Carnet de route sur le front

De Diabaly à Tombouctou, en passant par Dioura, Léré, Niafunké et Goundam, les populations ont repris leurs activités. Certaines sous la protection de l’armée et d’autres sous celle de Dieu. Voyage dangereux, mais aussi instructif, au cours duquel les habitants des différentes localités restés sur place nous ont prouvé, si besoin en était encore, qu’ils avaient un mental à toutes épreuves.

Diabaly: calme et vigilance

Depuis la libération de la localité de Diabaly par les armées malienne et française, le 18 janvier 2013, c’est le calme qui y règne. Dimanche 17 février 2013, nous décidons d’y retourner.

Pour se rendre au centre ville, il faut montrer patte blanche. Sur le répartiteur du Fala, ce sont des militaires prêts à appuyer sur la gâchette qui surveillent les allers et retours des usagers empruntant la route latéritique. Au check point, les gendarmes, très courtois, sont à l’affût de toute anomalie. En ville, c’est le train train quotidien. Avec, tout de même, une petite différence qu’avant l’arrivée des Islamistes dans la localité: la vie est devenue plus chère.

Assis sous un hangar, Mohamed nous amène d’abord faire un tour en ville, pour nous montrer où les djihadistes étaient campés. «Dans cette maison, ils ont réparé le pare-brise de leur véhicule», nous explique-t-il, en la montrant du doigt. Très prudemment, nous y pénétrons, car les Islamistes peuvent y avoir posé des mines. Sous un manguier, nous trouvons le pare-brise abîmé. C’est celui «d’un BJ» (Toyota pick-up très prisé des Islamistes). Nous quittons les lieux et, plus loin, nous décelons des traces de pneus. Mohamed nous affirme «ici, les Islamistes réparaient leurs véhicules. Ils ne les sortaient que la nuit, sans phares, pour échapper aux frappes aériennes françaises».

Mohamed nous invite alors à prendre le thé et nous révèle que «les Islamistes ont perdu beaucoup de combattants à Diabaly. Je comprend un peu le Sonrhaï et j’ai surpris des jeunes combattants en train de se plaindre dans la rue. Ils estimaient que Diabaly avait été pour eux un malheur. Ils ont plus perdu que gagné dans l’aventure».

En prenant congé de Mohamed, nous lui demandons si les relations entre les populations nomades et les sédentaires de Diabaly ont changé. Il nous dit carrément «non. On se connaît ici. Nous avons toutes les ethnies dans cette localité. Depuis des centaines d’années, nous avons cohabité. Depuis des lustres, nos couleurs et nos religions ont constitué nos richesses. Personne ne peut, en seulement quelques jours, changer cela», ajoute-t-il, avec un brin de sourire. C’est sur ce message de cohésion que nous quittons le Kôlôn pour la Cité des Balanzans, Ségou.

Niono – Léré: 300 kilomètres d’enfer!

Le lundi 19 février 2013, à 10 heures, quand nous décidons de faire le plein de notre véhicule à Niono, avant de nous lancer sur les 300 km poussiéreux, et surtout impitoyables, qui nous mèneront à Niafunké, nous avons le cœur qui bat très fort. A la petite station d’essence du marché, ceux qui nous demandent où nous allons sont stupéfaits. Mais, en bon Maliens, ils nous souhaitent bon voyage.

A 11 heures mois le quart, nous décollons. D’abord, un premier arrêt nous oblige à passer par un check point puis par un autre, à la sortie de la ville. Hors de la cité, c’est un vaste paysage de savane qui se présente à nous, avec de nombreuses pistes. Il faut alors choisir la bonne. Avec l’habitude, on sait déceler les traces fraîches des voitures, mais surtout des camions qui vont dans les villages avoisinants pour les marchés hebdomadaires. Cette méthode n’est, pour autant, pas des plus faciles. Il faut aussi se cramponner et éviter, pardon choisir, ses trous.

Après 2 heures de route, nous nous rendons compte que la position du soleil nous indique de changer d’itinéraire. Nous rebroussons chemin pour atteindre la piste qui nous mènera vers le Nord. En route, nous rencontrons deux villageois sur une moto. Nous leur faisons signe de s’arrêter. Ils nous évitent de très loin et accélèrent de plus belle. Nous les prenons en chasse et, après quelques kilomètres, nous réussissons à les convaincre de stopper. «Nous avons eu très peur. Ces gens-là sont toujours dans les parages et on ne sait pas d’où ils peuvent surgir», confessera l’un d’eux, tout tremblant. Nous leur demandons si nous sommes bien dans la direction de Dioura. Ils acquiescent et nous continuons notre chemin.

En début d’après-midi, nous atteignons Dioura. C’est le jour du marché hebdomadaire. Une activité devenue rare dans cette zone, qui a vécu sous occupation rebelle durant plus de 6 mois. L’affluence est celle des grands jours. Les forains sont souriants et les échanges cordiaux. Sur la place du marché, quelques vieux camions et plusieurs bêtes destinées à la vente.

Hamma, un éleveur, affirme «les nomades sont très forts mentalement. Nous avons été opprimés pendant plusieurs mois par les Islamistes. Dès qu’ils sont partis, nous avons recommencé immédiatement à vaquer à nos occupations». Plusieurs personnes se joignent à nous pour louer les mérites des soldats français et maliens. La conversation s’anime. Tout de même, nous restons sur le qui-vive. Avec la présence de notre véhicule 4X4, certains esprits mal intentionnés pourraient avoir des idées tordues. Des craintes qui s’avéreront, quelques minutes plus tard, réelles. A peine avoir fini d’avaler nos sandwichs, un puis deux motocyclistes passent, des Kalachs en bandoulière. Nous quittons rapidement les lieux. Direction Léré. Tout au long de notre parcours, des bergers nous feront des signes de la main, comme pour saluer le retour à la normalité.

Léré: l’armée malienne monte en puissance

Vers 16 heures, quand nous atteignons Léré, bastion du front ouest des Islamistes pendant plusieurs mois, nous tombons nez à nez avec une armée malienne montée en puissance. Des chars à chenilles lourdement armés aux mitrailleuses portées en bandoulière, en passant par les fusils mitrailleurs et les tireurs d’élite qui pointent notre véhicule, c’est tout un arsenal qui est présent.

D’un signe sec de la main, un soldat nous demande de stopper. Nous obtempérons. Il s’avance de façon latérale, nous tenant en joue avec son arme. Nous baissons la vitre et sortons notre autorisation d’accès sur le théâtre des opérations. Un autre militaire s’avance et s’en saisit. La tension retombe d’un cran et le Caporal retourne voir le Sergent Chef, pour lui expliquer, à haute et intelligible voix, que «c’est la presse». Pendant ce temps, d’autres militaires se chargent d’inspecter le coffre du véhicule. Après quelques minutes, nous pouvons continuer.

A travers les ruelles nous traversons la bourgade. Ici, les populations et certains lieux portent encore les traces de l’occupation islamiste. La Mairie a été littéralement saccagée et le Centre de santé dépouillé de tout son matériel. Dans la cour, A. Cissé, la cinquantaine bien sonnée, lave des ustensiles. Elle explique brièvement comment «les djihadistes ont tabassé mon fils de 14 ans, car il portait un pantalon qui tombait jusqu’aux chevilles. Je ne sais pas si ces gens veulent inventer une autre religion ou s’ils agissent seulement sous l’effet de la drogue», s’insurge-t-elle. Avant de nous conduire dans une maisonnette. «C’est ici qu’ils gardaient leur stock de drogue et, la nuit tombée, ils se retrouvaient pour en consommer», relate-t-elle. Sur le sol, nous retrouvons des seringues, des garrots et quelques flacons vides.

Quand nous prenons congé de Mme Cissé, elle nous lance cette phrase: «je suis très contente que nous soyons débarrassés de ces fous, de ces drogués, de ces trafiquants… Mais je suis toujours hantée par ce que j’ai vécu pendant ces longs mois. Si Dieu m’entend, s’il entend les plaintes des habitants de Léré, qu’il nous épargne de telles meurtrissures à l’avenir. Je suis assez âgée et j’ai connu plusieurs crises. Mais celle qui vient de finir, en tout cas c’est ce que je souhaite, a été la plus dure».

Niafunké – Goundam: un mental d’acier

Le lundi soir, vers 20 h 15, lorsque nous atteignons le village natal de feu Ali Farka Touré, nous n’en croyons pas nos yeux: l’électricité, l’eau courante, les réseaux téléphoniques, tout fonctionne. Notre chauffeur s’écrie: «incroyable, mais vrai». A l’entrée, aucune présence militaire. Nous nous arrêtons pour passer quelques coups de fil. Des habitants s’aperçoivent très vite que nous sommes des étrangers et viennent à notre rencontre. Ils nous guident et nous rassurent.

Nous décidons de passer la nuit au Campement. C’était le lieu de rencontre des dirigeants du MNLA et, il y a peu, le QG des Islamistes. L’endroit n’est pas, pour autant, délabré. Le Gérant affirme avoir «accepté par contrainte la présence des bandits armés dans son local», mais «n’a pas baissé les bras après leur départ».

Dès notre arrivée, nous apprenons qu’à Soumpi, à environ 20 km de Niafunké, des Islamistes ont eu un accrochage avec l’armée vers 19 heures. Rumeur ou réalité, nous n’en sauront pas plus. Pour plus nous rassurer, nous prenons contact avec un ancien du MNLA et d’Ançar Dine vivant à Niafunké. Il jure s’être «repenti», car «les assaillants partaient à la dérive». Il nous invite chez lui et nous apporte même à manger au Campement. Pour la nuit, il décide d’acheter du thé et de la viande pour quatre jeunes, afin qu’ils montent la garde autour de notre logement.

Avant d’aller au lit, nous faisons un tour en ville et constatons que l’activité commerciale, entre autres, n’a jamais cessé. Il y a même une pharmacie de garde. «Même avec le départ des Islamistes, nous ne sommes pas très rassurés, car il n’y a aucun militaire dans la ville. Or ceux qui nous ont torturés, depuis avril 2012, viennent de villages et campements voisins. Ils peuvent revenir ici à tout moment. Ils ont toujours des armes. C’est grâce à Dieu et à leur mental fort que les Niafunkois continuent à vivre», relèvera Tanti, une vendeuse de poissons.

Le lendemain matin, vers 9 heures, nous rendons visite à celle qui a, des mois durant, vécu en face des bandits armés. Infirmière de son état, la vieille femme raconte: «j’ai surtout eu peur pour mes enfants et mes petits-enfants. Chaque jour la porte de ma concession était fermée. Je vivais dans l’angoisse. Les bandits armés pouvaient à tout moment décider de casser ma porte et de venir nous agresser. Quand ils étaient contents, ils tiraient en l’air. Quand ils étaient fâchés, c’était encore des tirs. J’ai plus de soixante ans, mais j’avoue que j’ai vécu le cauchemar de ma vie avec la présence de ces gens ici. Ce ne sont pas des musulmans. Ils sont tout, sauf des musulmans».

Une heure plus tard, à Goundam, 80 km de Tombouctou, c’est la même atmosphère qui règne. Dans un garage près de la place de l’Indépendance, Abou bichonne quelques pièces récupérées sur les carcasses de véhicules abandonnés par les Islamistes. «C’est tout ce que ces fous de Dieu ont laissé ici en partant. En attendant que la vie ne reprenne, je me débrouille pour ne pas voler ou mourir de faim» lance-t-il, très concentré sur son travail. Et, quand on évoque le côté sécuritaire, il sourit et dit: «notre première sécurité, c’est Dieu. Je sais que l’armée viendra. L’administration aussi. Mais cela va prendre encore du temps. Le MNLA et les Islamistes ont mis notre ville sur des cales. Il faut remonter le moteur, les pneus, puis redémarrer. Je suis sûr que Goundam redeviendra comme avant, Incha’ Allah».

Attentat suicide à Kidal

7 morts et un blessé grave

En moins de 2 semaines, la capitale de l’Adrar des Ifoghas, Kidal, a connu son deuxième attentat suicide. Selon des sources hospitalières sur place, le bilan est de 7 morts (plus le kamikaze) et d’un blessé grave (une personne qui était couchée). Selon toujours nos sources, vers 20 heures, un véhicule bourré d’explosifs s’est dirige vers la sortie (direction Ménaka, près du Camp militaire II) avant d’exploser. «La déflagration était si grande qu’à 7 km on a pu voir la boule de feu», nous a affirmé un habitant.

Au-delà du lourd bilan et de l’acte terroriste posé, un constat s’impose: la ville de Kidal, qui ne fait que 5 km sur 4, n’est pas sécurisée. Or, dans la région, on trouve des diables de tous acabits. Certains ont retourné plus de trois fois leurs vestes: MNLA, Ançar Dine, AQMI, Al Qaida, Ançar Al Charia, MIA, MUJAO (depuis leur dislocation à Gao) et même Boko Haram, dont on parle peu ces derniers temps.

Quant aux Maliens qui prétendent que la guerre contre l’Axe du Mal est dans «la phase de sécurisation et de stabilisation», ils feraient mieux de revoir leur copie. En effet, les plus grands combattants et, surtout, les artificiers des différents mouvements se sont regroupés entre Abéïbara et Boghassa, véritable base de lancement.

Les différentes attaques de Gao et celles de Kidal ne constituent que l’entrée du menu qu’ils veulent nous imposer dans tout le Mali. Le plat de résistance et le dessert sont encore en cuisine.

Evénements de Gao et de Kidal

Réfléchissons moins en «Bamakois»

Comme d’habitude, après chaque voyage au Nord, nous sommes assaillis par des questions de compréhension des événements vécus. Ces derniers jours, après les événements de Gao et de Kidal, une question (plutôt idiote) est, sans cesse, revenue, toutes couches socioprofessionnelles confondues: «pourquoi les habitants de Gao et de Kidal continuent-ils à soutenir les Islamistes?».

C’est une question qui, selon nous, ressemble à un poignard qu’on remuerait dans la plaie laissée par les Jihadistes sur le corps des paisibles habitants de Tombouctou, Gao et Kidal. Mieux, une telle question démontre à suffisance que de nombreux Bamakois ne voient pas plus loin que Niamana.

Sinon, comment comprendre que les populations de ces trois régions, qui ont été meurtries, pendant près d’un an, par les bandits du MNLA et les trafiquants de drogue que sont les Islamistes, veuillent protéger leurs bourreaux? C’est tout simplement penser «en Bamakois».

Il est temps qu’on se pose les vraies questions. Comme, par exemple: Peut-on voir tous ceux qui passent dans notre rue nuitamment? (Certains combattants islamistes sont entrés à Gao de nuit). Une autre question peut aussi aider à comprendre la situation que vit le Mali: pourquoi les responsables, à Bamako, n’ont-ils pas pris de mesures pour arrêter les trafiquants de drogue, d’armes et de munitions, depuis plus de 10 ans?

Paul Mben, envoyé spécial