La chasse aux islamistes bat son plein à Gao

«Nous ne sommes pas du Mujao…» Interdiction de parler aux prisonniers, mais l’un d’eux parvient quand même à souffler ces quelques mots. Le regard fuyant, apeuré, l’homme d’une quarantaine d’années ne veut pas qu’on le prenne pour un combattant du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, ce groupe islamiste armé qui a occupé Gao pendant près de dix mois, jusqu’à la libération de la ville, le 26 janvier dernier. Lui et quatorze autres hommes ont été arrêtés mardi, et sont depuis maintenus en garde à vue.MALI-FRANCE-CONFLICT

Assis dans la cour de la polyclinique qui fait office de gendarmerie, depuis la destruction par le Mujao de tous les bâtiments officiels, les quinze gardés à vue attendent d’être interrogés. Ils ont été arrêtés dans le village de Kadji, à proximité de Gao, dans le nord du Mali. Une localité coupée en deux, dont une moitié forme une petite île sur le fleuve qui longe le reste de la ville, et une autre est nichée au pied d’une colline, sur la rive opposée à Gao. Ce petit village, de confession wahhabite, est aujourd’hui l’objet de toutes les rumeurs. Pour les habitants de Gao, il s’agit d’un réservoir d’islamistes. Sadou Dali Touré est le premier conseiller de la commune de Gounzoureye, à laquelle appartient le village de Kadji. «Les habitants de ce village ont adhéré à une pratique très radicale de l’islam, explique-t-il, et cela bien avant l’arrivée du Mujao, dès les années 1970. Leur pratique est très différente de celle des habitants de Gao.»

Lorsque l’on demande aux habitants de Gao s’ils craignent une infiltration des islamistes, si certains pourraient encore se cacher dans la ville, la plupart affirment ne pas y croire. Pourtant, les armées française et malienne continuent de demander aux habitants de dénoncer toute personne suspecte. L’attaque menée par des combattants islamistes la semaine dernière, en plein centre-ville, et qui a coûté la vie à deux civils, prouve que les djihadistes ne sont pas loin. «Ils sont en brousse (hors de la ville, NDLR), ils sont à Kadji», lancent vite et facilement les gens de Gao, qui entendent ainsi défendre la réputation de leur ville tout en expliquant la présence tenace de poches de combattants dans la région. «Les habitants de Kadji avaient déjà les mêmes pratiques que les islamistes, poursuit Sadou Dali Touré, alors quand le Mujao est arrivé, ils ont coopéré, collaboré. Ils avaient les mêmes intentions et faisaient les mêmes choses.»

Règlements de comptes

Aussi, c’est sur la base de dénonciations populaires que les quinze hommes aujourd’hui entendus par les autorités ont été arrêtés. «Ils sont connus de tous», confirme Sadou Dali Touré. Accusés d’avoir servi les djihadistes pendant l’occupation, soupçonnés de continuer de les aider à se cacher, les quinze hommes sont gardés à vue. Et donc présumés innocents. «Nous sommes en train de faire leur audition, précise le lieutenant-colonel Saliou Maïga, responsable de la gendarmerie de Gao. Nous faisons des rapprochements, et c’est en fonction de cela que nous pourrons établir leur éventuelle responsabilité.» Depuis la libération de la ville et l’arrivée des militaires, les dénonciations ont été nombreuses. Le lieutenant-colonel Maïga parle de «tohu-bohu», ne veut pas donner de chiffre mais confirme de la tête un ordre d’idées de 150 à 200 personnes. Le maire de la ville, Sadou Diallo, n’est pas plus précis et affirme vaguement que plus de la moitié des personnes appréhendées ont finalement été libérées. C’est que les dénonciations sont le seul moyen pour les autorités d’appréhender les islamistes encore en liberté. Vite abusives, elles sont aussi l’occasion de règlements de comptes et de vengeances personnelles…

Pour le lieutenant-colonel Maïga, il s’agit aussi de dire que tout le monde est concerné et que les habitants de Kadji ne sont pas des boucs émissaires. «Ce ne sont pas les seuls habitants de Kadji que nous interrogeons, insiste-t-il, nous vérifions tout le monde.» À l’issue des interrogatoires, les quinze habitants de Kadji seront soit relâchés, soit inculpés. Auquel cas ils connaîtront le même sort que la quarantaine de personnes déjà transférées de Gao à Bamako, en attente d’un jugement.