de gendarmes, qui font respecter les mœurs imposées par leur vision du Coran. Chacun à son domaine. Ce qui ressort de ces témoignages, c’est qu’ils sont très structurés. Ils ont des camps d’entraînement, dans chaque commune et dans chaque village, ils ont des représentants qui les renseignent sur tout ce qui se passe. Ils ont pris une place vacante laissée par l’État. Il est clair que, pour lutter contre le terrorisme, si les militaires envoyés là-bas ne viennent pas parler aux gens, développer des liens avec eux, ils ne gagneront jamais cette bataille.

Source: Le lepoint.fr

 

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