A Bamako Ces prostituées qui envahissent les services publics

Le phénomène de la prostitution, qui était connu pour être pratiqué en cachette dans les bars, les maisons closes et les rues « noires » de la capitale, est en train de  changer de forme avec des ramifications dans certains services de l’administration publique où il prend de l’ampleur de façon déguisée avec  toute une chaîne de délinquants.
Elles sont nombreuses ces femmes et jeunes filles qui se lèvent tous les matins, se parent dans leurs « bazins riches », s’encensent ou se parfument avant de se diriger vers les services publics, généralement au volant de leurs voitures ou sur leurs motos. Quand on leur demande où elles travaillent, la réponse de certaines demeure floue : « Je suis fournisseuse, je cherche des marchés… ». Ou bien : « Je suis dans l’événementiel… ». Lorsqu’on arrive dans certains services, on fait difficilement la différence entre les véritables employées et ces filles qui, telles des termites, ne cessent de circuler entre les bureaux des responsables. Aussi avons-nous échangé sur la question avec des secrétaires qui ont témoigné (sous le couvert de l’anonymat) sur le phénomène.
Selon A.S., secrétaire d’un directeur dans un ministère de la place, en début 2009, pendant que son patron était en déplacement, elle a reçu un jour la visite d’une jeune demoiselle qui affirmait qu’elle vient tout juste de terminer ses études et qu’elle est à la recherche de stage. Mais au retour du boss, la surprise de la secrétaire fut grande lorsque la même fille « changea de disque » en  déclarant au patron qu’elle cherchait plutôt des marchés de service traiteur en cas d’événement. Depuis lors, O.D. (c’est son nom) est devenue une véritable abonnée de la boîte, sans portefeuille, mais toujours garantie de pénétrer dans le bureau du chef. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, elle a réussi à bouleverser le carnet d’audiences du directeur qui, avec la visite de O.D., ordonnait souvent de vider la salle d’attente des visiteurs. « Mon patron a même pris l’habitude de rentrer à la maison avec cette chercheuse de marchés », a confié A.S. Désormais, ce n’était plus un secret pour personne au niveau du service : O.D. était finalement devenue la maîtresse du patron, un vieil homme âgé de près de 55 ans. Du coup, O.D. était également devenue la maîtresse des lieux : elle introduisait ainsi qui elle voulait chez le patron sans désormais passer par la secrétaire qui finira par ne plus supporter sa mise à l’écart.
C’est aussi le même cas dans le service où travaille Fatim, une autre secrétaire qui laisse éclater sa colère face au comportement d’une jeune femme qui vient souvent s’introduire dans le bureau de son patron sans passer par elle. « Quand elle arrive dans mon bureau, elle me salue juste et s’introduit dans le bureau de mon patron sans passer par moi », dit-elle avant d’ajouter qu’elle en a parlé à son patron qui a tout juste répondu : « Laisse-moi régler ça ». Depuis lors…rien. « C’est une femme qui se dit commerçante alors que je ne l’ai jamais vue avec de la  marchandise. A chaque fois qu’elle s’introduit dans le bureau de mon patron, le temps minimum qu’ils passent ensemble dans le bureau est de trente minutes », explique Fatim qui souligné que c’est la raison pour laquelle elle est souvent obligée de mentir à certaines personnes pour couvrir son patron.
Dans une autre structure, un des employés témoigne : « Nous sommes avec un patron qui transforme son lieu de travail en autre chose. Il reçoit en longueur de journée des filles qu’il fait passer soit pour ses nièces, soit pour des amies de ses enfants alors qu’en réalité, il n’en est rien car le boss a été un jour surpris par un de ses plus proches collaborateurs dans une position indescriptible avec une de ces filles ». Selon notre interlocuteur, il s’agit ni plus ni moins que d’étudiantes qui profitent de leur pause-récréation pour venir rendre visite à leur « vieux petit ami ».
Dans le service où travaille Lagaré (une assistante de direction), c’est encore pire. Selon elle, les travailleurs du service sont aujourd’hui sur les nerfs du fait  des agissements d’une dame qui se prétend « cousine » du DAF (Directeur administratif et financier). A l’en croire, à cause de cette femme, des recrutements et licenciements se font sans préavis. « Chaque jour qu’elle débarque et s’enferme avec le patron dans son bureau, de nouvelles décisions sont prises dès son départ du service », explique Lagaré avant d’ajouter : « Au début, tous les travailleurs pensaient que c’était la cousine du patron, mais ils se trompaient : en réalité, c’est une copine du patron, et elle lui impose ce qu’elle veut. Et le pauvre ne fait qu’obéir ». Lagaré expliquera également que des frères et sœurs de la dame ont été embauchés sans aucune qualification tandis que des travailleurs valables ont été licenciés sans explication.
Ces exemples ont été choisis parmi tant d’autres pour signifier à quel point la prostitution est en train de gagner du terrain dans les services publics. Et comme « l’appétit vient en mangeant », l’administration est ainsi en train de se vider de tout son sens et sa raison d’être. En plus, certains patrons de société se laissent tellement embobiner par ces prostituées que du coup, ils ne sont plus responsables des actes qu’ils posent. Nos enquêtes ont d’ailleurs démontré que même certains ministères ne sont pas épargnés par ce fléau. En effet, au cours des sorties sur le terrain, des  subalternes organisent des randonnées chaque week-end pour le ministre qui doit normalement présider une cérémonie. Mais d’autres ministres  préfèrent aller se réfugier à Sélingué ou à Magnambougou, au Canal. Beaucoup de ces prostituées ont depuis longtemps « damé le pion » aux pauvres épouses de ces ministres volages. Et c’est ainsi que s’est développée une nouvelle forme de prostitution qui englobe jeunes filles élèves, étudiantes et… femmes mariées en quête de vouloir être ou paraître. Alors bonjour les dégâts !
 Paul N’guessan