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Familles déplacées à Bamako : La peur du lendemain

Un formidable élan de solidarité s’était manifesté en faveur de ces personnes démunies. Mais il n’a pas tenu la distance et la précarité sont de retour sur les sites d’accueil

« Non, pas par-là», « Par ici, votre moto peut passer, mais continuez à rouler en première », « Faites plutôt le grand détour, cela vaut mieux ». Conseils, instructions, mises en garde contradictoires fusent de toutes parts alors que nous tentons désespérément de nous frayer un chemin praticable. Chercher à accéder au camp de déplacés, situé derrière le marché aux moutons (Garbal) de Faladié, c’est affronter un environnement qui vous incite à rebrousser chemin. Il faut éviter les flaques d’eau saumâtre, longer les ornières remplies d’une boue gluante, ignorer la puanteur qui imprègne les lieux et se protéger des myriades de mouches.
Au bout d’un moment, nous nous résignons à l’inévitable. Quelque précaution que nous prenons, nous mettons le pied là où il ne faut pas. Comment des êtres humains peuvent-ils s’accommoder d’un cadre de vie si incommode ? Lorsque nous posons la question à Sata Djibo, une dame qui a fui Koro avec toute sa famille, notre interlocutrice soupire douloureusement. Chaque jour, nous dit-elle, elle et les siens affrontent la faim, la soif, le manque d’espace pour dormir. « Aujourd’hui, indique-t-elle, je n’ai rien mis sur le feu. Par chance, une dame est venue nous apporter à manger. Sinon il y a des jours où nous devons nous contenter d’un seul repas. Et quel repas ! Cette situation est surtout pénible pour les enfants ».
Comme pour confirmer ses dires, le bébé que Sata allaite se met à pleurer. De toute évidence, le peu qu’il a pu tirer du sein de sa mère ne lui a pas suffi. En outre, il tremble de froid dans le vieux t-shirt qui l’habille. Assise à côté de lui, sa petite sœur de quatre ans environ essaie de l’apaiser en lui caressant la tête et en lui murmurant des mots de consolation. Elle aussi, tout comme le bébé et la mère, est pauvrement habillée et doit être transpercée par le vent frais qui balaie la zone en ce début du mois de septembre. L’orage avorté a laissé derrière lui une température exceptionnellement basse.

EAUX STAGNANTES– Sata nous indique qu’ils sont huit à partager la modeste hutte devant laquelle elle est assise : son mari, leurs quatre jeunes enfants, leur fils aîné, l’épouse de ce dernier et elle-même. Une voisine, accompagnée de sa belle-fille visiblement enceinte, se joint à notre conversation pour raconter ses malheurs et aussi pour profiter de la chaleur que dégage un fourneau à moitié rempli de braises. La nouvelle venue nous indique du doigt son logis situé non loin de là. Elle explique que la porte de sa « chambre » fait face à un enclos de vaches. Outre les nuisances causées par la proximité du troupeau, elle, son époux et leurs cinq enfants endurent les mêmes maux que la famille de Sata. C’est-à-dire les moustiques, les eaux stagnantes et les odeurs pestilentielles. « Lorsqu’il pleut, ajoute la dame, notre situation empire. Notre toit est troué et pour éviter de nous retrouver entièrement mouillés, nous passons la nuit debout », témoigne-t-elle.
Pourtant, ces déplacés ne se satisfont guère de cette situation qui les oblige à dépendre de la solidarité. « Le plus dur pour moi, nous confie Sata, c’est de rester là à ne rien faire alors que j’ai des enfants à charge. Pourtant je suis valide et je suis habituée à travailler. Si je pouvais avoir un crédit de 2000 Fcfa, je pourrais me lancer dans une activité. Mais où trouver cet argent ? » Le même refus de renoncer, nous le percevons chez Awa et Djénéba, deux jeunes filles qui dans leurs t-shirts frissonnent sous la morsure du vent frais. Elles entretiennent laborieusement un feu avec les débris de branches collectés çà et là. Sur le foyer improvisé est posée une vieille boîte de lait en poudre grand modèle qui sert de marmite. Le tandem, qui nous accueille cordialement, préfère éviter tout commentaire sur la situation du camp et nous renvoie à l’imam Ali Guindo que les filles désignent comme leur « représentant ».
Il est vrai que ce dernier a toute légitimité pour remplir cet office. Installé à Faladié depuis de nombreuses années, il essaie tant bien que mal d’organiser l’accueil des déplacés depuis le début de la crise dans la Région de Mopti. Handicapé par le poids de l’âge, il a délégué à Amidou Djibo le soin de gérer la plupart des problèmes quotidiens. Lorsqu’on interroge ce dernier sur ses principales préoccupations, sa réponse est lapidaire : le camp manque de tout. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de latrines, pas d’école. Mais pour Djibo, la priorité ce sont les problèmes d’eau et de nourriture. « Nos réserves en céréales sont épuisées, détaille-t-il, et un bidon d’eau coûte 100 Fcfa. Il est donc hors de portée pour qui doit se contenter d’un repas par jour. Les vendeurs nous disent que l’accès est difficile et il faut bien qu’ils aient une compensation pour les efforts qu’ils déploient ».

FLUX ININTERROMPU- Djibo nous apprend que la situation des déplacés est moins pénible dans d’autres camps comme ceux de Yirimadio, de Sabalibougou, de Ouélessébougou ou de Sénou par exemple. C’est pourquoi on y dirige les nouveaux arrivants. Mais, souligne-t-il, la situation va évoluer dans le mauvais sens. Car, chaque mardi, c’est un flot de nouveaux déplacés qui arrive en provenance généralement de Bankass, de Koro, de Bandiagara et de Douentza. Le vieil Ali Guindo s’inquiète de ce flux ininterrompu, car celui-ci est le baromètre d’une situation sécuritaire qui ne s’améliore pas. « Je préfère toutefois que les gens quittent les lieux en attendant que les choses se stabilisent, admet-il. Cette année, j’étais à La Mecque et le jour d’Arafat, on m’a annoncé la mort de mon fils par balle. Alors que ce jeune homme se préparait à se marier ».
Quid de la solidarité dont bénéficiait les déplacés il y a quelques mois ? Elle ne s’est pas estompée, mais l’élan initial a perdu de son ampleur. Fort heureusement, il reste toujours de bonnes âmes pour porter secours aux démunis. Djibo insiste sur le don fait par la Radio Nyéta : 20 sacs de riz, autant de mil et 45 balles de vêtements. « Cette aide nous a permis de tenir un bon moment », se souvient notre interlocuteur. Il insiste aussi sur les actions d’autres bienfaiteurs. Minadokô Ton (les ressortissants dogon) a fait apporter eau et électricité dans certains camps alors que Djimé Kanté, secrétaire général adjoint du Comité syndical du CHU Gabriel Touré, a fait livrer des bâches et du matériel pour la construction des huttes. Les associations religieuses ont, pour leur part, mis en place des structures d’enseignement coranique.
Mais ce qui reste constant en dépit de ces divers gestes, c’est la précarité qui accable tous les déplacés. Hama Diallo ne vit pas dans le camp de Faladié. Il est intarissable sur le sort de 1240 familles dont il connait très précisément la situation. Le dernier problème en date est celui de l’installation. L’ancien gouverneur de Bamako, le général Ismaïla Cissé, avait fait mettre à disposition des arrivants cinq hectares. Mais cet espace est au bord de la saturation, car le rythme des arrivées s’est accéléré surtout après le drame d’Ogossagou.
Une solution de secours a consisté à installer les derniers venus sur des parcelles non construites. Les propriétaires de celles-ci louent à 5000 Fcfa mensuels les sept espaces qui ont été ainsi récupérés. En écoutant Hama Diallo, on relève l’absolue similitude des problèmes que rencontrent les déplacés. Ici aussi, la générosité des donateurs a diminué. Quand le camp s’est constitué au début du mois d’août, ses habitants n’avaient aucun souci d’approvisionnement. Ni pour les céréales, ni même pour les habits et la viande les jours de fête. Autorités, commerçants et associations s’étaient montrés aussi attentionnés que généreux.

DONATEURS INDÉLICATS- Puis les temps plus difficiles sont venus avec l’épuisement des provisions. Et avec l’arrivée de « philanthropes » moins recommandables. Diallo se souvient de cet Européen qui est venu avec un chargement de bâches rapidement distribuées. Le bienfaiteur a ensuite pris de nombreuses photos. Il est reparti en s’engageant à financer la construction de latrines, la mise en route d’activités génératrices de revenus pour les femmes et la mise à disposition d’un forage. Mais aucune nouvelle de lui depuis.
La mésaventure s’est répétée avec un Malien de l’extérieur qui s’est engagé à apporter une aide à l’éducation des enfants. Malheureusement, l’intermédiaire qui devait se charger de cette opération a dissipé les fonds et provoqué le renoncement du donateur. L’argent manque aussi pour la prise en charge des malades. Hama Diallo y va de sa poche pour certains cas, mais il a atteint ses limites. « Aujourd’hui, je dois 220 000 Fcfa au médecin qui a accepté d’intervenir », indique-t-il sobrement. Tout au long de la tournée que nous avons faite dans le camp avec lui, un homme nous a accompagné sans desserrer les dents, le regard perdu dans le vague. Nous apprenons plus tard qu’il s’appelle Amadou Coulibaly. C’est un rescapé du massacre d’Ogossagou dans lequel il a perdu son fils aîné. Lui a pu fuir avec ses deux épouses et ses six enfants survivants.

Coulibaly, éleveur de son état, a perdu tout son petit cheptel. Il ne parvient pas à s’adapter aux contraintes de sa nouvelle vie et donnerait tout pour pouvoir retourner au village. Mais il ne peut en être question pour le moment. Il a appris voici peu l’assassinat du mari de sa grande sœur qui avait choisi de rester sur place. Le déplacé sort de son abattement un court instant, juste le temps de souhaiter que s’arrêtent ces ignobles massacres terroristes qui l’empêchent de retrouver sa terre natale.
C’est un vœu ardent que partagent certainement les 269 déplacés (parmi lesquels 169 enfants) que les autorités ont fait héberger depuis le 16 mai au Centre Mabilé. Cet imposant bâtiment de trois étages abrite les ménages dont les pluies diluviennes ont rendu inhabitable le site d’installation initial. Ces déplacés cohabitent avec des familles sinistrées. Ici, les conditions d’accueil paraissent quasi idéales par rapport au calvaire qu’affrontent les déplacés de Faladié. Les six agents de la petite équipe du Développement social que dirige Tiémoko Traoré se relaient sur place. Pour les occupants, la promiscuité est inévitable, mais limitée puisqu’en moyenne une dizaine de personnes se partagent une classe et l‘aménagement de l’espace vital se fait en bonne intelligence.

DIMINUTION DES APPORTS- En plus de l’eau courante et de l’électricité, les occupants bénéficient de la présence de six agents de la santé et d’une couverture assurée par l’Agence sanitaire d’assistance médicale. Une salle de classe a été aménagée pour les plus jeunes apprenants. Mais les premières limites de ce dispositif quasi idéal commencent à apparaître et présentent de malheureuses ressemblances avec les problèmes que connaissent des sites moins bien lotis. Mabilé a lui également connu dans un premier temps une impressionnante vague de générosité. ONG, associations religieuses, Maliens de l’extérieur, stars du sport ont fourni en abondance tout ce dont les personnes en détresse avaient besoin : vivres, balles de vêtements, moustiquaires, condiments, fourneaux et même jouets pour les enfants.
Le Mouvement pour le renouveau et le développement du Mali en association avec une usine de la place s’est fait remarquer par une dotation particulièrement substantielle en vivres divers. En outre, il met des enseignants à la disposition des enfants dont beaucoup accusent un retard scolaire important du fait de la fermeture forcée de leurs établissements.
Aujourd’hui, les apports ont diminué. Les réserves en vivres sont quasiment épuisées et la peur du lendemain s’est installée dans le quotidien des démunis. Fort heureusement, certains intervenants montent déjà un appui mieux structuré qui va au-delà de la phase compassionnelle. Gaston Goro, chargé des urgences solidarité à Caritas, indique ainsi que son ONG prépare une réponse qui prévoit en priorité un appui alimentaire sur la durée en faveur de 469 déplacés de la capitale. « Caritas-Bamako a fait un premier don qui portait sur des sacs de riz et des balles de vêtements, nous explique-t-il. Mais nous irons plus loin dans la satisfaction des besoins prioritaires des déplacés qui affrontent en premier lieu le manque de vivres. »
Il faut savoir que Caritas-Mali œuvre habituellement dans les zones rurales. Mais les conséquences humanitaires de la crise l’ont incitée à s’intéresser aux déplacés de Bamako. Elle prévoit donc d’élargir l’éventail de ses interventions. Tout d’abord en faisant bénéficier de son appui 2.243 ménages de déplacés répartis entre Bamako, Mopti et Sikasso. Ensuite, en ajoutant aux vivres des kits de sacs de couchage et des kits d’ustensiles de cuisine. C’est sans doute une démarche qui devrait inspirer d’autres donateurs. On se rend en effet compte que les coups de cœur ne suffisent pas pour atténuer la précarité des déplacés et que la méritoire solidarité des particuliers apporte surtout des solutions transitoires.

Maïmouna SOW

Source: L’Essor- Mali

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