Crise du nord : Le cercle « des pays amis » du Mali s’agrandit

Lors de notre séjour au Mali, nous avons rencontré le Secrétaire général (SG) du parti de la Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI) à Bamako, le docteur Oumar Mariko. C’est au siège de sa fondation situé dans un quartier résidentiel de Bamako que l’homme nous a reçu. De nombreuses personnalités dont des hommes politiques, des gendarmes, des policiers, des militaires, des acteurs de la société civile… avaient également rendez-vous ce jour-là avec lui. Comme tout le monde, nous avons été soumis à une fouille exécutée par un militaire affecté par le CNRDRE pour assurer la sécurité de l’homme politique. « J’espère que vous n’avez pas une arme du MUJAO dans votre sac, comme vous venez du Burkina », nous a-t-il lancé. Tout souriant, Mariko nous a accueilli chaleureusement non sans avoir présenté ses excuses suite aux multiples rendez-vous ratés. Au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, il a eu des mots assez inamicaux à l’endroit des acteurs de la médiation burkinabè. Très remonté contre l’intervention militaire de la CEDEAO dans son pays, Oumar Mariko reconnaît de moins en moins Dioncounda Traoré comme président par intérim du Mali et considère le capitaine Amadou Haya Sanogo comme le seul président légitime de l’ex-Soudan français. Cet enfant terrible de Bafoulabé, dans la région de Kayes, médecin généraliste de carrière et syndicaliste, est un opposant qui ne porte pas de gants pour tirer à boulets rouges sur la France de François Hollande. Ce politicien de 63 ans, promu ministre alors qu’il était encore étudiant, évoque les origines de la crise malienne tout en situant les responsabilités des uns et des autres. Il parle de carnage si la CEDEAO s’entête à intervenir militairement au Mali. Lisez plutôt l’exclusivité de l’entretien.

 

« Le Pays » : Succinctement, comment peut-on présenter Oumar Mariko ?

Oumar Mariko (OM)  : Merci d’abord pour votre patience après tous ces jours que vous avez passé à courir après moi. Pour me présenter aux Burkinabè, je dois dire que j’ai travaillé avec des gens comme Da Sié Eric (paix à son âme), Da Hien, Charles Ouoba (paix à son âme également). Ensemble, nous avons créé le club universitaire de l’UNESCO en 1987 au Burkina. Je suis allé plusieurs fois au Burkina où j’ai beaucoup d’amis, des collaborateurs aussi. Au niveau du monde politique, je connais des acteurs qui travaillent aujourd’hui avec Blaise Compaoré, d’autres ne sont pas avec lui. J’ai beaucoup travaillé avec Somé Valère et bien d’autres Burkinabè que j’ai connus pendant la période révolutionnaire de votre pays. J’aimais rencontrer Thomas Sankara, contrairement à ce qu’on disait, et j’ai eu la chance de le voir à Bobo-Dioulasso en août 1987, année où il a été assassiné. Il était dans une voiture décapotable, évidemment avec Blaise Compaoré, sur l’Avenue du paysan. En 1991, à travers des luttes multiformes, nous avons pu mettre fin au régime de Moussa Traoré qui avait régné sur le Mali sans partage pendant 23 ans. Je me suis retrouvé dans le Comité de salut du peuple de la transition comme ministre. Mais 9 mois plus tard, j’ai rendu ma démission. A l’époque, avec le lieutenant-colonel devenu plus tard colonel, puis général, Amadou Toumani Touré, nous avons fait le coup d’Etat salvateur de 1991. J’ai toujours gardé des rapports professionnels, voire humains avec Toumani Touré, même si on ne partageait toujours pas les mêmes convictions politiques.

Et vous vous êtes retrouvé à l’Assemblée nationale…

J’ai été deux fois président du groupe parlementaire PARENA/SADI et également deux fois candidat à l’élection présidentielle. Je me préparais pour briguer pour la 3e fois la magistrature suprême et j’étais convaincu que cette fois-ci, ça allait être la bonne.

Mais vous étiez en même temps sceptique quant à l’organisation pratique des élections, n’est-ce pas ?

Effectivement, en février dernier, nous avons publié une déclaration pour dire que l’organisation de l’élection présidentielle était impossible dans ces conditions parce que le pays est en guerre. Nous n’avons pas été entendus et le 22 mars, les militaires ont fait une insurrection armée qui a abouti à un coup d’Etat que j’ai soutenu fortement, clairement et ouvertement comme un processus de redressement de la démocratie en République du Mali. Cela a montré que depuis des années, nous n’étions pas dans un pays de démocratie, mais plutôt dans une farce de démocratie. Mais la communauté internationale était en train de farder pour se donner enfin une bonne conscience de voir les Nègres dans une espèce de démocratie. L’économie par exemple était entre les mains d’une minorité.

Parlez-nous un peu de votre exil ?

J’ai été à plusieurs reprises calomnié, traîné dans la boue. Ce qui m’a poussé à m’exiler au Burkina ; puisqu’on m’avait faussement accusé d’avoir assassiné un policier. Quand l’ouragan est passé, je suis revenu au Mali me soumettre à la Justice de mon pays qui a trouvé que c’était de pures calomnies. La finalité en réalité, c’était d’abattre un homme qui dérangeait.

Vous avez l’habitude de soutenir les rébellions en Afrique. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

La rébellion ivoirienne, je l’ai ouvertement soutenue. Mais en fait, ce n’était pas la rébellion que je soutenais en tant que telle. J’étais contre la politique de xénophobie orchestrée par le régime de Laurent Gbagbo. J’étais désagréablement surpris de voir un socialiste de sa trempe se comporter de la sorte. En même temps, je me suis révolté contre la manière dont la CEDEAO a conduit les choses en Côte d’Ivoire. Cela a plongé le pays dans une situation de guerre qui pouvait être évitée par le simple décompte des voix qui permettrait de donner une porte de sortie honorable à Laurent Gbagbo. Et je dois ajouter que j’ai condamné l’agression française contre la Côte d’Ivoire. J’avais également dit non à l’agression de l’OTAN contre la Libye et j’avais prévenu que cette agression aura des conséquences graves sur le Mali. J’étais sûr que la France de Sarkozy entraînait la sous- région dans une situation catastrophique. Et, fort malheureusement, ce que je craignais est arrivé aujourd’hui à mon pays.

Et voilà votre pays plongé dans une crise que d’aucuns qualifient d’indescriptible. Quelle appréciation faites-vous de l’intervention militaire de plus en plus probable de la CEDEAO ?

La crise au Mali est une crise bel et bien descriptible. Elle est très descriptible parce qu’elle est connue et comprise. Seulement, on veut passer à côté de la vérité. La crise au Mali a été provoquée par deux forces qui avaient des agendas différents, mais dont les agendas ont été tous les deux dommageables pour notre pays. Vous aviez l’agenda de l’OTAN, de la France, et celui de la Communauté internationale qui, pour vaincre le président Kadhafi, avaient convaincu des Touaregs qui étaient dans l’armée de Kadhafi de récupérer un territoire qu’on leur attribuerait en République du Mali. Le 2e agenda, c’est celui de Amadou Toumani Touré qui ne voulait pas quitter le pouvoir contrairement à tout ce que les gens racontaient. Il était clairement dans une position de rempiler pour un 3e mandat.

Avez-vous les preuves de ce que vous avancez ?

Aujourd’hui, les preuves crèvent les yeux. Même les amis de Amadou Toumani Touré parlent. Ses amis sont ceux qui sont dans le FDR (Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et de la République). Les éléments de preuves que je peux vous donner, c’est par exemple le fichier électoral. Au départ, tout le monde était d’accord pour qu’on fasse un fichier électoral numérique et l’Etat a englouti des milliards là- dedans. Et c’est dans cette situation que Amadou Toumani Touré est revenu à l’ancien système qui n’est pas numérique. Pire, ce marché a été attribué à sa fille. Ce qui devait coûter au contribuable malien la somme de 6 milliards de F CFA. Ensuite, la CENI n’était pas prête. Et au Conseil des ministres au cours duquel Amadou Touré a été débarqué, il était question pour lui d’annoncer au peuple malien que les élections ne pouvaient pas se tenir à la date indiquée. Et Amadou Toumani Touré s’apprêtait à appliquer l’article 50 de la Constitution qui lui donnerait un pouvoir exceptionnel. Vous êtes assis dans le bureau où j’ai reçu Tiébilé Dramé, président du PARENA. Je peux vous dire à peu près ce qu’il m’a dit étant sur la chaise sur laquelle vous êtes assis. Il m’a exactement dit que l’ADEMA était arrivée à la conclusion que les élections n’étaient pas possibles le 29 avril. L’autre signe qui a montré que Toumani Touré ne voulait pas partir, c’est le couplage de l’élection présidentielle et du référendum. Concernant justement le référendum, il y a eu un avis de la Cour constitutionnelle pour dire que le référendum était illégal. Vu l’illégalité du référendum annoncée par cette institution, il n’avait plus une possibilité de convoquer le collège électoral.

« ATT ne voulait pas quitter le pouvoir et était d’accord pour la partition du Mali »

Si on reconvoquait le collège électoral, on repartait pour 3 mois après le mois de mars. En fait, la guerre a servi de faux prétexte parce que c’est eux, Amadou Toumani Touré et le MNLA, qui ont déclenché la guerre. Tout était organisé pour que Toumani Touré reste au pouvoir, mais le reste de l’agenda, c’est lui seul qui le savait. Des informations les plus crédibles ont fait état de ce que Amadou Toumani Touré était prêt à accepter le fédéralisme et de donner l’autonomie aux forces rebelles, pourvu qu’il reste au pouvoir.

Comment expliquez-vous tout cela ?

Cela s’explique par le fait que pendant 3 mois, les militaires se sont battus sans renfort ni matériels. Encore, deux milices avaient été constituées et étaient puissamment armées plus que l’armée elle-même. Ces milices étaient dirigées par le colonel Gamou, qui est un Touareg, et Ould Médou qui est un Arabe. Voilà ces deux officiers qui se regardaient en chiens de faïence mais qui recevaient des ordres à partir de Bamako, donnés par le grand sachem, Amadou Toumani Touré. Tout a été mis en œuvre pour que l’armée échoue. J’ai suivi presqu’en temps réel le déroulement des opérations à partir des communications téléphoniques. Les rebelles, lorsqu’ils ont été incapables de faire des assauts, ont simplement encerclé la ville de Tessalit. Et les forces qui devaient apporter des renforts et de la nourriture aux soldats encerclés, n’ont pas fait le moindre mouvement en direction de Tessalit. Aucune armée au monde ne peut résister à la faim. Elle est la meilleure arme contre l’armée. C’est dans ce contexte que l’armée s’est retirée de Tassalit. Ensuite, toutes les importantes bases ont été démantelées. A Kidal, une quarantaine d’hommes ont résisté des jours durant sans renfort avant de lâcher prise. Maintenant, les militaires se posaient des questions. Pourquoi continuer le combat dans ces conditions ? Quel est le sens de ce combat et pour qui combattons-nous ? C’est en ce moment qu’un renfort envoyé à la dernière minute a pris la route, et arrivés à Ségou, tous les éléments ont pris la poudre d’escampette. « Allez-y au front, les armes vous trouveront là-bas ». Voilà ce qu’on leur a dit à Bamako. C’est pour vous dire que l’armée malienne a été hautement trahie par la hiérarchie militaire dirigée par Amadou Toumani Touré. Et le 9 février déjà, mon parti avait réclamé la démission de Amadou Touré.

C’est donc vous qui avez incité les putchistes à passer à l’acte ?

Ecoutez, il y a eu d’abord la marche des épouses des militaires qui ne comprenaient pas pourquoi leurs maris se faisaient égorger comme des poulets. Député que je suis, je touche 150 000 F CFA comme indemnité de logement, le militaire malien, lui, perçoit 1 500 F CFA, 1 250 F CFA de prime générale d’alimentation et 8000 F CFA de prime de chaleur. Allez-y comparer un peu avec l’armée burkinabè. Donc, le 22 mars, c’était une délivrance.

Vous ne semblez pas être d’accord avec la prolongation du mandat de Dioncounda Traoré comme président par intérim du Mali. Quelles sont vos raisons ?

Il ne devrait même pas être au pouvoir et il n’est pas au pouvoir. Il est un homme porté par la CEDEAO. Permettez-moi de vous dire que la CEDEAO n’est plus la CEDEAO en ce sens qu’elle ne respecte pas les règles édictées par elle-même. Il ne faut pas faire fi de l’histoire. L’initiative de la création de la CEDEAO est partie d’ici au Mali sous Moussa Traoré. Ce sont les Maliens qui ont été à l’initiative de la création de la CEDEAO.

Vous voulez remettre en cause la médiation de Blaise Compaoré ?

Le président Blaise Compaoré, qu’il le reconnaisse ou pas, a été désavoué deux fois par la CEDEAO. Son ministre des Affaires étrangères et de la coopération régionale, Djibrill Bassolet, a été pratiquement le porte- drapeau de je ne sais quelle cause, des violeurs des consignes de la CEDEAO. Avec son président, ils ont été plusieurs fois désavoués, ça c’est une réalité. Je n’invente rien, allez voir les textes de la CEDEAO. Immédiatement, quand il y a eu le coup d’Etat, qu’est-ce qui s’est passé ? Alassane Dramane Ouattara a imposé un embargo à la République du Mali. Mais il n’en avait pas le droit. Nulle part dans les sanctions de la CEDEAO, il y a l’embargo. Même si une décision était collégialement prise par les chefs d’Etat, cette décision devrait être portée dans le journal officiel de la CEDEAO 30 jours avant. Pour que cette décision soit applicable, il faut attendre encore 3 mois. Les chefs d’Etat de la CEDEAO ont marché sur une combine orchestrée par Alassane Ouattara. Ceux-ci veulent mettre leurs copains à la tête du Mali, qui ont fait des business certainement avec ces chefs d’Etat. Ils veulent vendre le Mali sur l’autel de leurs appétits personnels. Je défie quiconque de me démontrer que la CEDEAO a respecté une seule de ses règles. La CEDEAO se montre ridicule à telle enseigne que beaucoup de Maliens réclament que le Mali se retire de cette organisation. Je crois que cela va venir. Ça commence à venir. Si la CEDEAO a la prétention de défendre la République du Mali, un pays frère en difficulté, elle ne devrait pas augmenter davantage ses difficultés quelles qu’en soient les raisons ! Le Mali connaît la guerre, un pays divisé. Et c’est le moment que la CEDEAO choisit pour lui imposer des restrictions financières et économiques. Cela est inamical. Et puis, elle n’a pas pris la décision immédiatement, mais après que la France s’est prononcée contre le coup d’Etat. Les sanctions économiques, c’est contre les populations déjà meurtries.

Donc, pour vous, la CEDEAO a eu tort d’intervenir au Mali ?

En fait, la CEDEAO n’a pas été logique en demandant la démission de Amadou Haya Sanogo. Pourquoi ils n’ont pas demandé le retour au pouvoir de Amadou Toumani Touré ? Selon l’article 36 de la Constitution, c’est le président de l’Assemblée nationale qui doit assurer l’intérim de la transition. Cet article confie et retire au président par intérim des pouvoirs. Il ne peut pas nommer un gouvernement, il ne peut pas dissoudre l’Assemblée nationale, il ne peut pas provoquer un référendum, il ne peut pas faire usage de l’article 37 qui lui donne des pouvoirs exceptionnels.

Mais vous étiez quand même à Ouaga pour les négociations, non ?

Nous étions à Ouaga parce que nous avions du respect pour le Burkina et pour son président Blaise Compaoré. Par respect pour le peuple burkinabè qui a tendu la main au peuple malien. Nous nous sommes donc retrouvés à Ouagadougou et les débats ont été clairs. Blaise Compaoré a été aussi clair en disant que « vous avez raison, mais c’est la communauté internationale qui se montre précieuse ». Alors, maintenant que nous avons raison, il s’agissait en ce moment de mettre en place une conférence nationale souveraine, afin de mettre sur pied des organes de transition et de donner une feuille de route à ce gouvernement de transition pour que nous puissions régler trois choses essentielles. La première chose, c’est de pouvoir faire face à la situation au Nord. La deuxième chose, pas moins importante, c’était de mettre sur pied un fichier électoral clair et crédible. Enfin, la troisième préoccupation était de mettre en place les bases d’un véritable changement à la tête du Mali pour le bien des populations. Voilà les 3 choses pour lesquelles on devait se donner rendez-vous à Ouaga dans la capitale burkinabè. A la fin des travaux, nous avons fait une déclaration en conséquence. Et voilà que les messieurs de la CEDEAO, avec Djibrill Bassolet en tête, viennent au Mali, marchent sur cette déclaration solennelle et sortent un papier pour dire de faire de Amadou Haya Sanogo, un ancien chef d’Etat, un poste qu’il n’a jamais occupé. Et du coup, on outrepasse la Constitution du Mali en prolongeant le mandat de Dioncounda Traoré, en le transformant un président de la transition. C’est de la superchérie de mauvais goût qui ne peut provenir que des gens qui n’ont pas de respect pour le peuple malien. Nous avons du respect pour les peuples burkinabè, ivoirien, guinéen et de toute la sous-région, mais nous n’accepterons pas que les dirigeants de ces peuples-là manquent de respect à notre peuple. C’est pour cette raison que lorsqu’on nous a appelés récemment pour aller encore à Ouaga, nous avons dit que notre sort ne se décidera pas à Ouaga. S’il y a un conflit demain au Burkina, nous serons les premiers à répondre à l’appel au secours. Et contre toute attente, le 30 avril, ils organisent un coup d’Etat contre le Mali et déversent des mercenaires sur notre territoire. Les avions étaient déjà posés dans un pays de la sous-région et prêts à attaquer le Mali. Il faut que les autorités burkinabè nous entendent et nous apportent un dementi à ce que je dis. Tout ce que je dis, c’est du roc, c’est imbattable.

A vous entendre, vous êtes contre toute forme d’intervention de la CEDEAO au Mali.

Ces gens-là disent que cela plaise aux Maliens ou pas, ils vont intervenir au Mali parce que leur sort est engagé. Ils parlent de narco- trafiquants et de terroristes qui occupent le Nord du Mali. C’est un danger pour leurs pays. Mais je vous pose la question : qu’est-ce que les Burkinabè, les Nigériens, les Guinéens, les Algériens, les Mauritaniens ont fait pour que les terroristes n’entrent pas au Mali ? Rien. Ils sont incapables de sécuriser leurs frontières et ils veulent transformer notre pays en champ de bataille. Ils ont la prétention d’envoyer ici en République du Mali des troupes, mais ils ignorent qu’ils ont bloqué les armes du Mali. Le Mali a acheté ces armes à la sueur de son peuple. Voilà Alassane Ouattara appuyé par d’autres chefs d’Etat de la CEDEAO qui bloquent ces armes au port de Guinée et au Sénégal. Je trouve cela très inamical entre le Mali et la Guinée. Parce que l’histoire entre les deux pays n’est pas à remettre en cause, c’est un précédent fâcheux.

Vous êtes donc remonté contre les autorités burkinabè ?

Mais oui ! Vous vous rappelez qu’il y a eu deux guerres entre le Burkina et le Mali. La première guerre s’est passée sous le régime de Sangoulé Lamizana. Les Maliens ont connu des exactions en Haute-Volta à l’époque, les Voltaïques ont connu des répressions ici au Mali. Nous autres Maliens, nous nous sommes battus pour que cela n’arrive plus entre nos deux peuples. En 1985, il y a eu la guerre de Noël entre le Burkina et le Mali. Grâce à Thomas Sankara, les Maliens n’ont pas été brutalisés au Burkina Faso et grâce aussi à la conscience patriotique qui a animé la République du Mali, nous nous sommes battus pour que les Burkinabè ne connaissent pas de répression. Mais que le Burkina Faso veuille déclencher la guerre au Mali, c’est un précédent dangereux.

Certains Maliens disent qu’ils sont d’accord avec cette intervention de la CEDEAO…

Tout dépend. Si vous tendez ce micro à Dioncouda Traoré ou à Tiébilé Dramé, ils vont vous dire qu’ils sont d’accord. Par contre, si vous rencontrez les habitants de Nianfouké, ils ne tiendront jamais ce langage.

D’aucuns trouvent votre rapprochement avec l’ex- junte suspect. Qu’en dites-vous ?

Il n’y a aucune suspicion puisque j’ai dit clairement et ouvertement que je les soutenais. Les militaires ont fait un travail salutaire et moi je ne parle même pas de junte. J’ai été très clair, nous étions à la quête de la démocratie et ce coup d’Etat est démocratique. Je me suis battu en 1991 pour asseoir la démocratie dans ce pays et Dieu seul sait quel sacrifice mon mouvement a fait.

Vous voulez parler de la chute du régime de Moussa Traoré ?

Oui, à l’époque Amadou Toumani Touré, m’a dit ceci : « mon cher Mariko, vous nous avez montré le chemin de la démocratie au Mali, vous nous avez tracé le chemin de l’honneur et de la dignité ». Le coup d’Etat était-il positif ? Il était bien positif. Pour nous, ce coup d’Etat devait nous aider à corriger ce qui n’a pas marché. Parce que nous étions dans une ploutocratie. Qu’est-ce qu’il y a de suspicieux dans mon comportement avec le CNRDRE ? Je suis un des rares hommes politiques qui ne cachent pas ses convictions, qui dit clairement ce qu’il pense ; alors on ne doit pas me soupçonner de quoi que ce soit. Ou bien, est-ce parce que Haya Sanogo est un militaire qu’on ne veut pas qu’il reste au pouvoir ?

« Nous avons été inspirés par le coup d’Etat de Blaise Compaoré »

Chez vous au Burkina, depuis combien d’années avez-vous un militaire comme président ? Mais lui avez-vous demandé de quitter ? Il a fait un coup d’Etat que nous avons applaudi.

Le coup d’Etat de 1987 ?

Non, je parle du 4 août 1983 ; c’était une délivrance pour le Burkina. C’était la vraie révolution et nous avons été inspirés par ce coup d’Etat. Concernant l’autre coup d’Etat, je n’ai rien à dire. Que le peuple burkinabè choisisse Blaise Compaoré une fois, 2 fois jusqu’à 20 fois, ce n’est pas mon problème si c’est la volonté du peuple burkinabè.

Donc, pour vous, Sanogo a le droit de se présenter à l’élection présidentielle ?

Mais bien sûr que oui et s’il se présentait aujourd’hui, aucun candidat au Mali, sauf moi, ne pourrait le battre. Un militaire, c’est comme vous et moi. Qu’on arrête de voir chaque fois de la catastrophe parce que c’est un militaire.

On a l’impression qu’il y a deux chefs d’Etat au Mali. Dioncounda Traoré à Bamako et Amadou Sanogo à Kati. Comment pouvez-vous expliquer ce bicéphalisme ?

Il y a un seul chef d’Etat légitime au Mali que la communauté internationale refuse de reconnaître : c’est le capitaine Amadou Haya Sanogo. Ensuite, il y a un chef d’Etat illégitime qui s’appelle Dioncounda Traoré porté par la CEDEAO. Et je vous dis que Dioucounda Traoré ne prend pas son rôle tellement au sérieux qu’il envoie une lettre de déclaration de guerre pratiquement à la CEDEAO. Il ignore l’Assemblée nationale alors qu’on nous parle de constitutionnalité. De telles choses devraient être d’abord débattues à l’Assemblée nationale. Mais non, cette lettre a été envoyée en catimini à Alassane Ouattara. Vous pensez que c’est ça la légitimité ? Non, la légalité et la légitimité se trouvent du côté de Kati et l’imposture se trouve à Bamako.

Parlons maintenant de la prise de la localité de Douentza dans la région de Mopti. Cette avancée des islamistes ne vous inquiète-t-elle pas ?

(Rires), cela me fait véritablement rigoler. Douentza n’est pas la dernière localité prise. Quand dans le débat avec Alain Foka sur RFI, le ministre Amadoum Touré dit : « Douentza aujourd’hui ». Je lui répond mais Douentza aujourd’hui ça veut dire quoi. Il était obligé de dire oui puisque la presse en parle. Je vais vous raconter ce qui s’est passé véritablement à Douentza. Cette localité a été prise au même moment que les autres localités : Gao, Tombouctou… C’était la même vague. Mais ce que l’on ne dit pas, c’est que l’armée malienne fait des patrouilles à Douentza. La population de Douentza s’est alors organisée, la jeunesse surtout, pour créer une brigade de protection de la ville. Allant même jusqu’à donner du fil à retordre à la rébellion. Les rebelles avaient pratiquement disparu à Douentza qui était entre les mains du MNLA et du MUJAO. Le conflit MNLA-MUJAO à Gao a mis le MNLA dans une situation difficile. Puis 3 forces d’autodéfense s’étaient créées à Sévaré sous l’œil vigilant de l’armée malienne. Ganday Koye, Gandahizo et le FLN (Front de libération du Nord). Un des chefs de Gandahizo, un certain Dicko Abdramane, je crois bien, avec un certain Abdoulaye Maiga, qui sont tous deux de l’ADEMA/PAIJ. Je précise au passage que Ag Aghaly est un conseiller municipal de l’ADEMA. M. Dicko est allé chercher les éléments de Gandahizo qu’il arme à ses fins espérant bénéficier de leur ralliement. Dans le même temps, Omar Ans Andine arrive à Douentza et demande à Gandahizo deux choses : premièrement de le rallier, ce que Gandahizo a refusé. Deuxièmement, de lui vendre ses armes. L’opinion internationale s’est alors saisie de ce jeu pour dire qu’une nouvelle localité est tombée aux mains du MUJAO. On a même dit qu’après Douentza, leur objectif, c’était Bamako. Mais c’était bon pour l’agenda de la CEDEAO pour pouvoir continuer à convaincre la France de déclencher la guerre. Mais je vous apprends que le MUJAO a été clair avec le pouvoir de Bamako. Il a dit qu’il a stoppé son avancée parce qu’un gros obstacle a été levé, à savoir la chute du régime de Amadou Toumani Touré. Le MUJAO a dit qu’Amadou Toumani Touré a mis en conflit les arabes contre les Touaregs, les Sonraï et les autres. En plus, il ne respectait pas sa parole donnée. Ils ont averti aussi le Burkina Faso en disant que si on veut une paix et une stabilité au Mali, qu’on laisse l’armée malienne terminer le processus de transition. Les gens du MUJAO m’ont dit cela quand j’ai débarqué à Gao à bord d’un hélicoptère, accompagné de hauts gradés de l’armée malienne : un colonel, un lieutenant-colonel et un sergent-chef. Vous savez combien de milliards ont été mobilisés au Nord à cause de la guerre ? 800 milliards de F CFA ; c’est presque la moitié du budget du Mali. Mais cet argent n’est pas allé là-bas. Cet argent est allé entre les mains des gens que la CEDEAO veut imposer aux Maliens qui ne sont pas d’accord pour l’intervention de la CEDEAO.

Dioncounda préparait sa démission

Il y a un proverbe de chez nous qui dit que l’étranger a beau avoir les gros yeux, il ne voit rien. Que les pays de la CEDEAO m’excusent, ils ne voient rien.

Et que dire de l’application de la Charia que subissent les populations du Nord ?

Il y a trop de manipulations et le FDR est en train de conduire le pays vers un pourrissement.

Vous avez une dent dure contre le FDR…

Mais c’est eux qui ont dirigé ce pays ! Ils ont chuté aujourd’hui. Ils évoluent de complot en complot et ne veulent pas s’asseoir autour de la table de négociation. C’est eux qui sont l’ennemi interne aujourd’hui.

Et qui sont les ennemis externes ?

Vous les connaissez déjà.

Le gouverneur de la région de Mopti que nous avons rencontré disait qu’il s’inquiétait du sort de ses administrés a Douentza qui risquent eux aussi de subir l’application de la Charia. C’est l’amertume exprimée par un gouverneur de région qui est tout à fait logique. C’est fort probable effectivement que ces islamistes appliquent la Charia.

Revenons un peu sur la bastonnade de Dioncounda Traoré. Ce sont vos militants qui étaient derrière ?

Il n’y avait aucune utilité à insulter Dioncounda Traoré ou à le bastonner. Aucune utilité. Pour la simple raison que ceux qui ont été les premiers à aller voir Dioncounda au départ, il leur avait montré sa lettre de démission. Et il leur avait dit qu’il ne rentrera pas dans la superchérie de la CEDEAO. Il leur avait clairement promis de démissionner dès la fin de son intérim. Et lorsqu’un deuxième groupe est reparti, il a tenté de régler ses comptes à Dioncounda. Ce dernier leur a dit : « Demain à 11 h, je vais démissionner ». Je crains fort que ceux qui sont en train aujourd’hui de chercher les auteurs de cette bastonnade ne soient eux-mêmes les vrais coupables. Parce que cette démission de Dioncounda n’arrangeait pas sa classe politique.

A qui profite le crime ?

En tout cas, ce qui est arrivé à Dioncounda ne nous profite pas. Nous avons trouvé cela comme une grosse provocation, une manipulation grotesque qui a retardé l’évolution normale des choses au Mali. Ce que je souhaite, c’est qu’il y ait de bons juges d’instruction, qui sont de bons enquêteurs pour que la lumière, toute la lumière, soit faite. C’est pour cela que je n’ai pas accepté que Dioncounda dise : « Je pardonne, je pardonne … » Il faut d’abord connaître ceux qui ont posé l’acte avant de pardonner. Qu’il laisse l’enquête nous dire qui l’a frappé et je crois qu’en cela, je serais l’homme le plus heureux du monde. Ce qui lui est arrivé est grave, inacceptable inutile et « criminel ».

Un des oubliés actuellement de la République est sans conteste Amadou Toumani Touré qui a trouvé asile à Dakar au Sénégal. Dans certains milieux, il se murmure qu’il n’est pas encore exempt de poursuites. Votre réaction ?

Absolument, il doit être poursuivi pour haute trahison. Quand un chef d’Etat pose un acte de haute trahison, il doit être jugé conformément à la loi. Et le comité central de notre parti vient de se tenir. Au terme des travaux, nous avons demandé que des poursuites judiciaires soient engagées contre lui et contre tous ceux qui avaient recruté des mercenaires pour mettre le pays en danger, tout comme nous exigeons des poursuites judiciaires contre les agresseurs de Dioncounda. Peut-être que la réconciliation nationale viendra de là.

Justement, d’aucuns vous taxent d’avoir des positions maximalistes qui bloquent l’amorce d’une véritable réconciliation nationale. On vous attribue même l’étiquette d’opposant radical. Que répondez-vous ?

C’est quoi l’opposition ? Si cela ne tenait qu’à nous, la paix serait revenue au Mali il y a longtemps. Vous pensez que quelqu’un qui ne veut pas la paix prend des risques en allant rencontrer des hommes fortement armés ? Je suis allé deux fois à Niafounké.

Le village de Soumaïla Cissé ?

Oui, le village de Soumaïla Cissé et de Inoussi Touré, premier vice-président de l’Assemblée nationale. J’étais à un doigt de sa maison et j’ai dormi à la belle étoile.Vous pensez que c’est cela un homme de guerre ? Les détracteurs diront toujours des choses. La vraie opposition, c’est le FDR, mais ils refusent d’assumer. Ce sont eux qui ont perdu le pouvoir et qui veulent coûte que coûte y revenir avec la bénédiction de la CEDEAO. Nous ne sommes pas de l’opposition.

Donc vous êtes de la majorité ?

C’est difficile de l’affirmer comme tel, mais nous avons des alliés au pouvoir avec lesquels nous entretenons des rapports. Nous avons également des rapports avec des gens qui sont illégitimes mais qui ont une petite parcelle de pouvoir. Le pouvoir légitime, comme je l’ai dit plus haut est incarné par Haya Sanogo et nous autres. Le pouvoir illégitime est dirigé par Dioncounda et Cheick Modibo Diarra. Jusqu’à présent, Haya Sanogo bénéficie de la confiance des forces armées nationales et du peuple malien. C’est là qu’il tire sa légitimité. Je suis opposant par rapport à qui ? Oui, nous sommes opposés par rapport à la CEDEAO, à la guerre, au blocage des armes du Mali.

A vous entendre, on a comme l’impression que vous avez la solution à tous les problèmes qui se dressent sur le chemin des Maliens. Quelle est alors la ligne à suivre pour que la paix revienne au Mali ?

La ligne à suivre est une conférence nationale souveraine. Qu’on désigne le chef de la transition en tenant compte de la Constitution. Qu’on mette en place tous les organes de la transition. Qu’on se débarrasse des organes coûteux. L’Assemblée nationale est coûteuse, budgétivore, inefficace et inefficiente. La CENI est coûteuse, elle ne sert absolument à rien. Le Haut conseil des collectivités est coûteux. Nous devons savoir faire des économies et organiser des élections. Tout ce que je viens de citer doit se faire en l’espace de 24 mois. C’est ça la porte de sortie de la République du Mali. Si nous avons des amis qui veulent nous aider, c’est dans cette direction-là qu’ils doivent nous aider.

Et si tout cela n’est pas fait, avez-vous peur pour votre pays ?

Si tout cela n’est pas fait, je serai beaucoup inquiet pour mon pays. Je suis fortement inquiet pour toute la sous- région. Aucun pays de la sous-région ne sera stable, c’est cela qu’il faut éviter. Il ne faut pas que la CEDEAO se trompe ; car aucun de ses pays membres ne sera épargné. En ce moment, nos pays seront tous transformés en Afghanistan. J’insiste beaucoup, aucun Etat ne connaîtra encore la paix. A côté de nous, Alpha Condé n’arrive pas à asseoir une Assemblée nationale.

« Les militaires chassés au Burkina sont des dangers pour le pays »

Chez vous au Burkina, combien de militaires avez-vous chassés au sein de votre armée ? Ils sont des dangers pour votre pays. En Côte d’Ivoire, une grande insécurité menace les fondements de l’Etat. Encore, Ouattara n’est pas capable de payer ses agents. Il m’est revenu qu’il a même donné des chèques sans provision à ses anciens rebelles. Yayi Boni du Bénin est en proie à des manifestations sérieuses. Faure Gnassingbé a du mal à contenir la colère de ses concitoyens.

Pensez-vous que sans l’intervention de la CEDEAO, l’armée malienne à elle seule peut déloger les islamistes ?

L’armée malienne est en restructuration. Si la CEDEAO s’entête, elle aura en face d’elle l’armée malienne, Ansar Dine, le MUJAO et le MNLA, pour ce qui lui reste. Ce que la CEDEAO ne sait pas, c’est qu’il y a des soldats maliens, arabes et touaregs qui n’ont jamais participé à un conflit mais qui détiennent des armes. C’est un terrain périlleux qu’elle est en train d’emprunter ou, du moins, elle en est consciente mais veut régler ses comptes avec le capitaine Sanogo pour implanter Dioncounda et le FDR. Que la CEDEAO nous écoute : nous n’avons pas la prétention de fermer la porte du dialogue et j’ai eu l’occasion de le dire à Djibrill Bassolet. Je lui ai dit que la CEDEAO connaissait mal le Mali. Il faut nous écouter et laisser tomber vos amitiés. Nous sommes des gens de bonne foi. Nous avons soif de justice dans notre pays et nous allons l’obtenir.

Que peut-on retenir en guise de conclusion ?

En dernier ressort, je suis optimiste et je suis sûr que le Mali va sortir de cette guerre. Je fais confiance à l’armée. Quant à la CEDEAO, je lui demande de ne pas conduire mon pays à l’anarchie. C’est le message le plus fort que je voudrais lancer à l’endroit de cette communauté sous- régionale.

 

Propos recueillis par Hamed NABALMA (Envoyé spécial, de retour de Bamako)