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Que sont-ils devenus ? Amadou Samaké : Bamako, Toulon, Paris, Libreville: le destin estropié de Vieux Gaucher

Dans la vie, il y a des gens qui ont de la peine à se faire un chemin dans tout ce qu’ils entreprennent. Pourtant, leur valeur intrinsèque ne fait l’objet d’aucun doute. Malchance ou signe du destin ? Toujours est-il que ce scénario colle parfaitement à la carrière de notre héros du jour  dans la rubrique “Que sont-ils devenus ?”, à savoir Amadou Samaké dit Vieux gaucher, ancien joueur de l’As Réal et des Aigles du Mali, qui aura tout tenté pour évoluer en Europe. En vain ! Son parcours n’aura connu que coups durs et déceptions. Doté  d’une conviction inégalée, l’enfant de Bolibana a tout surmonté pour redonner un sens à sa vie. C’est un homme jovial, gentil et ouvert que nous avons rencontré à Bolibana au domicile de cet autre ancien des  Scorpions, Maciré Diop.

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En observant la façon de jouer de l’attaquant buteur du Stade malien de Bamako, N’Tji Samaké, on déduit qu’il tient son style d’un ancien joueur. Sa morphologie et ses accélarations rappellent à tous ceux qui ont connu sur le terrain Amadou Samaké dit Vieux gaucher, l’ancien dépositaire du jeu de l’As Réal de Bamako qu’il est son fils. La seule différence se situe au niveau de la vivacité et de l’endurance. Certes, il a des qualités techniques incontestables, mais le jeune N’Tji a du chemin à faire pour égaler son père. Parce que n’importe quel joueur ne pouvait déposséder Vieux gaucher du ballon.

Nous avons eu l’occasion d’apprécier la valeur intrinsèque de ce jeune à cette époque,  avec toute cette génération dorée des Scorpions qui a marqué son temps dans les années 1980. Il s’agit des Seydou Traoré dit Guatigui, Boubacar Sidibé “Jardin”, Mamadou Coulibaly “Beny”, Ousmane Doumbia “Man”, Drissa Konaté “Driballon”, Béïdy Sidibé “Baraka”, Amadou Pathé Diallo dit Vieux, les frères Antoine et Réné Ondono Sah, Maciré Diop “Baba” et autres.

Le corbillard de Darsalam

En décidant d’aller à la rencontre d’un pur produit de cette génération talentueuse du Réal, Amadou Samaké, l’occasion est ainsi trouvée pour nous d’avoir une réponse à des anecdotes concernant ce club et qui nous amusaient beaucoup à notre enfance. Particulièrement, il s’agit de cette histoire de corbillard que les Réalistes devaient éviter à tout prix à la veille d’un match de demi-finale contre le Djoliba AC en 1979. Effectivement, notre héros confirme cette information. Les faits : A quelques heures de ce match capital, l’équipe, regroupée à l’internat, reçoit une directive de la commission “Daga” (chargé du volet mystique et surnaturel), qui conseille de ne pas rencontrer un corbillard avant de franchir le portail du Stade omnisports. A l’époque, pas de téléphone cellulaire pour coordonner le trajet, se souvient Vieux gaucher. Et les Réalistes n’avaient qu’un seul itinéraire pour aller au stade. Il est 14 h, cap sur le terrain dans une ambiance festive. Parce que les joueurs étaient motivés et ne visaient que le titre de Coupe du Mali qui fuyait le Réal depuis une décennie, notamment en 1969 contre Africa Sport de Gao (8-2). Et, ça allait être la première coupe de la plupart de cette génération dont Amadou Samaké. Mais, mais, mais…au niveau de l’Edm de Darsalam, un silence de cimetière envahit l’intérieur du bus qui transportait les joueurs. C’est la catastrophe : un corbillard arrive dans le sens contraire et les deux véhicules se croisent. Une atmosphère de mort règne aussi bien dans le mini car noir que dans le bus des joueurs.  Psychologiquement, les jeunes sont morts, le match est perdu dans la tête, puis quelques heures plus tard sur le terrain. En effet, le Djoliba s’imposera  par 2 buts à 1.

Mais comment peut-on croire en de telles prédictions ? Amadou Samaké dit qu’en Afrique et même ailleurs la chimie noire fait partie du football.

Maintenant que notre curiosité est satisfaite sur un fait qui nous tenait à cœur, notre entretien peut commencer avec Vieux gaucher.

Poker et Domingo :

des références de rang !

L’enfant de Bolibana  nous rappelle qu’il est né à Bolibana (Bamako) le 4 juillet 1958. En football, il est le fruit de l’Africa Sports du même quartier. Son histoire avec les Scorpions a débuté vers les années 1973, à la suite d’une sélection inter quartier, pour la création d’une Ecole nationale de football. Mais il avait deux idoles : Salif Keïta “Domingo” et Idrissa Traoré dit Poker. Il profitait, dit-il, des vacances du premier Ballon d’or africain (Domingo en 1970) à Bamako pour  frotter son corps avec sa sueur. Objectif : devenir star comme lui.

La détection des jeunes talents du District avait pour objectifs la préparation des troisièmes Jeux africains d’Alger. A l’issue des différents tests, Vieux gaucher sera retenu au sprint final, pour une période d’internat de dix jours au Stade omnisports, au bout de laquelle les jeunes devaient effectuer un séjour de deux semaines en Allemagne, sous la houlette de l’entraîneur Karl Heinz Weigang. Malheureusement, le projet sera émaillé de pratiques populistes, qui consacreront son échec. Durant tout le temps de préparation, Amadou Samaké avait déjà été contacté de part et d’autre par les différents entraîneurs de l’école de football, Cheickna Traoré dit Kolo, Ousmane Traoré dit Ousmanebleni et Idrissa Touré dit Nany. Chacun voulait qu’il joue avec son club. Mais, le jeune Samaké lui-même, à l’époque cadet, avait un penchant pour le Djoliba parce qu’il aimait Poker à l’idolâtrie. La décision finale d’un conseil de famille présidée par son oncle, Moussa Diakité dit Uta, le contraint à aller au Réal.

Il reçoit une paire neuve de crampons Adidas, son rêve. Convaincu de son influence sur les dirigeants du Réal, Vieux gaucher a exigé que ses coéquipiers  de l’école de football soient avec lui. C’est ainsi que les Ousmane Doumbia dit Man, Maciré Diop, Abdoulaye Traoré dit Libi le rejoignent et ils écrivent ensemble l’une des plus belles pages de l’histoire des Scorpions de Bamako. Ils ont gravi tous les échelons jusqu’en 1977, année de son intégration dans la catégorie des seniors.

Mais Comment ?

Vieux gaucher se rappelle de ces moments historiques et inoubliables : “A l’époque, je faisais partie des ramasseurs de balle au terrain, mais j’étais surtout choqué par l’agressivité de Mamadou Sidibé dit Décossaire, ce défenseur athlétique du Djoliba, sur mes aînés en l’occurrence Driballon. Un jour, à la fin du match, je me suis approché de Décossaire pour comparer sa taille à la mienne. Et, tout de suite, j’ai dit à mon ami que ce type ne peut pas me marquer. Ousmane Traoré dit Ousmanebleni qui passait, a capté mes propos et après il m’a appelé pour me poser des questions sur mon exacerbation face à Décossaire, très dur sur les grands frères. Il m’a promis de s’occuper de mon cas. A la suite d’un mouvement de grève, les dirigeants ont fait appel aux jeunots, et ce jour-là, j’ai marqué contre la Renaissance de Bamako. Encore Ousmane m’a dopé le cœur, et m’a rassuré pour le prochain match contre le Djoliba, où je n’ai joué que trois minutes avec une balle sur le poteau. Dès lors,  il a commencé à me suivre, avec un programme d’entraînement très costaud. Le jour que j’attendais est venu, c’est à dire un match Réal-Djoliba. J’ai défié Décossaire par mes accélérations, surtout que j’étais très frais. Le Réal a gagné par 3 buts à 1. Ce fut des moments d’émotions, surtout que feu Demba Coulibaly  de radio Mali, a trouvé les mots justes  pour qualifier “la réussite de  mon baptême de feu “.

Amadou Samaké venait de poser les jalons d’un bel avenir. Cependant, dès le lendemain, Tiécoro Bagayoko, absent du pays au moment de la rencontre, décide de rejouer le match sous la forme de la coupe de la Journée de l’Afrique, célébrée le 25 mai. Puisqu’il est la cible de l’ancien directeur des Services de Sécurité, Vieux gaucher décide de ne pas jouer. Son mentor et protecteur Ousmanebleni le convainc d’évoluer, et le Djoliba prendra sa revanche par 4 buts à 0. Cette défaite n’affectera pas son moral, il continue de faire des victimes, comme le Stade malien de Bamako et  la Kayesienne de Kayes.

Les mauvais tours du destin

La même année, il intègre l’équipe nationale du Mali, entraînée par Karounga Keïta dit Kéké. Ses qualités techniques et sa constance lui permettront de se maintenir au top au sein de son club et des Aigles du Mali jusqu’en 1982, date de son départ pour la France. Auparavant, Vieux gaucher a disputé trois finales de coupe du Mali : 1978, 1980 et 1981. C’est celle de 1980 qu’il a remportée avec ce but anthologique de Beny refusé par Modibo N’Diaye.

Pour parler de son aventure dans l’hexagone, Vieux gaucher dit avoir mûri l’idée d’aller en France pour se faire opérer le genou qui le handicapait trop, et chaque fois on lui faisait des injections. Ce qui ne pouvait pas continuer. Alors, il dit à son oncle de tout faire pour l’amener en France. A défaut, il se suiciderait. Son oncle prend la menace très au sérieux et organise son départ avec l’aide de sa grande sœur aînée. Une fois dans l’hexagone, il est logé et conseillé par Cheick Fanta Mady Diallo (ancien joueur et actuel manager du Stade malien), à Toulon. Il fait un essai à Lyon, mais le genou l’entrave dans sa progression pour décrocher un contrat professionnel. Les choses tardent à se concrétiser, malgré les efforts de Cheick Diallo. Un jour, la chance de se faire opérer le genou lui sourit. Et il s’est retrouvé au Gabon. Samaké revient sur cette aventure  à l’issue de laquelle sa vie bascula : “Un jour, je suis sorti pour faire un tour en ville. Devant l’ambassade du Gabon, je croise le président de l’Usm du Gabon, Jean Boniface Asselé. On s’est connu à l’occasion  d’un match de coupe d’Afrique qui a opposé le Réal à son club. J’avais brillé  et retenu l’attention des dirigeants et supporters gabonais. Il m’a reconnu et nous avons échangé. C’est ainsi qu’il m’a amené dans son pays pour faire une opération qui me tenait à cœur. Une fois au Gabon, les choses ne s’arrangèrent pas, parce qu’il voulait défalquer les frais d’opération de mon contrat. J’ai dit non ! Pendant ces pourparlers, Asselé retourne en France pour une mission d’urgence. Avant, il m’a remis 1 800 000 Fcfa. Entre temps, ma mère m’intime de rejoindre là où  mes parents pourraient s’occuper de moi. Je m’en vais encore chez Cheick Diallo et mon genou a été finalement opéré. Mais, Cheick me conseille de ne plus aller au Gabon, au risque de me dévaloriser, vu mes talents. Un beau matin, on m’annonce le décès de ma mère et le monde venait de s’effondrer sur ma tête. Je suis parti en France pour envoyer ma mère à la Mecque, si cette dernière s’est éteinte, je n’avais plus de raison d’y rester. Je décidais de retourner au Mali en 1982, pour les condoléances de ma maman, arrêter le football et chercher du travail pour joindre les deux bouts. Arrivé à Paris où je devais prendre l’avion pour Bamako, je croisai un jeune de Darsalam qui m’a reconnu. Je lui ai tout expliqué et il me demanda de patienter quelques jours, le temps de passer  un test dans un petit club. En dépit de mon insistance, mon compatriote me retint. Effectivement, le test avait réussi puisque j’avais marqué 6 buts. Les dirigeants avaient dit que je ne pouvais pas avoir de contrat professionnel, mais qu’ils allaient me trouver du boulot dans les 72 heures. J’avais donné mon accord, mais il me fallait venir pour les condoléances de ma mère. Sur le coup, le président du club me donna 10 000 F Français et me demanda de retourner le plus vite possible. Une fois à Bamako, je décidai de ne plus partir en  France”.

Ultimes combats !

Cette décision brutale de ne plus retourner à Paris, malgré la garantie d’un boulot nous parait bizarre. Qu’est ce qui pouvait expliquer un tel revirement  de situation? Vieux gaucher nous informe qu’une fois à Bamako, les dirigeants de l’As Réal l’ont convaincu de rester et lui proposent un emploi à la Caisse des Retraites. Il y sera recruté, mais sans numéro matricule. C’est à dire qu’il était payé sur le budget autonome de la structure.

En 1985, il prend une disponibilité sur proposition de feu Amary N’Daou, qui lui avait promis également  un emploi à la Bdm de Ségou. Au bout d’un an à l’As Biton,  cette promesse sera un échec et il retournera dans son ancien club.

Quatre ans plus tard et après un tour au Djoliba AC et à l’As Commune III, il prend sa retraite. A la même période, il perd son emploi à la Caisse des Retraites, à la suite de son échec au concours d’entrée à la Fonction publique des agents conventionnaires. Bref, la vie de Vieux Samaké est pleine de moments d’émotions, de coups durs  dont seule  la grandeur de l’homme lui a permis de résister.

Pour fonder un foyer, l’ancien international de l’As Réal vire dans les affaires  et crée une entreprise de Commerce général pour exécuter des marchés de l’Administration publique. En plus de cette activité, il a fait un saut dans la politique, en militant dans l’Urd, dont il est un des conseillers municipaux à la mairie du Badialan  III.

Les bons souvenirs de sa carrière demeurent son premier match contre le Djoliba en 1977, où il a marqué un but historique ; il y a aussi  la finale de la Coupe du Mali de 1980  remportée par les Scorpions. Egalement cette demi-finale contre le Cap Vert lors du tournoi Cabral que notre pays a abrité en 1981.

Cependant, la finale perdue contre  la vaillante équipe du Sigui de Kayes, en finale de la Coupe du Mali de 1987,  reste son mauvais souvenir.

Tout comme les anciens que nous avons rencontrés dans le cadre de cette rubrique, Amadou Samaké dit Vieux gaucher se dit choqué par le traitement des autorités maliennes à leur égard. L’enfant de Bolibana refuse de comprendre comment des athlètes qui ont défendu le drapeau national, à une époque où  l’Etat n’avait pas les moyens, se retrouvent aujourd’hui sans récompense, comme la pension. Certains parmi les anciens joueurs  sont décédés dans des conditions atroces, faute de moyens, à l’image de l’international gardien de but du Djoliba, Karamoko Diané ; et d’autres continuent de vivre dans la misère ou la maladie, comme cet autre emblématique gardien, Seydou Traoré “Guatigui”.

Monsieur le maire rejette du revers de la main une tentative de comparaison entre leur temps et aujourd’hui. L’engouement, l’amour du pays, et les relations entre joueurs de différents clubs constituent des valeurs indiciaires pour comprendre que la comparaison entre les anciennes générations et celles d’aujourd’hui n’a pas de sens.

Vieux Samaké se réjouit que ses enfants profitent de leur temps, mais son vœu est que l’Etat rétablisse l’injustice qui frappe les anciens.

Sinon le football lui a tout donné et partout où il va les relations créées grâce à la discipline lui déblaient le chemin. Il se dit prêt à servir son pays, malgré aujourd’hui sa déception. Parce que, selon lui, l’amour de la patrie n’a pas de prix.

O. Roger Sissoko

Aujourd’hui-Mali

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