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Le «pouvoir est au bout du fusil» ! Mao Zedong, le dirigeant chinois, avait lancé cette formule devenue célèbre depuis : Profession de foi d’un guérillero paysan ou simple vérité historique ?

La question mérite d’être posée aujourd’hui à la lumière de ce qui se passe dans le monde, surtout en Afrique et singulièrement au Mali, dans le contexte international des ‘professions de foi démocratique’ où démocratie croit rimer avec bulletin de vote. Malcolm X, pour sa part, se confronta au dilemme : «balles ou  bulletins de vote». Et il avait vigoureusement tranché dans la douloureuse réalité du monde d’injustice et de violence qui était celui des Noirs afro-américains de son époque. Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis. Selon lui, le seul prix pour que les autres respectent vos droits humains est la mort. «Chaque petit geste se résume à une équation simple : la vie ou la mort. Si tu restes les bras croisés, tu meurs. Si tu luttes, tu meurs. Alors lutte et meurs», concluait-il !

Professeur Issa NDiaye

Choix cornélien ou réalité objective du monde ? La brutalité des «frappes démocratiques» des armées occidentales pour «normaliser» partout les pays qui ne répondent pas aux normes de l’ultra libéralisme arrogant, en est le signe distinctif. «Devoir d’ingérence», «droit humanitaire», «communauté internationale», «lutte contre le terrorisme» et autres slogans ont servi de justificatifs aux multiples interventions musclées des pays membres de l’OTAN, peu soucieux des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes. Nous y reviendrons prochainement dans un article sur la politique française au Sahel.

Pour l’instant, nous nous focaliserons sur la situation malienne du moment et les questions soulevées lors de la  Conférence dite d’Entente Nationale. Les différentes rébellions que le Mali a connues depuis son indépendance, ont toujours été comme un pistolet brandi contre la tempe de l’Etat souverain du Mali par l’ancienne puissance coloniale française depuis les tentatives infructueuses d’instauration de l’OCRS (Organisation Commune des Régions Sahariennes) et son pendant américain «Initiative Pan-Sahel» de l’AFRICOM.

Dès 1952, une mission de l’Assemblée de l’Union Française avait préconisé la création  d’un nouveau Territoire d’Outre-mer et le gouvernement français de l’époque avait déposé un projet de loi tendant à faire du Sahara un «Territoire autonome» dès les premiers jets de pétrole à Edjélé et à Hassi Messaoud en Algérie. (Loi du 10 janvier 1957, modifiée par l’ordonnance du 4 février 1959). Des décennies durant, les tentatives françaises de partition du territoire national ont échoué face au nationalisme malien. Aujourd’hui avec la base militaire française de Tessalit, la France a obtenu un avantage stratégique décisif qui permet de tenir dans sa ligne de mire tous les pays de la région, surtout l’Algérie, principal obstacle à la domination française dans cette partie de l’Afrique.

Ce n’est pas un hasard si elle a réussi à substituer à l’initiative algérienne créant un Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC : Algérie, Mali, Niger, Mauritanie), un G5 des pays voisins du Mali (Mauritanie, Niger, Burkina Faso et le Tchad) placé sous son contrôle de fait. L’Algérie, pourtant pièce maîtresse de la sécurité au Sahel, n’en fait pas partie. Curieuse coïncidence ! C’est à la lecture de ce contexte qu’il faut situer les condamnations de certains acteurs maliens tendant à faire porter à l’Algérie la responsabilité de la situation d’insécurité au Nord du Mali. Naïveté, erreur d’analyse stratégique ou les deux à la fois ?

Il est clair qu’il n’y aura pas de paix au Mali sans une coopération au minimum avec l’Algérie, à défaut d’une alliance stratégique incontournable, au plan politique, économique et militaire, voire monétaire. Les errements politiques du Mali et ses renversements d’alliance à répétition tantôt avec la Lybie, tantôt avec le Maroc ou avec l’Algérie, voire avec d’autres pays, ont largement contribué à décrédibiliser l’Etat malien, surtout sous Amadou Toumani Touré. Cela témoigne avant tout d’une absence de stratégie de notre part. Ainsi, confier le règlement de la «crise malienne» au Burkina Faso de Blaise Compaoré qui abritait les bases des forces spéciales françaises et américaines,  c’était se jeter directement dans la gueule du loup. Il est établi de longue date que la Mauritanie et le Burkina constituent les bases arrière des mouvements rebelles depuis plus d’une décennie. Ils ont toujours fait le jeu de la France tout comme d’autres pays membres de la CEDEAO, en particulier la Côte d’Ivoire, la Guinée  et le Sénégal qui ont bloqué dans leur port la livraison d’armes dont le pays avait besoin en 2012. Etrange solidarité ! Etrange CEDEAO ! En quoi nous est-elle utile ? Répétons-le : le rétablissement de la paix et de la sécurité au Mali passe nécessairement par une alliance stratégique avec l’Algérie. Il ne s’agit pas d’être bêtement pro-algérien ou anti-français. Il s’agit de faire ce qui est dans l’intérêt du pays. Il ne faut pas se leurrer. Il n’y a pas d’autre alternative.

Il convient d’en discuter avec l’Algérie directement et en toute franchise en tenant compte des impératifs nationaux des deux pays. La condition essentielle à cette alliance stratégique passe par la fermeture de toutes les bases étrangères au Mali. Il faut revenir aux principes fondamentaux du 20 janvier 1961 quand le Président Modibo Keita avait demandé le départ des troupes étrangères du Mali. Il avait, à l’époque, compris les enjeux géopolitiques et stratégiques. Il voulait bâtir un Mali véritablement indépendant. Il ne faut pas se faire d’illusion. Il n’y aura pas de souveraineté nationale ni de paix avec des troupes étrangères sur notre sol. Il revient au Mali d’en créer les conditions. Et cela ne relève pas du miracle ! Aux Maliens  d’aimer le Mali et de s’en soucier réellement ! Pas uniquement dans des discours mais par des actes posés. La guerre dans le Nord du Mali n’est pas la nôtre. Elle nous a été imposée de l’extérieur.

Le Président du Haut Conseil Islamique l’a répété et, à juste raison, à plusieurs reprises. Il a dénoncé avec force l’impérialisme occidental et surtout l’interventionnisme français, soulignant au passage la complicité des élites maliennes francophones. Mais il oublie une dimension toute aussi importante, celle de l’impérialisme arabo-salafiste et de la complicité des cadres arabophones qui servent de relais aux financements des pétromonarchies du golfe. Ceux-ci distillent un islam réactionnaire et sectaire dans la conscience de la jeunesse malienne désorientée par la crise économique, la faillite de notre système éducatif,  la dégradation de nos cultures et valeurs de civilisation. Les tentatives de substitution de l’arabe à nos langues nationales jusque dans les salutations donnent une idée des tentatives d’acculturation au Mali, dans des pays voisins comme le Sénégal, voire ailleurs dans la sous-région. La prolifération de medersas et de mosquées d’obédience salafiste, surtout dans les quartiers déshérités, constitue un des leviers.

Le paysage idéologique malien est saturé par les sectes et par les leaders religieux. L’argent des pétromonarchies du golfe circule sans aucun contrôle jusque dans les villages les plus reculés. On parle de jihadisme dans le Nord du pays alors que la menace couve partout dans le sud. Les accès récents de fièvre au centre et dans le sud du pays, dans la région de Sikasso voire prochainement dans l’ouest, illustrent les dérives qui nous guettent. Il faut donner un coup d’arrêt à l’arabisme agressif et sectaire. La prolifération des regroupements à base ethnique un peu partout dans le pays, sous des patronymes divers, constitue elle aussi une menace dangereuse pour la cohésion nationale. Seules nos cultures endogènes et nos langues peuvent nous en protéger. Les langues d’un peuple constituent sa racine, sa sève de vie. Y renoncer conduit inévitablement au suicide collectif. Il nous faut aussi sortir des analyses réductrices sur la lutte contre le terrorisme. Derrière ce vocable se cache une stratégie de chaos, de dislocation et d’émiettement de nos pays.

Les mouvements jihadistes et leurs leaders sont sortis, pour la plupart, des laboratoires des services secrets occidentaux. On le sait depuis longtemps. Tout près de nous, en Algérie, le FIS (Front Islamique du Salut) a été soutenu en son temps par les services secrets américains. On sait ce que cela a coûté à l’Algérie. Mais elle a su déjouer ce complot en se fondant sur ses traditions nationales de lutte et de résistance populaire. La lutte contre le terrorisme est en réalité un champ d’affrontement et de complicité entre deux impérialismes, l’un occidental, l’autre arabo-salafiste. Il suffit de se rappeler la collusion entre ces deux impérialismes en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Yémen, au Nigeria, en Somalie et récemment au Sahel… La trame est toujours la même. Les acteurs changent juste d’appellation quelquefois.

D’un côté, on crie au terrorisme, de l’autre, on vend des armes et on ferme les yeux sur les financements colossaux qui alimentent les forces jihadistes utilisées comme fantassins dans des guerres d’agression qui ne disent pas leur nom. La collusion entre ces deux impérialismes est stratégique même si quelquefois apparaissent des contradictions. Ce sont toujours nos pays et nos peuples qui en font les frais, les peuples des pays d’origine de ces puissances impérialistes aussi. En témoignent les attentats sanglants  qui ont cours dans ces pays. Il nous faut sortir de ces prétendues guerres contre le terrorisme. Elles nous enferment dans un cercle de dépendance sans fin et nous plonge dans un cycle infernal de violences inouïes. Aujourd’hui près de 100.00 soldats étrangers sont sur le sol africain dont près de 10.000 français. Ils ne sont pas près de partir. Ils s’y incrusteront davantage tant que nous continuerons à réciter leurs chansons sur le terrorisme et le jihadisme. Ils ont tout intérêt à faire perdurer le chaos.

Dans le cas spécifique du Mali, la France et les autres puissances nous ont imposé une lecture biaisée de la réalité, nous faisant croire que c’était avec le MNLA, leur créature, qu’il fallait composer. D’anciens responsables dissidents du MNLA ont largement parlé des promesses qui leur avaient été faites alors. Ils nous ont poussés à diaboliser le chef d’Ansardine en faisant un repoussoir. Or l’ennemi stratégique n’était pas Iyad Ag Ghali, mais bien le MNLA qui se déclarait anti malien et partisan d’une indépendance. Il a forgé à cet effet un Etat mythique l’Azawad qui n’a aucune consistance historique, géographique, sociologique, démographique ou culturelle. Iyad, lui au moins, s’est toujours déclaré Malien et contre la partition du Mali tout comme le GATIA (Groupe Autodéfense Touareg Imghad et Alliés).

En suivant la stratégie française, l’Etat malien a fini par pousser Ansardine dans les bras du jihadisme et à marginaliser le GATIA, plus représentatif et les autres mouvements armés en les contraignant à des compromis intenables à terme, avec le MNLA. Un terrible gâchis et qui complique la donne sur le terrain ! Résultat, la multiplication des groupes armés et le processus est loin d’être terminé, avec le risque d’embrasement de tout le pays, y compris dans les pays voisins. Le MNLA n’est pas une puissance militaire et surtout il n’est pas populaire. Il a subi de défaites cuisantes à répétition sur le terrain. Il aurait disparu, n’eût été la protection française. Il n’existe qu’en tant qu’instrument des services secrets français. Cela a été souligné et à plusieurs reprises par d’anciens diplomates français.

Au contraire, il fallait construire une alliance stratégique avec tous ceux qui se disent Maliens, soucieux de l’unité et de l’intégrité du pays, y compris Iyad et cela reste d’actualité, contre tous ceux qui travaillent à l’implosion du pays. C’est dans l’intérêt du pays, aussi celui des pays voisins, même si bon nombre de leurs dirigeants se sont mis au service des puissances extérieures qui convoitent avant tout les ressources naturelles de nos pays. Il nous faut reconstruire aussi une alliance stratégique à l’échelle internationale, en regardant ailleurs. Alpha Condé, le Président guinéen parlait récemment à Abidjan, de la nécessaire «rupture du cordon ombilical avec l’ancienne puissance coloniale». Changement d’époque ? L’éventualité d’une victoire de Jean Luc Mélenchon aux prochaines élections en France pourrait certainement y contribuer. En tous cas, la Syrie a su choisir. Son peuple en tire les bénéfices aujourd’hui et commence à sortir de l’impasse dans lequel les appétits des pays occidentaux et la complicité de certains pays arabes l’ont plongée.

 

Il nous faut faire des choix stratégiques  comme au début des années 60, et mettre fin aux errements actuels. Mais on ne saurait le faire sous la dictée des puissances extérieures. La Conférence d’Entente Nationale n’est pas la solution. La question essentielle du Mali est aujourd’hui  celle de la souveraineté populaire. Il ne s’agit pas de faire sortir des réformes de la tête d’experts, mais il revient aux populations et à elles seules, de définir et de construire un nouveau pays conforme à leurs aspirations, sans aucune ingérence extérieure. C’est aux Maliens et à eux seuls de décider de ce qu’ils veulent pour leur pays. Ce n’est pas du haut vers le bas que l’on pourra définir un nouveau projet viable pour le pays, mais du bas vers le haut. Il faut cesser de croire à un sauveur suprême. Il n’en existe pas.

Il nous faut arrêter de nous plaindre et nous interroger véritablement sur nos propres responsabilités. En vérité, ce sont les Maliens que nous sommes qui ont trahi le Mali. Chaque pouvoir est le reflet de son peuple à un moment donné. L’Etat et les dirigeants d’un pays ne sont que l’expression des citoyens du moment. Il ne sert à rien d’accabler les dirigeants du moment. Nous sommes responsables de leur faillite. C’est nous qui les élisons ou acceptons qu’ils soient là. À nous de nous assumer. Tant que nous continuerons à être achetables, nous continuerons à trahir ce pays. Pour de l’argent, n’importe lequel, nous sommes prêts à trahir. Plus de citoyenneté, plus de fraternité, plus de solidarité, plus de patriotisme. Nous sommes devenus de vulgaires apatrides. Nous nous vendons aux plus offrants et sans vergogne. C’est à un véritable réarmement moral qu’il faut procéder.

Il nous faut interroger notre histoire et nos cultures, interroger aussi d’autres expériences à travers le monde. Cesser de regarder vers le Nord. Regarder plutôt vers le Sud. Regarder vers l’Afrique non francophone comme le Rwanda. Regarder vers d’autres continents comme l’Amérique latine, vers Cuba. Regarder vers l’Inde et les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).  Vers des systèmes de financement autres que la Banque mondiale et le FMI comme la nouvelle BAII (Banque Asiatique d’Investissement dans les Infrastructures). Construire d’autres alliances à l’échelle internationale, plus équilibrées ou plus profitables avec la Russie et la Chine. Rompre notre tête-à-tête avec l’Occident et les «bailleurs de fonds» traditionnels et leurs institutions prédatrices. Reconstruire notre destin. Il n’y a pas de modèle. À notre peuple de le forger et oser enfin inventer l’avenir. Mais sans le peuple et sans leurs armes à la fois, il n’y a pas d’avenir !

Pr. Issa N’DIAYE

Source: Le Reporter

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