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Françafrique: les multiples nuances de la légende noire de Jacques Foccart

Inamovible responsable de la cellule africaine de l’Elysée sous de Gaulle et Pompidou, Jacques Foccart a joué pendant les premières décennies de la Ve République un rôle décisif dans la politique africaine de la France. La vie et les actions de cet homme d’influence, qui préférait l’ombre des officines aux feux de la rampe, restent nimbées de mystères et de faux-semblants. Difficile de dénouer l’écheveau complexe de fantasmes et de réalités.

Jacques Foccart conseiller elysee

Le 19 mars 1997 disparaissait Jacques Foccart, l’un des hommes les plus puissants des débuts de la Ve République. Bras droit du général de Gaulle sur les questions africaines, il faisait partie avec Jacques Chaban-Delmas, Michel Debré, Georges Pompidou, Roger Frey et André Malraux de ceux qu’on a appelés les grands « barons » du gaullisme.

Fidèle parmi les fidèles, ce gaulliste de première heure avait un bureau proche de son mentor au palais présidentiel et était un des rares à s’entretenir quasi quotidiennement avec le Général. Devenu un intermédiaire indispensable entre Paris et ses anciennes colonies africaines, il restera en place sous la présidence de Pompidou, avant d’être remercié après l’élection de Giscard d’Estaing en 1974. Jacques Chirac lorsqu’il est nommé à Matignon en 1986 fera appel à ses services, puis encore en 1995 quand il accède à l’Elysée.Foccart est sans doute aussi l’un des hommes les plus controversés de la république gaullienne à cause de ses liens – toujours niés par l’intéressé – avec les services de renseignement français (SDECE) et le service d’ordre gaulliste (SAC), mais aussi à cause des dérives de la politique française dans l’Afrique post indépendance, imputées aux fameux réseaux Foccart. Les controverses se sont amplifiés récemment avec les révélations du Fonds Foccart aux Archives nationales (1) dévoilant au cours des dernières années les méthodes de gestion, via un vaste réseau d’informateurs et de mercenaires de contre-espionnage, que « Monsieur Afrique » du Général-président avait mis en place pour conserver une influence française dans les anciennes colonies.

Pour Frédéric Turpin, l’auteur d’une récente biographie (2) de l’homme, ces révélations ne disent pas toutefois tout du personnage complexe que fut Jacques Foccart. Si le biographe reconnaît que les accusations contre son protagoniste « ne reposent naturellement pas que sur des représentations négatives purement imaginées », il regrette qu’ « en se focalisant sur certains aspects de l’action du personnage (barbouzes, affaires africaines, etc.) la légende noire a(it) capté la mémoire de Jacques Foccart au point d’en faire une vulgate communément admise comme une vérité historique absolue ». Cette légende noire ne dit rien sur son extraordinaire longévité aux affaires par exemple, ni sur sa capacité d’influence ou ses convictions patriotiques. Force est de s’interroger : Qui était le vrai Foccart ? Pourquoi le mythe a-t-il rattrapé le personnage ?

Bras séculier du régime gaulliste

La légende noire faite de réseaux occultes, de barbouzeries en tous genres et de financement occulte des partis politiques qui entoure son héros, explique Turpin, ne peut se comprendre sans la situer dans les luttes violentes qui ont caractérisé la vie politique française dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Les Gaullistes, engagés dans une lutte fratricide avec notamment les Communistes dans ces années de guerre froide, ne dérogeaient pas à la règle. Foccart en était l’un des principaux opérateurs.

Né en 1913, de père alsacien et de mère créole guadeloupéenne, le jeune homme était devenu gaulliste pendant la Résistance en prenant la tête d’un maquis dans l’Orne. Il participe aussi aux missions de renseignement et d’action pour le compte du service secret de la France libre. Sa première rencontre avec l’homme du 18 juin a lieu en 1946. Il rejoindra ensuite rapidement le Rassemblement du peuple français(RPF), le parti créé par de Gaulle. Parallèlement, il est au cœur des réseaux d’anciens résistants recyclés en agents secrets, sur lesquels il s’appuie pour accompagner de Gaulle dans sa prise du pouvoir, ce qui sera chose faite en mai 1958.

Pour récompenser sa fidélité, il est parachuté conseiller à Matignon, puis dès janvier 1959, il est nommé secrétaire général pour la Communauté et les Affaires africaines et malgaches à l’Elysée. Mais au début des années 1960, les journalistes le qualifient toujours de «spécialiste du renseignement » et de « technicien de services secrets », adepte des manipulations et coups tordus. Une réputation, déjà sulfureuse, qu’il doit au rôle qu’il a joué dans la lutte livrée par le pouvoir gaulliste contre les tenants de l’Algérie française et l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS). L’image d’un Foccart comme l’archétype de Monsieur Afrique s’imposera progressivement.

« Monsieur Afrique »

L’Afrique a longtemps été  pour Jacques Foccart terra incognita. Il n’y avait jamais mis les pieds avant les années 1950. Mais comme il connaissait les Antilles, ayant passé sa petite enfance en Guadeloupe où son père avait officié comme conseiller général, il s’est vu confier le portefeuille africain dans le nouveau parti gaulliste (RPF) et, en mars 1950, un siège de conseiller de l’Union française. Il saisit cette occasion pour noue

Le président ivoirien, Felix Houphouët Boigny, sous le regard de Jacques Foccart. 30 mars 1969. © Archives Nationales

des contacts et parfois des amitiés parmi les parlementaires africains (Houphouët-Boigny, Emile Zinsou, Modibo Keïta…) qui exerceront ensuite les plus hautes fonctions dans leurs pays respectifs après les indépendances. Mais c’est le voyage qu’il effectue en mars 1953, aux côtés du général de Gaulle, dans tous les territoires de l’Afrique occidentale et équatoriale, qui constitue « la borne à partir de laquelle l’Afrique a été quelque chose de très important », confiera-t-il au journaliste Philippe Gaillard chargé de co-rédiger ses Mémoires (3).

En tant que conseiller de de Gaulle sur les dossiers africains, il était chargé d’organiser la décolonisation de l’Afrique. Son rôle était celui d’un fidèle exécutant. Le véritable concepteur de la politique africaine n’était autre que le général-président lui-même. Pour ce dernier, il était impératif de maintenir l’Afrique subsaharienne francophone dans le giron de la France. Cela découlait d’une part de la nécessité pour Paris d’avoir accès selon ses termes aux richesses minières et pétrolières dont les pays africains regorgent et du souci de la France gaullienne, d’autre part, de retrouver sur la scène mondiale une place de premier plan, malgré la bipolarisation de la Guerre froide.

Dans ce contexte, la principale mission du secrétariat général pour les Affaires africaines et malgaches consistait à assurer la stabilité dans les pays dont il avait la charge, en soutenant les dirigeants amis et en empêchant des régimes hostiles à l’ancienne métropole de prendre le pouvoir. Jacques Foccart s’acquitte de la tâche en s’appuyant sur ses réseaux formels et informels, réussissant à incarner à lui seul la spécificité des relations franco-africaines. Mais sa méthode de gestion des affaires africaines et malgaches dans une opacité totale n’a pas manqué de susciter des critiques. Dès 1969, les partis d’opposition en France réclamaient la suppression de l’officine et le rattachement du portefuille au ministère des Affaires étrangères.

On a tout imputé aux réseaux Foccart : néocolonialisme, déstabilisation des jeunes républiques africaines, manœuvres souterraines, coups d’Etat, assassinats d’opposants à la demande des régimes amis. La légende veut que le secrétaire général des Affaires africaines et malgaches gardait dans son tiroir des lettres signées par les chefs d’Etats réclamant l’envoi des troupes françaises prévu par les traités de défense bilatéraux. Le moment venu, il suffisait de mettre la date.

Foccart s’est toujours défendu d’avoir orchestré des coups d’Etat et a nié avec beaucoup de véhémence dans ses entretiens avec Philippe Gaillard toute participation à l’assassinat de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka en 1965, enlevé à Paris avec l’aide de policiers et de membres des services secrets français. Il était moins catégorique s’agissant de l’aide française à Moïse Tschombé au Congo-Léopoldville, devenu depuis le Zaïre, ou à la sécession biafraise au Nigeria. Interrogé sur ses réseaux lors du procès du SAC en 1982, il avait déclaré espérant mettre fin aux rumeurs : « Je n’alimente pas des réseaux qui n’existent pas avec de l’argent que je ne gagne pas grâce à des sociétés qui ne sont pas. »

Cela n’a manifestement pas suffi, car la légende noire a fini par capter la mémoire de Jacques Foccart. Est-ce parce que l’homme n’est jamais allé – sans doute par fidélité à son mentor – jusqu’au bout de sa logique d’autodéfense, en rappelant qu’il n’était pas le concepteur mais simple exécutant, certes enthousiaste, d’une politique empreinte des contradictions et turbulences de la république gaullienne ?


(1) Le syndrome Foccart. La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours, par Jean-Pierre Bat. Folio/Histoire, Paris, Gallimard, 2012
(2) Jacques Foccart. Dans l’ombre du pouvoir, par Frédéric Turpin. Paris, CNRS Editions, 2015.
(3) Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard, 2 tomes, Paris, Fayard-Jeune Afrique, 1995-1997.

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