Les vendeurs de gris-gris ne connaissent pas la crise

Les soubresauts politico-militaires qui ont plongé le Mali dans la crise depuis 2012 ont plombé l’activité économique dans le pays, mais une petite partie est épargnée: les vendeurs de gris-gris, assure l’un d’eux, Abdoulaye Kamara.

Kamara tient son étal dans un marché jouxtant la grande mosquée de Bamako, dans le centre-ville, qui propose des « marchandises » bien spéciales: crânes de singe, squelettes de chien, dents de crocodile, entre autres parties d’animaux, qu’il s’agisse d’espèces protégées ou non. Tout ce qu’il faut pour fabriquer des talismans, amulettes, gris-gris censés porter bonheur, apporter santé, richesse, amour, énergie sexuelle ou ouvrir des portes au plan professionnel.

« Les gens achètent ces choses quand ils ont un problème. Et beaucoup de gens ont des problèmes maintenant » à cause de la crise, explique-t-il à l’AFP. Alors, « la crise, ça ne nous a pas vraiment touchés ici ».

Soumaïla Kouyaté, voisin d’étal de Kamara, reconnaît aussi que les affaires marchent bien depuis le début de la crise.

Ce qu’il vend le mieux et qui est le plus demandé actuellement, révèle-t-il, c’est le crâne de cheval. Coût à l’unité: 20.000 FCFA (près de 31 euros), soit vingt fois plus que le cadavre de perroquet et huit fois plus que le crâne de chien.

Selon lui, le perroquet est supposé aider à trouver du travail, le crâne canin à guérir des maux de tête, et le crâne de cheval à avoir « le visa pour l’Amérique ou l’Europe ». Un sésame cher, car important aux yeux de nombreux candidats à l’émigration qui considèrent ces destinations comme l’eldorado.

Comment ça marche? « Il faut écrire le nom de Dieu sur un morceau de papier et le mettre dans la gueule du cheval, puis plonger le crâne dans l’eau et on obtient » le visa espéré, explique Kouyaté.

Au Mali, la population est musulmane à près de 95%, chrétienne à près de 3%, mais les croyances animistes y sont très ancrées, sans considération de religion, âge ou origine.

« A cause des vagabonds sans métier »

Au plan économique, le pays est affecté par la crise politique et sécuritaire déclenchée en janvier 2012 avec des attaques dans le Nord de rebelles touareg et islamistes liés à Al-Qaïda contre l’armée, attaques suivies le 22 mars 2012 d’un coup d’Etat et quelques jours plus tard de la chute de cette vaste région (deux tiers du territoire) aux mains des assaillants.

Les rebelles touareg ont ensuite été évincés des principales villes par les islamistes armés, contre lesquels les forces maliennes mènent l’offensive depuis janvier avec l’appui de troupes françaises et africaines.

En treize mois, près de 431.000 personnes ont fui leurs domiciles dans le pays, devenant des déplacés internes ou réfugiés dans des Etats voisins, selon des estimations du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) communiquées le 22 février.

Dans un rapport sur la situation au Mali publié fin novembre, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, estimait que « le pays devrait tomber en récession en 2012, avec un taux de croissance de -3,1% ».

Selon lui, « les secteurs les plus touchés (par la crise) sont le bâtiment, l’agro-alimentaire et l’industrie manufacturière, outre toutes les activités du secteur des services, notamment le commerce et les services financiers ».

Au marché des artisans, voisin de celui des gris-gris, l’amertume règne. Ses cordonniers, bijoutiers, sculpteurs et autres commerçants, qui y voyaient régulièrement déambuler des touristes, se languissent aujourd’hui d’acheteurs.

« C’est difficile, même pour gagner un peu d’argent par jour pour la famille. (…) On travaille, mais il n’y a pas de clients », se désole Moussa Yattassaye, maroquinier.

Dans le meilleur des cas, Aboubacar Camara, vendeur de tissus, gagne 25 fois moins qu’avant la crise: « Avant, on pouvait vendre pour 300.000 à 400.000 FCFA (entre 460 et 610 euros) par semaine, avec en outre des commandes pouvant atteindre un million de FCFA (1.525 euros) ».

« Maintenant, on ne gagne même pas 50.000 FCFA par mois », soit 12.500 FCFA (19 euros) par semaine, « à cause de ces bandits armés et les voyous, les vagabonds sans métier! », s’offusque-t-il, en référence aux groupes armés.

Pour Safiatou Sidibé, 30 ans, vendeuse de tissus, la crise a aussi été « très mauvaise » pour les affaires. Elle n’a plus l’espoir de s’en sortir au Mali dans l’immédiat, avance-t-elle: « Dans deux mois, je pars en Côte d’Ivoire », pays voisin.