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COLONEL MOUSSA SINKO COULIBALY, MATD « Il ne peut y avoir d’élections sans les 2/3 du pays »

Dans un entretien exclusif, le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, le colonel Moussa Sinko Coulibaly, aborde la vie de son département dans le contexte de crise sociopolitique.

Moussa Sinko Coulibaly, ministre de l’Administration territoriale et des collectivités locales.jpg

L’organisation des élections, la résolution de la crise du Nord et le retrait de l’administration des 3 régions occupées à Bamako ; le conflit de compétences avec le ministre en charge des Affaires religieuses et du Culte, la décentralisation, le nouveau découpage administratif décidé par le régime d’ATT sont, entre autres, des sujets sur lesquels il a bien voulu nous entretenir pour vous. 

Les Echos : Quel effet cela vous fait d’être le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation d’un pays aux 2/3 occupés ?

Moussa Sinko Coulibaly : Depuis janvier 2012, les attaques ont commencé au nord de notre pays. C’est tout le pays et les populations qui souffrent. Cela est d’autant plus pénible pour le ministre que je suis, chargé de l’Administration territoriale donc en contact le plus près de  ces populations. Malheureusement, en cette période, il y a beaucoup de nos compatriotes de Kidal, Tombouctou, Gao et même une partie de Mopti qui sont sans administration même s’il y a certains élus locaux qui sont restés dans ces zones. Cette situation nous fait beaucoup de peine. Cela indique tous les efforts que nous devons fournir pour parvenir à des solutions véritables. Nous prenons très au sérieux toute cette situation et nous voyons le jour au jour ce que nous pouvons faire pour rester en contact avec ces populations, comment faire pour les assister un minimum même si c’est par des canaux non officiels. Nous ne restons pas seulement dans la compassion ou dans l’expression de regret, nous essayons d’agir et d’être en contact avec ces populations afin de leur apporter tout le soutien que nous pouvons.

 

Les Echos : Au cours d’une rencontre avec des responsables de médias, le 10 octobre 2012, le président de la Commission nationale électorale indépendante (Céni), vous a accusé d’avoir violé la loi électorale par la suspension des opérations de révision annuelle des listes électorales qui se déroulent du 1er octobre au 31 décembre de chaque année, ce qui serait synonyme d’un report des élections de 2013. Qu’en dites-vous ?

M. S. C. : Il faut comprendre le schéma et les missions qui ont été confiés à ce gouvernement de transition. Si c’est possible de faire les élections en 2013, nous les ferons. Dire que les élections n’auront pas lieu en 2013, c’est aller vite en besogne à mon sens. Nous devons essayer de réunir toutes les conditions pour la tenue des élections dans les meilleurs délais possibles. C’est cela l’idée et l’esprit dans lesquels nous travaillons au ministère de l’Administration territoriale.

 

Il faut aussi comprendre que les deux grandes élections que nous visons pour la sortie de la transition ; à savoir : la présidentielle et les législatives ont un caractère national. Donc si c’est des élections à caractère national, il est important que toutes les opérations que nous devons conduire dans le cadre de l’organisation de ces scrutins, que nous pussions les faire sur l’ensemble du territoire national. Il est amusant de faire croire que la situation est normale, nous avons 2/3 du territoire qui sont occupés, ce qui est loin d’être rassurant. Il me semble difficile dans ce contexte de concevoir quelque chose tant qu’il n’y a pas un minimum de conditions qui nous permettra de faire participer l’ensemble du pays.

 

Les Echos : Que dites-vous précisément de l’accusation faite contre vous selon laquelle vous avez violé la loi électorale en suspendant la révision annuelle des listes électorales ?

M. S. C. : Il revient au ministre de l’Administration territoriale d’organiser la révision des listes électorales. Cette prérogative nous permet de dire que matériellement, il est impossible d’organiser cette opération. A la suite du constat que nous avons fait, nous avons informé le Premier ministre, la Céni et la Délégation générale aux élections (DGE) pour leur faire part de ce constat. Je pense que vous partagez avec moi que ce constat est facile à faire avec l’inaccessibilité des 2/3 du territoire, du nombre de déplacés et de réfugiés.

 

Les Echos : Si la normalité était là, dans quel délai seriez-vous capable d’organiser les élections ?

M. S. C. : Les délais dépendront beaucoup des conditions que nous mettrons en place pour l’organisation des élections. Mais raisonnablement, on peut dire 4 à 6 mois pour organiser des élections, une fois que les conditions objectives et minimales sont réunies pour aller à la phase active d’organisation des élections. De mars 2012 à maintenant, nous sommes en train de préparer ce qui peut l’être afin que le délai soit le plus court possible dès que la phase active va commencer. La phase préparatoire va concerner un certain nombre de choses : la mobilisation des ressources financières, l’établissement du fichier qui servira aux élections, la sensibilisation, la formation. Nous avons déjà commencé cette phase et la phase active ne nous demandera pas beaucoup de délai.

 

Les Echos : Des partenaires étrangers estiment que le Mali doit tenir des élections sans le Nord. Qu’en pensez-vous ?

M. S. C. : L’élection présidentielle est par essence une élection nationale. Il ne s’agit pas pour nous d’élire un président pour le Sud ou une Assemblée nationale pour le Sud. Il s’agit de trouver les voies et moyens pour que le président élu le soit pour tout le Mali. Un président pour les populations de toutes les régions. C’est le défi auquel nous faisons face aujourd’hui. N’ayons pas peur des difficultés. Ce serait une solution trop facile de dire, nous oublions les 2/3 du territoire. Si nous réussissons à surmonter ce défi, nous serons contents du travail qui nous a été confié.

 

Les Echos : La nature du fichier électoral a toujours créé des dissensions au sein de la classe politique. Quelle est votre préférence et pourquoi ?

M. S. C : La préférence du ministre de l’Administration territoriale que je suis sera celle que les acteurs politiques, la société civile et la population malienne auront choisie. Nous sommes en train de faire l’état des lieux, il y a un audit du fichier consensuel et du fichier Ravec en cours. Nous sommes en train de dégager les forces et les faiblesses de ces deux. A partir de là, les Maliens conviendront sur le mode de fichier qui va le mieux aux élections que nous voulons organiser. Mon choix sera celui des Maliens.

 

Les Echos : Estimez-vous la supervision tripartite (ministère de l’Administration territoriale, Céni, DGE) suffisante pour des élections crédibles, justes et transparentes ?

M. SD. C. : La mission qui nous est confiée est l’organisation d’élections justes, crédibles transparentes et acceptées par tous. Dans ce cadre, l’état des lieux que nous sommes en train de faire nous permettra de dire s’il faut changer les structures ou améliorer les méthodes utilisées dans les élections précédentes. Nous sommes ouverts à tout apport qui aboutira à des élections les plus transparentes et apaisées possibles. Comme j’ai l’habitude de le dire, ces élections doivent nous permettre de résoudre une crise et non d’en créer. Le cadre de concertation avec les partis politiques nous permet d’associer le maximum d’acteurs politiques.

 

Les Echos : Des informations parues dans la presse ces derniers jours vous prêtent l’intention de nommer des gouverneurs et préfets militaires dans les jours à venir. Cela est-il exact ?

M. S. C. : J’ai l’impression que certains prennent cela comme étant une nouveauté au Mali. Actuellement, il y a des gouverneurs militaires. Les gouverneurs de Gao, Kidal, Tombouctou et Kayes sont des militaires. Je ne pense pas que ce soit des faits nouveaux. Si vous remontez au mois d’avril avec la nomination du premier gouvernement, les nominations de préfets et de sous-préfets qu’il y a eu lieu au ministère de l’Administration territoriale, il n’y avait pas de militaires. Donc à mon avis, cette information n’est pas tout à fait correcte.

 

Les Echos : Pour la résolution de la crise êtes-vous pour la guerre ou la négociation ou les deux parallèlement ? Quelle option choisissez-vous en tant que militaire surtout ?

M. S. C. : Indépendamment des options guerre ou négociation, nous devons restructurer notre armée en vue de lui permettre de sécuriser notre territoire. Ce travail de préparation et de renforcement de notre armée doit continuer pour nous permettre d’engager l’armée au besoin. Comme cela a été dit depuis le mois de mars jusqu’à maintenant. Nous privilégions la négociation. Le président l’a dit et cela été rappelé à différents niveaux, ce que nous pouvons avoir par les négociations, nous n’allons pas obligatoirement utiliser la force pour l’obtenir. Mais indépendamment des options, nous devons être militairement prêts à toutes les éventualités.

 

Les Echos : Vous avez sous les bras le personnel de commandement de Gao, Kidal, Tombouctou ou même Douentza. Comment le gérez-vous ? Vos agents déplacés sont-ils redéployés ou assurent-ils le service minimum à partir de Bamako ? Pour quelle efficacité ?

M. S. C. : Il nous a été relativement facile de trouver des locaux ici à Bamako au personnel pour lui offrir un cadre minimum de travail, de rester en contact avec les populations sur place et de pouvoir nous remonter les informations et des comptes-rendus au jour le jour. Actuellement, nous sommes en train d’installer les 3 gouverneurs de région. Prochainement ces 3 gouverneurs seront installés ici à Bamako dans des bureaux pour leur permettre de fonctionner comme si les gouvernorats étaient simplement délocalisés. La même démarche est en train de se faire en direction des conseils de cercle qui vont être installés à Bamako. Le plus important est de savoir quelle assistance et quel appui peut-on apporter à ces populations pendant ces périodes difficiles.

 

Les Echos : Vos agents déplacés sont-ils redéployés à Bamako ou assurent-ils le service minimum ?

M. S. C. : Le gouverneur de Gao par exemple est physiquement installé à Bamako, mais continue de travailler pour la région de Gao. Toute l’administration du Nord installée à Bamako ou ailleurs continue de travailler en étroite collaboration avec les populations qui sont restées. Ils continuent à s’occuper de ces localités autant que faire se peut. Il n’est pas question, pour le moment, de redéployer ce personnel ailleurs.

 

Les Echos : Après le retour de la paix, il se posera la nécessité de rebâtir l’administration au nord à cause de sa mémoire et de ses mobiliers saccagés. Avez-vous une idée du coût de la reconstruction et quels moyens allez-vous trouver pour y faire face ?

M. S. C. : Je profite de l’occasion pour dire qu’au niveau du ministère de l’Administration territoriale, il existe un comité appelé Comité de réflexion pour le retour de l’administration dans les régions de Gao, Kidal et Tombouctou et une partie de Mopti. Ce Comité a déjà fait quelques réunions. Il est composé des représentants des collectivités territoriales, des maires et conseillers régionaux, les gouverneurs des 3 régions, le personnel de l’Administration territoriale.

 

Il est en train de réfléchir et a pour missions d’apporter des stratégies, de poser le diagnostic ensuite proposer des étapes pour le retour de l’administration dans ces régions.

 

Le travail comporte bien sûr plusieurs volets. Grosso modo, il y a des volets infrastructures, sécurité, finances, il y aura même peut-être  des réflexions sur le retour efficace de l’administration dans ces régions. Le Comité est à pied d’œuvre. Le travail se fait ici, mais il y a un comité inter ministériel qui va non seulement réfléchir aux aspects administratifs ou aux aspects d’administration du territoire, mais aussi intégrer tous les autres aspects et éléments visant à concourir au retour de l’administration dans ces régions. Le travail se fera au niveau interministériel, mais le secrétariat sera assuré par le département.

 

Les Echos : Vous demeurez dans les faits le ministre en charge du pèlerinage à La Mecque malgré la création d’un département à part entière en charge des Affaires religieuses et du Culte. Vous aurez aussi à organiser le pèlerinage marial et d’autres fêtes religieuses. Pourquoi ? Quel est le niveau des rapports des deux départements ?

 

M. S. C. : Le rapport entre les deux départements est relativement simple. Les compétences dévolues au ministère chargé des Affaires religieuses et du Culte relevaient du ministre de l’Administration territoriale. Quand on crée un nouveau département, il y a un temps d’installation, un temps de recrutement et de formation du personnel. Pendant ce temps, il faut une structure qui continue à assumer ces fonctions. Le transfert des nouvelles compétences se fera graduellement.

 

Il est difficile pour le ministre des Affaires religieuses et du Culte, qui est sans personnel, qui n’a presque pas d’infrastructures de pouvoir, du jour au lendemain, assumer toutes ces fonctions. Pour l’organisation du pèlerinage 2012, les premiers pèlerins étaient déjà prêts à partir lorsqu’il y a eu la création de ce ministère. Donc, il serait très difficile de lui refiler tout le dossier du jour au lendemain. Il serait fastidieux pour lui d’organiser le Hadj de cette année. Le ministre ou ses représentants participent à toutes les activités que nous continuons d’organiser.

 

Les Echos : Quel département va abriter la commission de lune et de fixation de la date des fêtes musulmanes ?

 

M. S. C. : Cette commission a une structure à Bamako, qui est la structure centrale. Celle-ci lui permet de centraliser les informations et de les remonter au niveau du ministre. Au-delà de la structure, il y a des commissions qui siègent dans toutes les capitales régionales, dans toutes les préfectures et sous-préfectures et dans toutes les communes. Donc l’Administration territoriale est le seul ministère qui a la capacité de mettre en place cette commission à tous ces niveaux.

 

Le ministre des Affaires religieuses et des Cultes n’existe pour le moment qu’à Bamako. Il serait un peu difficile pour organiser toutes ces activités sur toute l’étendue du territoire national sans qu’il ne s’appuie sur le ministère de l’Administration territoriale. Au mois de ramadan dernier, le croissant lunaire n’a pas été aperçu à Bamako.

 

Donc si l’on met une commission seulement à Bamako cela va être très difficile de faire remonter l’information. L’Administration territoriale a pour le moment les moyens, les infrastructures et le personnel pour faire ce travail. Nous allons continuer cette tâche en liaison bien entendu avec le ministre chargé des Affaires religieuses et du Culte en attendant la mise en place de tous les mécanismes.

 

Les Echos : Etes-vous d’avis avec ceux qui pensent que le ministre chargé des Religions et des Cultes se retrouve avec la portion congrue, un strapontin ?

M. S. C. : Des pays ont ce ministère et qui ont eu le temps de les développer et de leur donner toutes leurs places. Je dis tout simplement que c’est une nouvelle création chez nous. L’avenir nous dira quel rôle précis et quelle valeur ce ministère va prendre. Prenons le temps de voir comment il va évoluer. Il y a des tâches spécifiques qui lui sont dévolues, mais il n’est pas encore dans la plénitude de ses capacités. Toutes ses missions lui seront définies dès qu’il entrera dans la plénitude de ses compétences du point de vue infrastructures, ressources humaines, etc.

 

Les Echos : Comment se porte le processus de décentralisation ?

M. S. C. : Le processus de décentralisation continue et se renforce. Nous pensons même que la décentralisation doit servir de pilier pour la sortie de crise dans le Nord. Servir de socle eu égard à des revendications posées par certains mouvements armés. Nous devons mettre notre processus de décentralisation en avant pour proposer des schémas par rapport à certaines revendications identitaires.

 

Les Echos : Le régime défunt avait procédé à la création de nouvelles entités administratives. Cette décision est-elle toujours d’actualité ou annulée ?

M. S. C. : Non l’Etat est une continuité, même si la décision avait fait l’objet de contestations, ce n’est pas le changement de régime qui va remettre en cause ce qui a été décidé au sommet de l’Etat par le régime précédent. Il faut des procédures pour y arriver si jamais cela devrait se faire.

 

Ce que je peux dire par expérience, au Mali, les choses prennent du temps pour se mettre en œuvre surtout quand il s’agit de nouvelles créations. Si on veut créer de nouvelles régions, entre l’acte administratif et sa matérialisation, cela prend toujours du temps. Comme le souhait de nous tous est que la transition soit de courte durée, je pense que nous n’allons pas connaître l’effectivité de ces nouvelles régions.

 

Les Echos : Avez-vous confiance au tandem Dioncounda Traoré/Cheick Modibo Diarra à la tête de l’Etat du Mali ?

M. S. C. : Bien sûr que oui ! J’ai parfaitement confiance en eux. Mais je pense que la destinée d’un pays ne doit pas reposer sur une personne ou deux personnes, elle doit reposer sur l’ensemble des Maliens. Nous devons le réussir en mettant en place des institutions stables, des institutions fortes et crédibles. Les Maliens doivent être maîtres de leur destin. Il doit y avoir un travail de formation, d’éducation et de sensibilisation pour que tout le monde s’approprie ce processus électoral qui doit nous permettre de sortir de la crise. Indépendamment de la personne du président de la République et du Premier ministre, les Maliens imprimeront toujours la voie qu’ils veulent emprunter.

 

Les Echos : Quel est votre vœu pour le Mali en tant que citoyen tout court ?

M. S. C. : Mon vœu le plus ardent, c’est la paix pour mon pays, l’unité, le recouvrement de son intégrité bien évidemment, la prospérité et le développement. Dans l’urgence, ce que je souhaite pour le Mali, c’est que nous puissions soulager la souffrance de nos populations en leur apportant toute l’aide humanitaire, toute l’assistance morale et physique. Je veux un Mali fort, démocratique et en paix pour toujours.

 

Propos recueillis par

Abdoul M. Thiam et Abdrahamane Dicko

source : Les Echos

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