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Manifestation contre l’islamophobie : ce qu’en disent des Algérois

REPORTAGE. Le nombre important de ressortissants algériens en France a conduit des Algérois à s’exprimer à la suite de la manifestation de dimanche. Morceaux choisis.

Par , à Alger

« De toute manière, c’est connu, en France, on ne nous aime pas. » La boutade est lâchée sans hésitation par Mohçine, 55 ans, comptable dans une entreprise privée, rencontré dans ce café algérois dont la télé perchée sur un mur diffuse les images en off d’une chaîne d’information française. Comme Mohçine, ce dimanche 10 novembre, ils sont nombreux à suivre le déroulement de la manifestation parisienne contre l’islamophobie qui aurait rassemblé quelque 13 500 personnes.

 

Pas d’unanimité

Le comptable fait aisément l’amalgame entre Algériens et franco-musulmans : il raconte avoir vécu trois ans à Nice dans une aventure d’émigration dans les années 1990. « Un Mohamed reste un Mohamed, même si tu bois un verre de temps à autre, même si tu ne fais pas la prière, et je ne la fais pas, tu es assimilé à une horde qui menacerait la tranquille vie des Français », fulmine celui qui a dû rentrer en Algérie après le décès de son père pour s’occuper de sa famille.

 

À côté de lui, Cherif, retraité sirotant son café devant une pile de journaux qu’il parcourt entre deux coups d’œil à la télé, ne semble pas d’accord avec son voisin. « Ma petite-fille s’est mariée avec un Algérien de là-bas, oui voilà, un Français d’origine algérienne : il est plus pratiquant qu’elle ! Cela nous a rassurés vu qu’elle part seule si loin de nous. Mais entre vous et moi, je ne comprends pas pourquoi les nôtres là-bas ou leurs enfants en font trop parfois… Moi, quand je voyageais en Allemagne pour le travail [il était chargé de mission dans un ministère], les collègues allemands comprenaient parfaitement que je mangeais pas le porc, que je ne buvais pas d’alcool, mais moi, de mon côté, je ne faisais pas de scandale quand ils se trompaient à la cantine… La religion, c’est une affaire entre toi et Dieu. » « Oui, mais, eux, ils exagèrent, relance Kamel, la cinquantaine, dentiste du quartier du Meissonnier où se trouve le petit café. Même l’imam de la mosquée ici explique qu’il faut vivre sa religion sans embêter les autres. »

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Mohçine et Cherif se crispent : « Tu veux dire que c’est la faute à nos Arabes là-bas ? Tu as vu qu’ils ont fait un attentat contre une mosquée ? C’est du racisme que les musulmans subissent en France, faut dire les choses », s’insurge Mohçine devant un Kamel qui finit par battre en retraite et retourne à son cabinet avec des gestes d’énervement.

Incompréhension

En dehors du café, la rue Didouche Mourad est toujours aussi animée. Dans un coin de cette artère centrale d’Alger, Rachida, la soixantaine, enseignante à la retraite, nous dit avoir suivi sur les réseaux sociaux avec ses deux filles universitaires la polémique autour de la manifestation. « Ma grande veut poursuivre ses études de médecine en France ou au Canada et ne comprend pas pourquoi les musulmans de France provoquent tellement de problèmes, selon elle. Elle pense qu’on devrait respecter les lois du pays où on vit. Ma seconde fille, elle, prend le parti de ses cousines vivant à Lille, elles portent le voile. Elle dit que les musulmans de France souffrent de racisme, qu’il n’est pas normal qu’une jeune fille soit montrée du doigt pour sa tenue ou sa religion. » Et elle, Rachida, qu’en pense-t-elle ? « Je suis partagée, hésite-t-elle. D’un côté, ici en Algérie, les femmes se sont battues pour l’émancipation, les terroristes islamistes nous menaçaient de mort si on ne mettait pas le voile, alors je ne comprends pas bien l’attitude des Françaises musulmanes… D’un autre côté, et sans exagérer, je crois qu’il y a un souci en France avec les musulmans, les Arabes, comme si le même racisme des années 1970 et 1980 contre les immigrés du travail avait perduré. J’espère vraiment me tromper et je veux surtout éviter de généraliser. Je ne suis pas raciste ! »

 

Discrimination ?

Plus loin, dans un salon de thé près de la place Maurice-Audin, Azzedine, 45 ans, banquier qui prend sa pause devant un généreux sandwich, pense que la « France pose mal le problème ». « Au lieu d’appliquer la loi à tout le monde, il semble qu’en France la laïcité ne s’applique qu’aux musulmans », soutient-il. « La loi est dure mais c’est la loi, dit-on. Même ici en Algérie, cela a été compliqué d’appliquer des lois sur le voile, mais cela a marché parce qu’on s’est contentés d’appliquer la loi, rien de plus, rien de moins. » Azzedine fait allusion à la polémique née en 2014 quand la direction des douanes algériennes a interdit le port du voile pour son personnel. « Tous les fonctionnaires appartenant aux corps spécifiques de l’administration des douanes sont astreints au port de l’uniforme, y compris le personnel de sexe féminin », rappelait, à l’époque, une instruction du patron des douanes, provoquant la colère des milieux conservateurs.

La nécessité de relativiser

En octobre 2018, l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia (aujourd’hui en prison) a ordonné l’interdiction du voile intégral à tous les agents du service public sur leurs lieux de travail. « On ne peut pas comparer les deux contextes, algérien et français, soutient Halim, enseignant à la fac de droit d’Alger. Nous ne sommes pas un pays laïc, la Constitution présente l’islam comme « religion d’État », et la religion tient un statut bien particulier, cela fait partie de notre identité, de notre quotidienneté. Plus de cent trente ans de colonisation n’ont pas effacé cet ADN culturel et cultuel. » À ses yeux, chaque pays devrait adapter ses distances vis-à-vis du fait religieux selon ses propres réalités. « Mais je demeure convaincu, du point de vue du droit, et du droit universel, de la nécessité de défendre la liberté de pratiquer une religion selon ses choix et volontés. Je comprends les manifestants d’aujourd’hui à Paris, même si les problématiques identitaires en France sont posées à mon avis de manière trop simpliste », poursuit Halim. Officiellement, l’Algérie a dénoncé l’islamophobie en Occident lors d’une réunion, en février 2008, de la Commission des droits de l’homme à Genève. Selon le représentant algérien, le diplomate Mohamed Bessedik, « la politique visant à cibler les musulmans vise à les déshumaniser en attaquant leur identité et légitimer une attitude de discrimination raciale similaire à un autre peuple sémite au XXe siècle », appuyant encore plus ses propos en évoquant « la renaissance de l’hydre des campagnes antisémites du XXe siècle appelée maintenant islamophobie ».

Source: lepoint

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