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AUDIENCE PUBLIQUE DE LA CVJR Des témoignages atroces attestant d’un énorme besoin de justice au Mali

La Commission vérité, justice et réconciliation du Mali (CVJR) a organisé samedi dernier (5 décembre 2020) une audience publique (la seconde en 1 an). Durant toute une journée, des survivants des massacres, des meurtres, d’actes de torture et de traitements inhumains sont venus témoigner sur leur calvaire, leur drame personnel et collectif… Et derrière ces témoignages effroyables qui doivent interpeller toute la nationale, des troubles psychologiques liées à la terreur, à l’horreur vécue. Cette audience a été présidée par le Premier ministre Moctar Ouane.

 

«Les militaires ? Ils ne font pas la différence entre les hommes de terrain et la population. Et c’est ça qui est grave car on tue des innocents» ! Ce cri de détresse est d’Aïcha Wallet Albessaty, qui se rappelle encore les  drames liés à la rébellion touarègue qui a éclaté dans la région de Kidal en 1963, donc aux premières heures de l’indépendance du pays. Une rébellion «matée» par l’armée malienne. Aïcha n’avait alors que 9 ans. Mais, elle est marquée à vie par ces événements vécus à l’époque. Elle est physiquement pleine de vie, mais psychologiquement très fragile car elle a perdu des membres de sa famille dans la gestion de cette rébellion.

Avant elle, Mahamar Almatar Touré (chef de village de Bamba dans le cercle de Bourem/Gao) qui a raconté l’horrible scène de tuerie vécue le 24 juillet 1994 dans son village, attaqué par des rebelles. Une attaque qui a fait 63 morts dont plusieurs proches parents. Le chef de village de Bamba demande aux autorités de soutenir les veuves et orphelins de cette tragédie.

Comme la courageuse Aïcha, onze autres survivants d’atrocités (sur les 19.000 dépositions reçues par les antennes régionales de la commission) se sont succédé sur la scène du CICB ce samedi 5 décembre 2020 pour partager leur douleur intérieure et leur détresse ; pour partager leurs craintes et leurs hantises… C’est le cas d’Abdoulaye Barry qui, en larmes, raconte la perte de sa femme et de trois de ses enfants lors du massacre du village peul d’Ogossagou (Bankass/Mopti) le 23 mars 2019.

«Me voici aujourd’hui, je n’ai plus de biens, mes proches sont morts, je n’ai pas de champ. Je n’ai pas de travail, tout ce que je cherche, c’est de l’aide, au nom de Dieu pour que je puisse faire vivre les enfants qu’il me reste», demande-t-il.

Des témoignages qui font froid au dos, mais qui indiquent jusqu’à quel niveau la cohésion nationale est désormais atteinte. «J’ai voulu prendre le cadavre de ma sœur, mais je ne pouvais pas l’attraper, elle était brûlée… Après, mon fils m’a dit ou est-ce qu’on va papa ?… Si les dogons tuent tous les peuls ou si les peuls tuent tous les dogons, personne n’aura gagné», raconte une victime. «Ils (assaillants) ont dit de laisser les femmes et les enfants parce que quand on tue leur pères et leurs maris, c’est là qu’ils ou elles souffrent», s’est souvenu un survivant du massacre de Kel Essouk. Et de poursuivre, «on a fui… Certains sont morts de peur, d’autres de soif».

«Ils ont soulevé les 40 corps de la fosse commune, jusqu’à ce que je vois les chaussures de mon mari», raconte une victime de Tombouctou. Et depuis, ajoute-t-elle sans vouloir s’apitoyer sur son sort, «je n’habite plus dans ce pays… Mon corps est là, mais moi je suis partie». Ces tragédies ont séparé des familles dont les membres ne savent même plus comment se retrouver. Comme le jeune Aboubacar Sadek Ould Mohamed de Tombouctou (19 ans) qui cherche désespérément son père. «Je n’ai aucune nouvelle de mon père… Où est-il, pourquoi on l’a enlevé, est-il vraiment mort ? Je veux la vérité. Je demande à l’État malien de me rendre mon père. Je suis tellement fier d’être son fils».

Victimes ou témoins des scènes de torture et d’autres traitements cruels inhumains infligés à des proches, ces victimes n’ont pourtant exprimé qu’un seul souhait : vivre décemment et en toute sécurité ! Quid de l’ouverture de dossier judiciaire ? La Commission vérité, justice et réconciliation du Mali n’en a pas le mandat. Ce qui pose la question d’éventuelles réparations. Les victimes ont donc raison de rappeler que, «le pire dans notre pays, c’est qu’on peut commettre tous ces crimes sans qu’il n’y ait aucune justice, aucun jugement». Et cette impunité est naturellement de nature à encourager les bourreaux dans leur basse besogne. Mais, à entendre le Premier ministre Moctar Ouane, l’espoir est permis. Le chef du gouvernement a reconnu la nécessité de reconstruction par la réconciliation basée sur la vérité et la justice. Et cela d’autant plus que, a-t-il indiqué, la paix et la réconciliation nationale  sont au cœur du mandat des autorités de la transition.

A noter que, début décembre, 18 722 témoignages ont été collectés sur toute l’étendue du territoire. Pour le président de la CVJR, M. Ousmane Oumarou Sidibé, ces audiences offrent «un espace d’écoute respectueuse où les victimes ont un rôle de premier plan». A la clôture, il a remis des attestations aux 13 victimes ayant accepté de témoigner. Rendez-vous est pris pour la 3ème audience en 2021 !

Moussa Bolly

Oumar Alpha

Source : Le Matin

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