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«Il n’y aura pas de paix au Mali sans une négociation préalable avec Iyad Ag Ghali», selon Maurice Freund

Fin connaisseur du Sahel, le fondateur de Point-Afrique est convaincu que sans négociation avec Iyad Ag Ghali, la paix ne reviendra pas au Nord-Mali. Au micro de Sputnik France, Maurice Freund, qui a réussi en 2018 à rétablir des vols charters vers la Mauritanie, confie ses espoirs pour cette zone devenue à risque qu’il aimerait voir redécoller.

À l’instar de Jacques Maillot, le fondateur de Nouvelles Frontières, Maurice Freund, qui a créé «Point-Mulhouse» en 1965 puis «Point-Air» en 1985 et, enfin, «Point-Afrique Voyages», en 1995, après avoir dirigé Air Mali pendant quelques mois, a très vite cru aux voyages aériens à faible coût. L’un des pionniers en France du tourisme équitable et de l’économie solidaire dans le Sahel, cet «Alsacien au cœur africain» –comme il aime à se désigner– est un amoureux de cette région qu’il connaît comme sa poche pour l’avoir parcourue de long en large.

Maurice Freund recevant l ordre du mérite de la ministre mauritanienne du tourisme en 2018.
Commencée en 1987, au Burkina Faso, sous la présidence de Thomas Sankara qui a été le premier à lui donner l’autorisation d’atterrir, du jamais-vu à une époque où Air Afrique avait le monopole absolu sur tous les vols interafricains, son odyssée l’a amené très vite au Mali, avec des vols hebdomadaires réguliers sur l’axe Ouagadougou, Sévaré, Gao, Mopti. Puis au Niger à Agadez, en Mauritanie dans l’Adrar, voire même en Libye, en Algérie et au Tchad. Il y a développé ce qui avait fait son succès précédemment, à savoir des vols charters très bon marché avec un tourisme solidaire consistant à vivre sous la tente ou chez l’habitant.

Face à une situation sécuritaire qui s’est terriblement dégradée au Mali depuis l’assaut des djihadistes en 2012, le fondateur de Point-Afrique a été obligé de suspendre tous ses vols sur ce pays puis, à partir de novembre 2015, sur l’ensemble de la région. Ces attaques du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad, indépendantiste) et d’Ansar Dine, fondé par Iyad Ag Ghali, ont nécessité le déploiement de forces françaises dans le cadre de l’opération Serval pour éviter que la capitale Bamako ne tombe aux mains des islamistes. Ce dispositif a été remplacé en 2014 par la force Barkhane, complétée par le déploiement de troupes étrangères au sein de la Minusma. Au vu de cette situation de guerre au nord du pays, qui s’est encore compliquée avec des affrontements intercommunautaires au centre, tout déplacement de visiteurs étrangers autre qu’humanitaire est devenu impossible. D’autant que, très vite, les attaques djihadistes ont débordé sur les pays voisins.

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En Mauritanie, toutefois, où la situation semblait désespérée, Maurice Freund a réussi à renverser la tendance pour le plus grand bénéfice des populations locales. Celles-ci vivent essentiellement des retombées de ce tourisme solidaire. En 2018, deux charters de Point-Afrique ont pu à nouveau atterrir à Atar (nord de la Mauritanie), acheminant quelque 1.500 touristes français (3.800 l’année suivante, mais 1.000 de moins cette année, ndlr). Pour y parvenir, il lui a fallu batailler pour que le Quai d’Orsay accepte de faire passer de «rouge» à «orange» sur son site l’avertissement aux voyageurs. Sans ce précieux sésame, les tours opérateurs ne peuvent pas, en effet, obtenir d’assurance pour l’acheminement et le transport sur place des touristes étrangers.
Sputnik France: Comment expliquez-vous que le Président Ibrahim Boubacar Keita veuille négocier avec Iyad Ag Ghali au nord? Est-ce une bonne chose, selon vous?

Maurice Freund: «Que le chef de l’État malien veuille négocier avec Iyad AG Ghali me semble non seulement nécessaire, mais indispensable pour retrouver la paix au Mali. Cependant, je crains qu’Ibrahim Boubacar Keita ne cherche ainsi à faire diversion pour repousser la mise en place des Accords d’Alger qui piétinent depuis leur signature en juin 1995. Dès le départ, il y a eu une véritable volonté de ne pas aboutir de la part des autorités gouvernementales à Bamako. Sans doute parce qu’elles ont été contraintes dans ces accords.»

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Sputnik France: Et en ce qui concerne Amadou Koufa? Ibrahim Boubacar Keita devrait-il aussi négocier avec lui? Avez-vous été surpris en apprenant les massacres perpétrés à Ogassogou (centre du Mali) entre Peuls et Dogons? Votre expérience associative dans le pays vous avait-elle préparée à un tel déferlement de violences intracommunautaires?
Maurice Freund: «Non, je ne suis pas surpris. Le problème entre les Peuls et les différentes composantes ethniques de cette région –que ce soit les Touaregs ou bien les Dogons ou d’autres sédentaires de la zone– remonte à la nuit des temps. J’ai toujours connu ces luttes pour l’occupation des zones de pâturage non seulement entre pasteurs, mais surtout entre éleveurs et cultivateurs. Certes, l’ampleur de ces massacres a pris des proportions inacceptables du fait du climat général d’insécurité qui règne dans la zone. Et, plus grave, cette haine s’étend maintenant aux pays voisins. Quant à Amadou Koufa, il est lié à Iyad Ag Ghali et suit ses ordres. Si un accord est trouvé avec ce dernier, la crise au Nord et, par ricochet, dans le reste du pays, peut se régler en trois mois.»

Sputnik France: Pensez-vous que l’otage française Sophie Pétronin, enlevée en décembre 2016 à Gao, au Mali, avant d’être «vendue», soit toujours en vie?

Maurice Freund: Je connais bien Sophie Pétronin. Elle s’était rendue la première fois au Mali en décembre1995, en qualité de touriste, sur le premier vol de Point-Afrique à Gao. Frappée par la situation désastreuse dans la ville consécutive aux cinq années de révolte touarègue, elle avait décidé de s’investir auprès des enfants de la rue. Point-Afrique l’avait soutenue et lui avait même apporté son concours. Elle est aujourd’hui le seul otage français en Afrique à être encore détenu.

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Son fils Sébastien se bat pour libérer sa mère avec beaucoup d’énergie. Le ministère français des Affaires étrangères suit le dossier de très près, mais il reste discret sur les tractations en cours. Je pense que Sophie Pétronin est toujours en vie, cependant, depuis mai 2018, il n’y a plus eu de signe concernant son état de santé. Pour ma part, je m’entretiens régulièrement avec son fils et j’ai mis à sa disposition tous mes contacts sans malheureusement aboutir à un résultat significatif pour obtenir sa libération.
Sputnik France: Comment se fait-il que l’on n’ait toujours pas fait la lumière sur le meurtre des deux journalistes de RFI (Ghislaine Dupont et Claude Verlon)? Avez-vous une idée de qui aurait pu perpétrer ce crime?

Maurice Freund: Je ne sais rien de plus que ce qui est relaté dans la presse.

Sputnik France: Qu’est-ce qui vous a décidé à relancer des voyages vers Atar en Mauritanie? Est-ce que tout s’est passé comme vous l’aviez prévu?

Maurice Freund: La Mauritanie est le seul pays du Sahel à avoir réussi à sécuriser une grande partie de son territoire. Depuis 2012, il n’y a eu aucun enlèvement ni aucun incident lié au terrorisme djihadiste. Tout ceci a été possible grâce au concours et au soutien du général Marc Foucaud (ancien patron de Serval et initiateur de l’opération Barkhane, ndlr) qui a fait évoluer la position du Quai d’Orsay en 2017 en ce qui concerne le risque que représentait ce pays.

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Les efforts consentis par le gouvernement mauritanien sont indiscutables. Nous nous devions d’accompagner cet élan et d’apporter notre concours. Avec l’aide de l’État mauritanien en 2017, nous avons décidé de relancer le tourisme dans l’Adrar en mettant en place une série de vols vers Atar au mois de décembre de la même année. Le succès a été immédiat: 1.600 voyageurs dès la première saison. Pour la saison 2018-2019, 3.800 touristes ont débarqué à Atar. Du jamais-vu depuis de nombreuses années! Même si cette saison, ce chiffre est en recul (2.500 voyageurs) à cause de nouvelles négatives incessantes sur les pays du G5 Sahel dont fait partie la Mauritanie.
Sputnik France: Quelles sont les perspectives actuelles?

Maurice Freund: L’amalgame des problèmes au Mali, au Niger, sans parler du Burkina Faso, est amplement diffusé par la presse française. Il se répercute forcément sur la Mauritanie qui en pâtit. D’où une chute des réservations de près de 20% pour 2019-2020 mais qui, je l’espère, vont bientôt se redresser. D’autant que la Mauritanie prend la présidence tournante du G5 Sahel à compter du 25 février.

Sputnik France: Actuellement, à combien estimez-vous les pertes touristiques pour les opérateurs du Mali et les populations qui en vivaient (pays dogon, Touaregs, Djenne, Tombouctou en plus de Gao, etc.)

Maurice Freund: Évidement, seul le retour à la paix nous permettra de relancer l’activité touristique. Sans la paix, rien ne sera possible et elle passe par un accord préalable avec Iyad Ag Ghali pour pacifier le nord du Mali. En 2008, Point-Afrique Voyages transportait près de 35.000 touristes qui atterrissaient à Sévaré et à Gao. Nous avions formé des centaines de guides, de chauffeurs, de chameliers, de cuisiniers, de pinassiers, etc. Sans parler des retombées pour les hôteliers sur place, les mécaniciens et les garagistes, les commerçants. Bref, toute une économie solidaire qui s’était mise en place grâce à ce tourisme. Nous ne sommes jamais arrivés à Kidal, mais Iyad Ag Ghali, avec lequel nous avions des liens étroits et qui est un chef touareg très intelligent, avait bien compris l’intérêt qu’il y avait à laisser le tourisme se développer.

Sputnik France: Qu’en est-il des autres pays du G5 Sahel, notamment du Burkina Faso, du Niger et du Tchad? Que sont devenues vos activités touristiques dans ces pays?
Maurice Freund: Depuis 2015, tout est à l’arrêt dans l’ensemble des pays de la région que nous desservions, hormis la Mauritanie. Au Burkina Faso, c’est un peu particulier puisque après l’assassinat de Thomas Sankara, Blaise Compaoré nous a fait interdire. Lors de l’arrivée au pouvoir de l’actuel Président burkinabé, la situation sécuritaire était déjà suffisamment dégradée pour que nous ne tentions pas de reprendre nos activités dans ce pays.

Ce qui est d’autant plus regrettable que nous avons conscience d’être un élément pour le développement économique et social des pays du Sahel. C’est même notre principale raison d’être car nous n’avons jamais été une entreprise capitalistique. Nous sommes depuis le départ une coopérative issue de l’économie sociale et entendons le rester!

Sputnik France: Le risque sécuritaire, aujourd’hui, vous paraît-il également important pour les États côtiers, comme le Bénin, qui risquent à leur tour d’être gangrenés?

Maurice Freund: Oui bien sûr, le risque est énorme pour tous les États du Golfe de Guinée. Et si rien n’est fait pour arrêter l’avancée des djihadistes, ces États risquent aussi, à leur tour, d’être déstabilisés.

Source : sputniknews

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