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Le conflit franco-malien: une nouvelle phase d’affrontement (Analyse)

– Le Mali accuse Paris de violer son espace aérien et d’appuyer les terroristes, alors que Paris dément catégoriquement et considère cela comme étant une humiliation lancée à ses 59 soldats morts pour défendre ce pays.

Le retrait du dernier soldat français du territoire malien, le 15 août, ne signifiait pas la fin de la crise entre Paris et Bamako, mais plutôt le début d’une nouvelle crise diplomatique après que le pays africain a accusé les forces françaises de violer son espace aérien, voire de l’espionner et de soutenir le terrorisme.

Le Mali est allé encore plus loin en invitant le Conseil de sécurité à tenir une réunion d’urgence destinée à examiner les violations françaises à répétition de son espace aérien et pour amener la France à suspendre immédiatement ses actes hostiles.

Le ministère malien des Affaires étrangères avait évoqué, dans un message adressé aux Nations unies, détenir des « preuves crédibles » qui attestent la remise par la France d’armes, de munitions et de renseignements à des groupes terroristes, dont l’identité n’a pas été déclinée.

*La réaction militaire

Toutefois, la correspondance adressée par le ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulaye Diop, à la présidence chinoise du Conseil de sécurité, comportait les noms de deux dirigeants, Ibrahim Ag Bahanga et le colonel Abou Talha, commandant de l’émirat de Tombouctou.

Le chef de la diplomatie malienne a indiqué qu’un hélicoptère appartenant à l’opération Barkhane a acheminé, les 6 et 7 août courant, les deux hommes de la forêt de Ogrich dans la ville de Goundam, située dans la région de Tombouctou, à une destination inconnue.

Diop n’a pas précisé à quels groupes armés appartiendraient Bahanga et Abou Talha, bien que le premier soit issu des Touaregs et appartiendrait éventuellement au groupe rebelle des Azawad du nord du pays, ou à l’organisation « Ansar Dine » dirigée par Iyad Ag Ghali.

Quant au colonel Abou Talha, l’individu le plus connu sous ce pseudonyme est « Abou Talha al-Mauritani », un dirigeant d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui forme avec le groupe « Ansar Dine », la phalange d’« Al-Mourabitoune » et celle de « Macina » (Katiba Macina), la Coalition Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin (JNIM) ou Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), concurrencée par l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS).

Néanmoins, le 7 août, soit le même jour qui a vu le Mali accuser l’Opération française « Barkhane » de transférer Bahanga et Abou Talha à bord d’un hélicoptère, l’armée malienne avait diffusé un communiqué pour annoncer « avoir documenté des opérations secrètes et non coordonnées qui attestent que les terroristes ont bénéficié d’un appui majeur et d’expertises extérieures ».

Cette déclaration est intervenue après que des attaques simultanées attribuées à Daech dans le triangle transfrontalier Niger-Mali-Burkina Faso, avaient fait 42 morts et de nombreux blessés parmi les soldats maliens.

Le mois précédent, ce sont 66 morts au moins, dont des soldats et des civils qui ont péri dans des attaques simultanées lancées par la « Katiba Macina » et revendiquées par « Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin » (JNIM), dont la plus grave avait ciblé la base militaire stratégique de Kati, cœur de l’appareil militaire et siège de la Résidence du Colonel Assimi Goïta, président intérimaire du Mali, ce qui a constitué une grave atteinte en termes de sécurité et de renseignements. L’état-major des armées maliennes a indiqué que cette attaque était liée à des parties étrangères.

En effet, les groupes liés à Al-Qaïda et à Daech avaient lancé, en l’espace de moins de deux semaines, des attaques simultanées et inédites depuis 2012, faisant un grand nombre de morts concomitamment avec le retrait du dernier soldat français.

Après l’évocation de la réception par les groupes terroristes d’un appui de parties extérieures, en faisant allusion à la France, l’accusation est devenue aujourd’hui directe.

Le Mali est même allé jusqu’à demander au Conseil de sécurité d’intervenir pour examiner les preuves collectées par Bamako au sujet des « violations flagrantes de l’espace aérien malien, utilisé par Paris pour collecter des informations et des renseignements au profit des groupes terroristes opérant dans la région du Sahel et pour leur faire acheminer des armes et des munitions », selon la correspondance adressée par la diplomatie malienne aux Nations unies.

Plus grave encore, le Mali a menacé de porter son escalade du stade de la pression diplomatique à celui de la réaction militaire contre la France pour réagir à ces violations.

En effet, Bamako a déclaré qu’il s’arrogeait « le droit de faire usage de l’autodéfense », conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies.

L’article en question dispose « qu’aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales ».

Il s’agit ainsi d’une menace de cibler les hélicoptères et les avions de chasse français ainsi que les drones en cas de violation de l’espace aérien malien.

**Une humiliation aux morts de la France

La première réaction de Paris aux accusations maliennes au sujet du soutien des groupes terroristes, est intervenue par voie de tweets postés par l’ambassade de France à Bamako, en date du 17 août, et dans lesquels il est fait mention d’un « démenti catégorique de toute collecte de renseignements au profit des groupes terroristes ou encore de l’acheminement d’armes et de munitions ».

« Il est clair que la France n’a jamais soutenu, directement ou indirectement, ces groupes terroristes », écrit l’ambassade.

La représentation diplomatique de l’Hexagone a rappelé que l’armée française a « neutralisé plusieurs centaines de terroristes au Mali et a éliminé deux personnalités historiques du terrorisme dans la région », dans une allusion faite à Adnan Abou Walid al-Sahraoui, chef du groupe État islamique au Grand Sahara, et à Abdelmalek Droukdel, chef de l’AQMI.

L’ambassade de France a énuméré les sacrifices consentis en faveur du Mali, de 2013 jusqu’en 2022, s’agissant notamment de la libération de plusieurs villes qui étaient aux mains des groupes terroristes, en particulier celles de Tombouctou et de Gao dans le nord, ainsi que de la mort de 53 soldats français au cours de cette même période.

De son côté, le commandant de la Force Barkhane, le général de division Bruno Baratz, a, dans une déclaration faite aux médias, fait part de son étonnement quant aux accusations portées par le Mali au sujet de la violation de sa souveraineté aérienne, considérant cette attitude comme étant une « humiliation à nos 59 compagnons qui ont été tués alors qu’ils défendaient le Mali ».

Baratz a indiqué que « Même au moment du désengagement, il y avait eu un accrochage entre le personnel de la 13e DBLE et un groupe de l’EIGS, faisant deux morts dans les rangs de l’EIGS. C’est étonnant de nous accuser aujourd’hui d’appuyer et de soutenir le terrorisme ».

Néanmoins, le rôle de la France dans la lutte antiterroriste au Mali ne nie pas le fait qu’elle survole et viole l’espace aérien de ce pays qui souffre d’une faiblesse de ses forces aériennes. Rappelons aussi que la position de Paris à l’endroit de Bamako avait changé après le coup d’Etat du mois d’août 2020.

En effet, les relations entre les deux pays évoluent de mal en pis, au vu de la décision française prise de mettre un terme à l’opération Barkhane sans coordination avec le gouvernement intérimaire malien qui considère que Paris l’a lâché dans son combat contre les groupes terroristes et a décidé d’expulser l’ambassadeur de France parallèlement à l’abrogation des traités de défense tout en réclamant le départ rapide des forces françaises de son territoire.

La France avait annoncé le retrait de son dernier soldat du Mali, d’ici la fin de cet été mais il semble qu’elle avait hâté ce processus après des manifestations organisées par des dizaines de personnes à Gao le 14 août.

Les protestataires avaient fixé aux forces françaises un ultimatum de 72 heures pour quitter définitivement leur ville, en brandissant une série de slogans, dont « Barkhane, parrain et allié des groupes terroristes », néanmoins, les soldats français n’ont pas attendu la fin de l’ultimatum et ont décidé de quitter la ville et le pays, en moins de 24 heures.

La France a décidé de transférer ses soldats établis au Mali au Niger voisin. Quelque trois mille soldats français de la Force « Barkhane » seront déployés au Tchad et au Niger.

Il convient de souligner que la Force « Barkhane » ne bénéficie pas d’un accueil populaire au Niger, à l’instar des autres pays de la région du Sahel. Les autorités de Niamey avaient d’ailleurs interdit une marche de protestation contre la présence des forces françaises dans leur pays, marche qui était initialement prévue le 17 août courant.

Les autorités intérimaires conduites par Goïta se dirigent vers l’escalade avec la France pour la mettre dans l’embarras sur le plan international, fortes en cela par l’appui apporté par leur nouvel allié, la Russie, qui a équipé le Mali récemment de cinq avions de chasse et d’un hélicoptère militaire.

Moscou saisit que Paris s’emploie à user de toute son influence dans la région pour faire chuter le régime militaire, actuellement en place à Bamako, et ce par tous les moyens possibles.

Ainsi, le conflit entre Goïta et Macron est un combat à travers lequel la France s’emploie à s’afficher en tant que puissance qui a son mot à dire dans l’Ouest de l’Afrique, tandis que le gouvernement intérimaire malien tente de défendre la souveraineté du pays et de refuser tout diktat français qui rappellerait l’ère coloniale, ce qui accroît sa popularité et renforce sa position en prévision des élections prévues d’ici deux ans.

*Traduit de l’arabe par Hatem Kattou

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