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Dialogue avec les chefs jihadistes: que sous-tend la pirouette présidentielle ?

En se prononçant en faveur d’un dialogue possible avec Iyad Ag Ghaly et Amadou Kouffa, en marge du récent Sommet de l’Union africaine, à Addis-Abeba, le Président IBK opère un changement de cap radical. Jusque-là, il s’était posé en antithèse des chantres du dialogue avec les chefs Jihadistes, en l’occurrence l’Imam DICKO et Tiébilé DRAME. Même une recommandation de la conférence d’Entente Nationale, du 27 mars au 2 avril 2017, dans le sens d’un dialogue n’a réussi à infléchir sa position. Ainsi, concurremment à la pression des événements, il a également bien été inspiré par une délibération populaire, en l’occurrence le Dialogue National Inclusif du 14 au 22 décembre 2019 a réitéré la recommandation de la CEN.

 

En découvrant l’interview de Ibrahim Boubacar KEITA sur la chaîne France 24, ce lundi 10 février, beaucoup de Maliens sont restés ébaubis, tant leur président a fait montre d’une constance apyre. Ce jugement se fonde sur des positions tranchées, publiquement assumées, à maintes occasions.

Des positions inconciliables

Le 3 mai 2014, dans un entretien recueilli par François Soudan et publié dans J.A. n° 2784 sous le titre de ‘’Mon honneur n’est pas à jeter aux chiens’’, à la question ‘’Iyad Ag Ghaly et Ansar Eddine sont-ils des interlocuteurs’’, la réponse de IBK est tombé tel un couperet chinois : « non. Sans le moindre doute ».

Plus tard, le 12 février 2015, en recevant une délégation conjointe de l’Union européenne et du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine sur la situation sécuritaire dans le Nord et sur les négociations d’Alger notamment, le Président IBK a estimé qu’Iyad Ag Ghaly est une menace, car le chef d’Ansar Dine pourrait être un frein aux négociations en cours à Alger. Selon Ibrahim Boubacar KEITA, « il n’y a aucune alternative à la paix et à la négociation. Mais, il y a un danger suspendu, ce danger a un nom, ce danger a un leader : Iyad Ag Ghaly ».

Le Président Ibrahim Boubacar KEITA a affirmé que le chef d’Ansar Eddine, un des groupes liés à Al Qaeda et qui a occupé le nord du Mali en 2012, n’a pas accepté le processus de paix d’Alger, ce qui pourrait être un frein aux négociations en cours d’après lui.

Dans une interview Jeune Afrique intitulée Ibrahim Boubacar Keita ‘’Le Mali est une digue. Si elle rompt, l’Europe sera submergée’’, paru le 15 décembre 2015, IBK affirme sans fioritures : « ce qui se passe dans le Macina est une excroissance de ce que nous combattons dans le Nord, une offensive de la terreur commanditée par Iyad Ag Ghali, lequel a fait allégeance à Al-Qaïda. Certains me reprochent de ne pas chercher à négocier avec cet individu : c’est hors de question ».

Une tentative d’ouverture

En 2018, dans une interview parue le 22 février dans Le Monde intitulée Ibrahim Boubacar Keïta : « Pas question de négocier avec les djihadistes », à la question ‘’à défaut de pouvoir l’emporter sur le plan militaire, avez-vous tenté de négocier avec des mouvements djihadistes ?’’ Réponse d’IBK : « pouvons-nous négocier avec Daech [acronyme arabe de l’État islamique] ? Avec Al-Qaida au Maghreb islamique ? Ma réponse est un non ferme.

Par contre, certains sont venus à nous. Un petit groupe du Front de libération du Macina s’est récemment rendu, avec armes et bagages. Ceux qui n’ont pas de sang sur les mains pourraient avoir la vie sauve ».

Quid d’un dialogue direct avec le chef touareg malien Iyad Ag Ghali, fondateur d’Ansar Eddine en 2012 et à la tête de la coalition du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), officialisée en mars 2017 ? Réponse du Président IBK : « pas question ! Le Président du Haut Conseil islamique, l’Imam Mahmoud DICKO, avait reçu mandat de l’ancien Premier ministre Abdoulaye Idrissa Maïga [avril-décembre 2017] de conduire une mission de bons offices dans le centre et le nord du pays. Je l’assume en tant que chef de l’État, mais j’étais bien loin de l’approuver. Nous avons mis fin à cette mission ».

Un discours exclu de haine

Dans une interview dans JA N° 3051 du 30 juin au 6 juillet 2019, le président IBK estime : « les violences et les clivages auxquels nous assistons sont une excroissance, une contagion de ce qui s’est passé dans le Nord au cours de la dernière décennie. Dans le cadre de leur projet expansionniste et hégémonique, les terroristes jihadistes ont mis à profit les failles et les faiblesses du maillage administratif pour s’insinuer et propager un discours exclusif de haine, le tout sous le couvert de la religion. Si l’État n’est pas présent dans chaque village, les mosquées, elles, sont partout ».

Qui élabore et manipule ce discours ? IBK répond sans coup férir : « Iyad Ag Ghali, dont l’ombre plane sur le Centre, tout comme elle plane toujours sur la région de Kidal. Amadou Koufa, à qui est venue l’idée d’exhumer les mânes de Sékou Amadou et de son empire théocratique peul du Macina au XIXe siècle pour mieux décerveler la jeunesse. Mais aussi certains politiciens bamakois sans grands scrupules, ceux-là qui, pendant l’élection présidentielle de 2018, ont joué avec le feu en prétendant que j’étais anti-peul, alors que j’ai remporté largement autant de suffrages peuls que de suffrages dogons. »

Une autre question : ‘’des voix s’élèvent au Mali et parmi les ONG pour demander l’ouverture de canaux de négociation avec les chefs jihadistes Koufa et Ag Ghali, à l’instar de ce que les Américains font avec les talibans. Quelle est votre opinion ?’’ IBK répond : « elle n’a pas changé. Une mer de sang nous sépare de ces gens. Je suis disposé à reconstruire le Mali avec tous ses enfants, y compris avec ceux qui apporteront la preuve d’une repentance sincère. Mais attention : cela n’a rien à voir avec l’impunité, et les criminels devront répondre de leurs actes ».

‘’Donc, pas de négociation avec Iyad Ag Ghali ?’’ Il persiste et signe : ‘’sur quelles bases ? Ce monsieur exige l’application de la charia, l’interdiction de l’école républicaine et moderne, le califat, la fin de toutes les valeurs qui fondent notre vivre ensemble. Nous n’avons rien à nous dire’’.

Le double impératif

‘’Et avec Amadou Koufa ? N’est-ce pas ce qu’avait tenté de faire en 2017 la mission de bons offices de l’Imam Mahmoud DICKO, avec votre bénédiction ?’’ Dans sa réponse, l’on sent une ouverture, après environ 6 ans d’implacabilité : « je n’ai pas particulièrement suivi ni approuvé cet aspect de la mission qui lui avait été confiée par le Premier ministre de l’époque, Idrissa MAIGA. Il s’agissait plutôt de faciliter la libération d’otages en échange de celle d’individus détenus pour des crimes non létaux. Quoi qu’il en soit, nous allons vers un dialogue national inclusif au cours duquel aucun sujet ne sera tabou, y compris celui que vous évoquez. Le sentiment profond du pays sera pris en compte ».

Cette dernière réponse du Président IBK présageait sa nouvelle position perçue comme un changement radical de cap. En effet, en prononçant la clôture des travaux du Dialogue National Inclusif, il effectuait un pas supplémentaire dans sa pirouette ébouriffante : « j’ai parfaitement enregistré les attentes que vous m’avez adressées. Je vous remercie de la totale la confiance dont vous m’avez investi pour leur aboutissement. Je puis vous assurer que de mon côté, tous les efforts seront déployés pour que soit gagnée la bataille de notre avenir. La bataille pour la paix, pour l’unité et pour la réconciliation nationale ».

Ce 10 février 2020, c’est un IBK qui est finalement disposé à traverser à la nage la mer de sang qui le sépare d’Iyad pour dialoguer. ” Parler avec les djihadistes et lutter contre le terrorisme n’est pas antinomique. J’ai le devoir et la mission aujourd’hui de créer tous les espaces possibles et de tout faire pour que, par un biais ou un autre, on puisse parvenir à quelque apaisement possible“, a affirmé le Président IBK qui se prononçait pour la première fois (publiquement), en faveur d’un dialogue avec les chefs jihadistes, sans pour autant verser dans la mièvrerie. ” Nous ne sommes pas des grands candides (…). Nous, nous continuons notre débat, notre travail. Mais, que nous ne sommes pas des gens butés, bloqués, obtus, c’est tout », a-t-il dit.

Pourquoi, une telle cabriole de la part d’un Président sourcilleux sur les principes ? Deux réponses sont envisageables.

La pression des événements : nonobstant les investissements astronomiques consentis par le régime pour neutraliser les marchands de la mort, hôtes indésirés et indésirables de notre havre de paix perdu, le lot des victimes explose de jour en jour. Le dialogue étant une option, face à des limites objectives, IBK ne saurait se draper d’une infatuation pour en faire l’économie. Encore moins au nom de principes exotiques ; parce que qui périssent tous les jours, ce sont les fils du Mali, les mêmes qui sont jetés sur les routes.

Il y a également la recommandation du DNI : ‘’engager le dialogue avec Iyad et Kouffa pour ramener la paix au Mali’’. À coup sûr, il s’agit d’un argument massue pouvant absoudre le Président IBK de sa volte-face.

Après tout, un proverbe africain enseigne : “une de nos armes les plus puissantes est le dialogue.” “Une de nos armes les plus puissantes est le dialogue.”

PAR BERTIN DAKOUO

INFO-MATIN

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