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Amilcar Cabral : L’homme qui a lutté sans connaître l’indépendance de son pays

Amilcar Lopes Cabral très exactement, qui signait du pseudonyme “Abel Djassi”, est l’homme qui a conduit le Cap-Vert et la Guinée-Bissau à l’indépendance, sans avoir eu la joie de connaître cet instant heureux, puisqu’il est mort assassiné le 20 janvier, en 1973, en Guinée Conakry.

Union élèves etudiants Mali UNEEM Abdoul Karim Camara dit Cabral

Le Portugal a reconnu l’indépendance de la Guinée Bissau le 25 avril 1974 et le Cap-Vert a proclamé son indépendance le 5 juillet 1975. Dans ces deux pays, et même au-delà, Amilcar Cabral reste un mythe.

Des lunettes aux verres fumés, une barbe en collier taillée de près, un bonnet de laine sur le chef… C’est l’image que ses contemporains ont gardée de lui, l’une des figures politiques les plus marquantes de l’Afrique des années 60 et 70. Certains l’ont comparé à Ernesto “Che” Guevara, à Kwame Nkrumah ou encore à Patrice Lumumba. Une chose est certaine : il avait réussi, mieux que quiconque sur le continent, à se servir du marxisme comme base pour une analyse politique de sa terre colonisée et la mobilisation des masses paysannes.

Amilcar Cabral est né à Bafata, en Guinée-Bissau, le 12 septembre 1924. Son père, Juvénal, originaire du Cap-Vert, est instituteur. C’est à Praia, capitale du Cap-Vert, où ses parents sont revenus en 1932, que l’enfant découvre l’école. Un an avant la Seconde Guerre mondiale, il achève ses études au lycée Infante Dom Henrique de Mindelo, dans l’île de Sao Vicente et se retrouve aspirant à l’Imprimerie nationale, à Praia. Il s’ennuie. Entre deux poèmes -les muses le visitent régulièrement- il glisse un rêve : trouver une bourse d’études et gagner la métropole.

Fin 1945, le jeune homme débarque à Lisbonne et s’inscrit à l’Institut supérieur d’agronomie où il est le seul Noir. Nullement intimidé, il se met au travail. Les enseignants découvrent alors “un étudiant à l’intelligence solide, appliqué, consciencieux et honnête, intéressé par les sports”. Mais le Portugal reste avant tout pour lui une terre d’exil. Sa conscience est déchirée, son cœur ne bat que pour son île lointaine. Sa vision du monde s’élargit par ailleurs. Désormais, le jeune Cabral pense à bien plus grand : l’Afrique. Ce n’est pas un hasard : Lisbonne lui a permis de rencontrer d’autres étudiants venus du Mozambique, d’Angola, de Sao Tomé. ”Assimilados” comme lui, ils sont en rupture avec les cultures africaines. Leurs noms : Agostinho Neto, Marcelino dos Santos, Mario de Andrade, Eduardo Mondlane, Viriato da Cruz… Une nouvelle quête les mobilise : la “réafricanisation des esprits”. Ils sympathisent avec les communistes portugais bâillonnés par la dictature de Salazar.

C’est dans ce moule qu’Amilcar Cabral forge sa personnalité, acquiert une conscience politique. La lecture d’Orphée noir, l’anthologie que Léopold Sédar Senghor publie en 1948 le marque : “Ce livre m’apporte beaucoup et, parmi tant de choses, la certitude que le Noir est en train de s’éveiller dans le monde entier. Et il ne s’agit pas d’un réveil égoïste, comme tant d’autres dont parle l’Histoire. Non. Un réveil universel, les bras ouverts à tous les hommes de bonne volonté. Sans haine, mais, avec amour, un amour comme seul l’esclavage peut bâtir dans l’âme d’un être humain.

En 1952, Amilcar Cabral, jeune ingénieur agronome de l’érosion des sols, est recruté dans l’administration des services et forêts, à Bissau. Mais, il a déjà une ambition : “L’idée de faire quelque chose, d’apporter sa contribution pour soulever le peuple, pour lutter contre les Portugais”. Celui qu’on appelle “l’Ingénieur” sait que toute la lutte est impossible à partir du Cap-Vert. Si son projet de créer un mouvement nationaliste ne séduit pas grand-monde, quelques curieux assistent aux réunions clandestines qu’il organise. Mais, peu après, les autorités, devenues méfiantes, lui interdisent de séjourner de manière prolongée en Guinée-Bissau.

Amilcar Cabral gagne l’Angola et joue un rôle important dans la naissance des mouvements anticolonialistes. Il voyage aussi au Portugal. Mais en Guinée-Bissau, où il revient clandestinement, ses amis n’ont pas croisé les bras. Ils infiltrent quelques associations et cherchent à se doter d’un instrument politique.

Dans la nuit du 19 septembre 1956, réunis au numéro 9c de la rue Guerra-Junqueiro, six hommes -Amilcar Cabral, son frère Luis, Aristides Pereira, Julio de Almeida, Fernando Fortes et Elisée Turpin- fondent le Partido africano da independência-Uniao dos povos da Guiné e Cabo Verde (Parti africain de l’indépendance – Union des peuples de Guinée et du Cap-Vert). Le PAI sera rebaptisé PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et des îles du Cap-Vert) en 1960

Le 23 janvier 1963, Amilcar Cabral déclenche la lutte armée en Guinée-Bissau. Les Forces armées révolutionnaires du peuple gagnent rapidement du terrain. Au bout d’un an, Amilcar Cabral peut se permettre d’organiser le premier congrès du PAIGC en zone libérée, dans le sud de la Guinée-Bissau. A partir de là, il met en place, dans chaque zone arrachée au colonisateur, une organisation politico-administrative de type marxiste. Sa guerre de libération, comparée à celles menées dans d’autres colonies portugaises, devient exemplaire. Elle est efficace au point qu’en janvier 1968, le PAIGC contrôle les deux tiers de la Guinée-Bissau. Son chef acquiert une stature internationale. En 1972, Amilcar Cabral organise des élections dans les régions passées sous son contrôle. Cela après le passage d’une mission de l’Onu chargée de vérifier les faits. Doté d’une Assemblée populaire, le PAIGC se prépare à proclamer l’indépendance de la Guinée-Bissau. Cabral a déjà son idée de l’indépendance : “L’indépendance, ce n’est pas seulement chasser les Portugais, avoir un drapeau et un hymne. Le peuple doit être sûr que son travail, personne ne va le lui voler. Que la richesse du pays n’ira pas dans la poche de quelqu’un”. Mais le leader du PAIGC ne goûtera pas aux fruits de sa victoire : le 20 janvier 1973, il est assassiné à Conakry, sous les yeux de sa femme. Les meurtriers sont des proches passés du côté de l’ennemi. Les Portugais, eux, imputent le crime à Sékou Touré. Mort, Amilcar Cabral devient un martyr, un héros.

Un marxiste africain

L’intitulé peut surprendre ! Amilcar Cabral, militant nationaliste, dirigeant passionné et convaincant, révolutionnaire contre le conservatisme du gouvernement portugais, oui. Tout le monde l’admet. Mais marxiste ? Et pourtant, la lecture de ses œuvres publiées, comme l’examen des grandes lignes de son action l’attestent. Certes, il n’est pas marxiste au sens des images d’Epinal trop souvent répandues, c’est-à-dire dogmatique, annonçant un bréviaire d’un ton pédant et péremptoire, ou alors vassal, spirituellement ou temporellement. Bien au contraire, c’est un esprit ouvert et indépendant, profondément attaché à son pays, ne supportant aucune allégeance et préoccupé avant tout, et par-dessus tout, par la libération de la Guinée ” Portugaise ” et de son peuple.

Amilcar Cabral est en effet avant tout un homme d’action, il n’a développé son analyse théorique que pour déterminer les voies, les moyens du combat qu’il entend mener pour la libération de la Guinée ; plus exactement c’est dans le combat qu’il a défini sa ligne théorique et c’est pour le combat que celle-ci a été élaborée ; cette praxis est déjà par elle-même marxiste, mais elle l’est davantage encore par ses modalités, dans son contexte ; c’est en effet une méthode d’action révolutionnaire, très proche par son allure de celle de Lénine, révolutionnaire s’il en fût, que Cabral a dessinée, à la fois par ses écrits et sa pratique ; il contraste ainsi avec les autres hommes politiques africains, fort peu révolutionnaires en ce sens dans l’ensemble, comme avec les autres marxistes africains dont l’action ne fut jamais aussi déterminante ou cohérente avec la pensée.

Et c’est cette méthode que nous voudrions ici, non analyser dans le détail, mais évoquer : il y a là en effet une très grande richesse que seules des études et des enquêtes approfondies pourraient mettre en relief. Nous nous proposons seulement d’esquisser quelques traits de l’action d’Amilcar Cabral, dans deux de ses aspects essentiels : la lutte révolutionnaire et la construction d’une société nouvelle. Ses réflexions théoriques, élaborées après confrontation avec la réalité ont amené Cabral, nous l’avons vu, à poser la nécessité d’une rupture révolutionnaire ; mais cette révolution, il entend la faire, et pour cela il en définit les modalités. L’on sait l’importance des problèmes que pose, pratiquement, la lutte révolutionnaire : quelle révolution faire ? Avec qui l’obtenir ? Comment la réaliser concrètement ? Bref, “que faire ? “. S’inspirant nettement des révolutionnaires marxistes, il s’est efforcé de répondre, théoriquement et pratiquement à ces problèmes particuliers, sur la base du contexte guinéen ; il élabore ainsi un ” modèle guinéen de la révolution “, comme il y a un modèle chinois, un modèle cubain, un modèle d’Amérique latine (ou un essai, une tentative).

C’est donc une révolution, pour obtenir une véritable libération et non seulement l’indépendance juridique, et une révolution armée qui, seule, permettra la rupture nécessaire. Notons que Cabral, après avoir posé théoriquement la nécessité de la lutte armée, s’est efforcé, à plusieurs reprises, de justifier le recours à la lutte armée par des arguments pratiques et notamment le refus du gouvernement portugais de toute négociation ; de ce point de vue, le modèle guinéen, dans son application, ne vaut que dans le contexte précis où la ” métropole ” reste campée dans une position colonialiste figée.

En vérité, affirmera Cabral, c’est ailleurs qu’il faut chercher : la classe principale, du point de vue historique, est constituée par les salariés, ou d’une façon plus large, par la petite bourgeoisie africaine (employés de commerce ou des administrations surtout). C’est cette classe, ou cette couche sociale (Cabral emploie tantôt une formule, tantôt l’autre) qui présente le double caractère d’être apte techniquement à utiliser les instruments de l’Etat, à diriger l’appareil, et d’être capable de conscience révolutionnaire, car c’est elle qui, par sa situation et ses rapports avec la domination coloniale, prend conscience le plus rapidement du besoin de se libérer ; et d’ailleurs pratiquement, ” s’il n’y avait pas tout ce monde des villes – menuisiers, mécaniciens, chauffeurs, travailleurs des bateaux, des transports qui ont été les premiers à faire grève, ingénieurs ou employés qui ont abandonné les Portugais pour s’adonner au travail militant – comment se présenterait la lutte? Y aurait-il une lutte armée ?” (Idem p. 157).

C’est donc dans cette couche sociale de la petite bourgeoisie que se recruteront les cadres et les militants de la révolution. Certes, ce n’est pas sans danger ; “n’étant pas directement incluse dans le processus de production, la petite bourgeoisie ne dispose pas de bases économiques lui garantissant la prise du pouvoir ” ; elle ne peut être classe dirigeante par elle-même, au sens marxiste du terme, et n’a de choix, ” pour maintenir le pouvoir que la libération nationale met entre ses mains”, que dans l’alternative suivante : “Laisser agir librement ses tendances naturelles d’embourgeoisement… et nier la révolution en se ralliant nécessairement au capital impérialiste”, ou “renforcer sa conscience révolutionnaire, …s’identifier aux classes laborieuses. Cela signifie que, pour remplir parfaitement le rôle qui lui revient dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe, pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient”.

Ainsi, pour la lutte armée elle-même ; difficilement praticable dans les Iles du Cap-Vert, impossible dans les villes, bien que la résistance n’y soit pas négligée, c’est dans les zones rurales qu’elle va naturellement s’engager. Mais les masses rurales sont naturellement méfiantes ; aussi une longue préparation technique et psychologique a-t-elle évidemment précédé son déclenchement ; car, pour Cabral, il n’était pas question d’engager la lutte armée aussi longtemps que la base, non révolutionnaire, n’en comprenait pas le sens et n’y adhérait pas. [9] On voit là directement le lien entre l’analyse et la pratique, et le caractère révolutionnaire mais réfléchi du militant. La conception générale de la lutte est connue, et ne mérite pas ici de longs commentaires : développement de la guérilla rurale et encerclement progressif des villes tenues par les garnisons portugaises. La libération des zones de plus en plus vastes procurera autant de bases, où d’ailleurs s’édifie progressivement la nouvelle société ; l’organisation militaire comporte trois éléments essentiels : les milices paysannes des zones libérées, chargées de l’auto-défense contre les incursions ennemies, les guérilleros d’implantation territoriale dans les zones libérées ou non (si les conditions sont favorables), avec la mission principale de la défense des populations libérées et du harcèlement des forces ennemies, les forces armées proprement dites (les F.A.R.P.), mobiles sur tout le territoire, chargées de missions particulières d’attaque ou de défense en liaison avec la guérilla, dont la force est la principale garantie de la victoire sur l’ennemi [11]. Tout cela ne va d’ailleurs pas sans mal, à maintes reprises, Cabral insistera sur la nécessité de la combativité et de l’esprit d’initiative de ses troupes.

K. E

 

Source: Le Point

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